MAL NOMMER LES CHOSES AJOUTE AU MALHEUR DU MONDE (A.Camus)

UN DRAME ALGÉRIEN

1945

KERRATA: LE MARTYRE DES FRANCAIS

Le centre de Kerrata appartient à la commune mixte de Takitount. Joli village, abondamment desservi en eau, perdu dans la verdure, placé dans le plus beau site qui soit, à l'entrée des gorges imposantes du Chabet El Akra, à 59 kilomètres de Bougie et à 54 kilomètres de Sétif. A la sortie du village, vers Bougie, on pénètre dans les gorges, entre une église élégante, construite par un Français qui faisait honneur à la France et qui fut le chef vénéré d'une famille comptant actuellement plus de 300 membres et exerçant son activité sur toutes les campagnes de l'hinterland nord de Sétif, nous avons nommé le regretté M. Eugène Dussaix, décédé en décembre 1937. A gauche de la route, face à l'église, est la maison familiale des Dussaix, construction massive qui va servir de refuge à la population de Kerrata et protéger 600 personnes contre la fureur de dix mille émeutiers brusquement déchaînés.
De toute la région, à la première alerte, on était accouru pour se mettre à l'abri des murs solides et des fenêtres barreaudées du château Dussaix. Tous, hélas ! n'avaient pu rejoindre. Comme ailleurs, l'attaque avait été brusquée, selon la formule de l'historien, qui disait qu'en Afrique du Nord " l'émeute se présente toujours comme une explosion ". La journée de 8 mai avait facilité, du reste, le rassemblement des Français.

Le matin, M. Rousseau, administrateur en chef de la commune mixte de Takitount, était venu, nous l'avons dit, présider une cérémonie, célébrant la victoire des Alliés en Europe. L'Allemagne était définitivement vaincue. L'allégresse était générale. Un cauchemar prenait fin, pour la France et les Nations Unies dans la défense de la civilisation.

Mais un malaise général avait fait place bientôt à la joie collective. Le mardi était précisément le jour du marché de Kerrata. Et les marchés sont les points de résonance de tous les bruits du dehors. Ils les reçoivent et les retransmettent avec des transformations s'adaptant à l'atmosphère du milieu. Dans la matinée, rien ne transpira dans le village chez les Français, des événements tragiques qui venaient de se dérouler dans les rues de Sétif.

Mais tous les indigènes étaient au courant, et les déductions apportaient aux affirmations recueillies les exagérations les plus édifiantes. On parlait de nombreux morts, on citait un nom : celui du maire de Sétif. Ce n'est qu'à 11 h. 30, par un coup de téléphone reçu à la Poste que l'on apprit la menace dont toute la région était l'objet. M. Rousseau, Administrateur, se hâta de rejoindre son poste, à Périgotville. Il ne devait pas y arriver. Vers 15 heures, le car Deschanel, venant de Sétif et allant vers Bougie, apporte, enfin, des nouvelles. Ce car avait été attaqué en route. La plupart de ses vitres étaient brisées. Les voyageurs, échappés de justesse à l'agression, étaient encore vibrants de l'émotion ressentie. Ils apportaient, du reste, des précisions sur le drame qui avait jeté le deuil dans la petite cité. Sans apporter le récit complet du soulèvement du matin, ils donnaient cependant des détails qui ne permettaient pas de douter de la gravité des événements.

Dans la soirée, on apprenait l'attaque de la Poste des Amouchas. Les nouvelles arrivaient par bribes, confirmant le danger, augmentant les appréhensions. Il n'apparaît cependant pas qu'à ce moment on ait eu à Kerrata le sentiment exact de la situation. On a constaté, après coup, que l'alerte n'avait pas été généralisée dans la population française. Et cela semble avoir permis au drame de prendre une extension qui aurait pu être limitée, tout au moins.

Dans le courant de l'après-midi, après le passage du car, on observait, dans les rues, des mouvements insolites parmi la population indigène. On sut, plus tard, que la boutique d'un forgeron, Chabane Messaoud, était un lieu de rendez-vous où s'élaborait l'organisation des événements qui devaient avoir lieu le lendemain.

On y parlait de guerre sainte, d'extermination des roumis. On préparait l'ambiance nécessaire à la continuation du drame dont Sétif venait d'écrire la préface.

Cependant, la maison Dussaix ouvrit largement ses portes à toutes les familles qui désiraient s'y réfugier. On campe, au mieux, dans les immenses couloirs et les vastes appartements. La famille Dussaix remplit au maximum son devoir d'hospitalité. La nuit passe, sans incident apparemment fâcheux. Mais le mercredi, à l'aube, on entend des coups de feu. Ils viennent de la direction du village, où sont restés quelques habitants, notamment les locataires de l'immeuble de la Poste, la famille du Juge, les gendarmes, etc. L'agression se précise. La gendarmerie, en particulier; constituait un fortin défensif. A Kerrata, comme ailleurs, les gendarmes sont les soldats du devoir. Par deux fois, entendant des détonations, ils essaient de faire une sortie. Ils se heurtent à un flot d'assaillants qui les obligent à se replier. Des familles françaises se sont tant bien que mal barricadées dans leurs habitations. La Poste a été attaquée. Ici et là les maisons commencent à flamber. Telles sont les constatations qu'ont pu faire les représentants de l'ordre. L'attaque est bientôt générale. Seules, la maison Dussaix et la gendarmerie sont en état de résister. Leurs défenseurs y mettent une énergie farouche.

Mais que deviennent les malheureux Français surpris isolément ? On ne le saura qu'à une heure de l'après-midi, lorsque plusieurs détachements envoyés successivement de Sétif, par la route de Bougie, et commandés par le lieutenant, Poutch, le capitaine Faysse et le lieutenant Bergeret débouchèrent à Kerrata après avoir forcé de nombreux barrages établis sur la route avec des pierres, des arbres et des poteaux télégraphiques sectionnés.
Les sauveteurs mettent en fuite les émeutiers. Ils trouvent un village en partie détruit, sept cadavres, horriblement mutilés, dans les maisons en feu, " 20 personnes se trouvaient sur le toit d'une maison en flammes. On réussit à les sauver après avoir chassé, à la mitrailleuse, les rebelles ", dit un premier récit officiel (1). Délivrés, les Français de Kerrata ayant échappé au massacre, se répandent dans les rues du village, parmi les maisons qui fument encore sous les effondrements des brasiers allumés.

(1) Cette dernière affirmation a été démentie ou plutôt transformée. Il s'agit sans aucun doute, de la présence, sur un balcon, des treize habitants de la maison de la Poste incendiée, comme beaucoup d'autres. On lira plus loin le récit du drame atroce vécu par ces Français.

Ils entourent les soldats qui sont venus à eux, en bravant les dangers accumulés sous leurs pas. Leur émotion se traduit par un cri général, répercuté par les hautes falaises qui forment l'entrée des gorges : Vive la France !
On peut alors situer les détails de la résistance farouche qui s'est organisée dans les différentes parties du village.
On s'incline d'abord devant les martyrs du grand drame qui vient de prendre fin. Le juge de paix, M. Trabaud, et sa femme, horriblement mutilés dans des conditions que la pitié même se refuse à préciser. Le boulanger Grammond, qui a voulu assurer à la population la fournée quotidienne, et est mort non loin de son fournil. M. Villedieu de Torcy, employé à la société Campenon Bernard (construction du barrage). M. Lopez, maçon, employé à la même société. Le métayer Onis et la jeune Zemmour Paulette, Israélite, âgée de 17 ans, mutilée elle aussi. Ce qui porte à 7 le nombre des victimes atrocement suppliciées à Kerrata, dans la journée tragique du 9 mai 1945.

Le pillage a été total pour la majorité des immeubles, dont une grande partie a été rendue inhabitable par les incendies. Pour bien saisir l'horreur du drame qui s'est déroulé à Kerrata, il faudrait raconter ce qui s'est passé, maison par maison, car tous les habitants n'ont pu, malheureusement, se réfugier au château Dussaix. Il n'y a pas eu un drame, il y a eu plusieurs drames, aussi horrifiants les uns que les autres.

Et d'abord, parlons de l'immeuble de la Poste. Là comme partout ailleurs, le Receveur des P.T.T., M. Lardillier, a fait son devoir, magnifiquement, pouvons-nous dire, d'agent de liaison, risquant la mort pour accomplir sa tâche professionnelle. Nous avons pu obtenir de la journée tragique, par Mme Lardillier écrivant à une amie, un récit circonstancié qui donne une idée du calvaire gravi par 13 personnes pendant vingt-quatre heures. Ce récit montre que les femmes françaises ont rivalisé d'énergie avec les hommes dans la lutte à mort qui était engagée.


Nous laissons la parole à la narratrice.
" Le 8 mai, toute la population de Kerrata était réunie autour de M. Rousseau, administrateur, principal, venu de Périgotville en compagnie de M. Bancel, son adjoint, pour le lever des couleurs. Une foule d'indigènes se pressaient autour de nous. Tous applaudissaient au discours prononcé par M. Rousseau et c'est au cri unanime de Vive la France ! que le cortège s'est dirigé vers l'hôtel du Chabet, où un apéritif avait été préparé.
" On porta, au milieu de l'enthousiasme général, plusieurs toasts à la Victoire.
" A 11 h. 30, je suis appelée à me rendre dans le bureau de poste pour chercher un objet oublié. Un volet du téléphone était déclenché, celui du circuit des Amouchas. Le receveur distributeur m'annonce qu'une émeute venait d'avoir lieu à Sétif, que les communications étaient coupées et que le mouvement venait vers nous.
" Des bandes armées, me dit-il, circulent sur les routes et semblent se diriger sur Périgotville. Il faudrait prévenir les administrateurs. "
" Mon mari, Receveur a Kerrata, que je mets immédiatement au courant, s'empresse de faire le nécessaire pour alerter les autorités. Aussitôt, MM Rousseau et Bancel, en compagnie du Juge de Paix indigène et du chauffeur indigène, repartent sur Périgotville. " Des Amouchas, les nouvelles deviennent de plus en plus alarmantes. Les indigènes attaquent de tous côtés, Les Administrateurs, qui étaient passés aux Amouchas et qui devaient y revenir, ne donnaient plus signe de vie. Le bruit courait déjà qu'ils avaient été tués. Aussi, de Kerrata, par le circuit de Bougie, le seul qui nous restait, nous prévenons la subdivision de Sétif, la sous-préfecture, la préfecture de Constantine, la sous-préfecture de Bougie, la gendarmerie.
Nous essayons même d'atteindre Alger.
" Pendant ce temps, de cinq minutes en cinq minutes le Receveur de Périgotville nous tenait au courant des événements. Le village était menacé de toutes parts. La Poste, en particulier, était l'objet d'une attaque en règle. Par le téléphone nous entendions les coups de feu, les cris des enfants et de la femme du receveur. Lui, toujours d'une voix d'un calme surprenant, nous disait :

" Nous sommes perdus si la troupe n'arrive pas, et je n'ai rien pour nous défendre
(1).

" A la même heure, le commandant d'un détachement de blindés nous téléphone d'El-Ouricia, par Bougie, pour nous-dire qu'il lui était impossible d'aller plus loin, des barrages ayant été faits sur la route par les insurgés- Nous lui répondons ;
" Forcez les barrages et arrivez coûte que coûte aux Amouchas ! Il va y avoir un massacre. "
En effet, la troupe a pu dégager le village vers 17 heures et sauver ainsi la population. " Nous pensions que le drame allait, par là, se terminer. Pourtant, vers 15 heures, le courrier Sétif-Bougie était arrivé à Kerrata, après avoir été attaqué (2). Il y avait plusieurs blessés.
Le chauffeur avait failli être tué. La nouvelle de la mort des Administrateurs Rousseau et Bancel se confirmait. On apprenait aussi la On a vu dans quelles conditions ce malheureux fonctionnaire et son fils ont trouvé la mort. (2)

Nous nous excusons de revenir, parfois, sur des faits déjà cités. Nous publions des documents qu'il nous est difficile d'amputer de tel ou tel détail, d'autant plus qu'à certains détails s'ajoutent, parfois, des précisions nouvelles, mort de M, Baroni, un chauffeur de Bougie. La population de Kerrata était dans une anxiété mortelle. Les indigènes du pays venaient vers nous et nous disaient : " Ne craignez rien, il ne se passera rien à Kerrata. Vous connaissez nos sentiments pour les Français de la région. Vous êtes tous des amis. ", etc., etc.

" Vers 19 heures, un taxi arrive de Sétif avec quatre occupants qui vont rendre visite à plusieurs indigènes notables du pays. C'est dans cette ambiance que la nuit arrive et que tout le monde reste sur le qui-vive. Pourtant, nous restons en liaison avec les autorités de Bougie, Sétif et Constantine. L'Administrateur de Kerrata demande à certaines personnes de descendre se réfugier au château Dussaix, mais sans que cela soit un ordre, et sans que le conseil soit général. Si le danger devenait pressant, les cloches de l'église devaient sonner.

" A la Poste, mon mari et moi passions la nuit dans le bureau, afin d'assurer la liaison téléphonique avec Bougie, la seule qui nous restait puisque, vers 20 heures, le circuit Amouchas avait été coupé. Nous alertons Bougie tous les quarts d'heure et nous prévenons les collègues qu'au cas où nous resterions sans les appeler ou sans répondre il conviendrait de prévenir la gendarmerie et la sous-préfecture.

" C'est au matin, entre 5 h. 30 et 6 heures moins le quart, que nous nous sommes trouvés isolés de tout, sans aucune communication avec l'extérieur. Aussitôt, nous appelons, par téléphone, toutes les personnes que nous pouvons toucher au village, afin qu'elles puissent prendre les précautions nécessaires. Quelques familles pourtant n'ont pas eu le temps de descendre au château. " Nous restons au bureau, pour assurer à l'Administrateur détaché à Kerrata une liaison entre le château, où il y avait constitué son P. C. et le village abandonné. " A 7 heures moins le quart, le 9 mai, le premier coup de feu claque au bout du village, à 50 mètres de nous.

On entend un cri déchirant et ces mots : " Ça y est ! ils en ont abattu un ! "
II s'agissait du boulanger, M. Grammond, qui, nous l'avons dit, avait tenu a assurer sa fournée quotidienne.

. " Aussitôt dans le village, une foule énorme d'indigènes sort de tous les cafés maures, de tous les immeubles, de tous les ravins. Ils se précipitent, comme des forcenés, sur toutes les maisons européennes, armés de haches, de fusils (chasse et guerre).
Nous n'avons que le temps de faire un bond dans le couloir du rez-de-chaussée de la Poste. Plusieurs personnes de la maison font comme nous, si bien que nous formons un groupe de 13 personnes (10 hommes et 3 femmes) ayant pour armes : 2 fusils Gras, avec 40 cartouches, 3 revolvers et environ 2 chargeurs pour chacun.
" Nous calons les portes du couloir avec des madriers et prévenons, par téléphone, la gendarmerie et le château que nous sommes attaqués. Les assaillants se ruent, à ce moment, sur la porte du couloir et essayent de l'enfoncer à coups de haches. Un de nous riposte par un coup de fusil.
" C'est alors que commence pour nous la lutte acharnée qui a duré sept heures. Les assaillants cernent la maison de toutes parts, en poussant leur cri de guerre ; El Djihad, la guerre sainte ! Les femmes excitent les hommes par des you-you interminables. Ils font un assaut en règle du bâtiment. Nous ripostons à coups de fusils. Abrités sous les balcons de l'immeuble, ils vont chercher des fûts d'essence et de pétrole qu'ils roulent devant les grandes portes vitrées du bureau, brisées par eux à la hache. Ils font irruption dans le bureau, cassant tout, brisant tables, chaises et tout le matériel postal.
" Pour nous protéger et les empêcher d'arriver au premier étage, nous jetons dans l'escalier tout notre mobilier, chaises, fauteuils, tables, etc. Les sommiers et les matelas nous servaient de remparts devant les fenêtres, afin de nous abriter des balles qui sifflaient de toutes parts. Beaucoup d'autres objets sont groupés afin de nous en servir comme armes, casse-tête., etc., lorsque nous aurions épuisé nos munitions.
" Mais, tout à coup, une explosion formidable et une fumée noire rendent la position intenable. Les assaillants ont enflammé deux fûts de 200 litres de pétrole, un de 50 litres d'essence et arrosé d'essence ce que nous avions mis dans les escaliers. Des cartouches de dynamite avaient été placées dans les fûts de carburant, avec l'espoir que la maison allait s'effondrer en nous entraînant au milieu du brasier. La maison a tenu, malgré la terrible secousse et, malgré le bond que l'explosion nous a fait faire, nous nous sommes retrouvés sur nos jambes, mais dans une fumée tellement épaisse que nous n'y voyons plus, dans la pièce où nous nous trouvons. Nous suffoquons. Nous nous précipitons vers les fenêtres pour les ouvrir et essayer de dissiper un peu la fumée.
Aussitôt tous les guetteurs qui surveillaient la maison, se mettent à tirer. Nous ripostons en nous abritant derrière les cloisons. Le feu nous brûle les yeux. La chaleur est si intense que nous ne pouvons tenir les pieds par terre. Tout ce qui est sur le carrelage se roussit et se calcine. La situation est sans issue.
" Mon mari a failli être tué. Une balle perforante le frôle et traverse la cloison, y faisant un trou énorme.
C'est alors que, désespérés, nous cherchons une solution. Un de nous, notre voisin de palier, M. Arrondeau, a l'idée géniale de nous faire passer dans son appartement, au travers du nuage de fumée. Nous nous faufilons, comme des anguilles. Chez lui, déjà, l'air était plus respirable. Mais nous sommes toujours le point de mire des assaillants.
Aussi, poursuivant son idée, M. Arrondeau nous demande de trouer la cloison qui sépare son appartement de celui de la propriétaire. A coups de crosses de fusil, MM. Lardillier et de Fontguyon s'y emploient le plus vite possible et, par un petit trou, nous passons tous en quelques secondes, mais le cœur très serré, car nous ne savions pas ce que nous allions trouver derrière ces murs. Nous visitions très vite tout l'appartement, vide et encore intact. Combien de temps va durer cette accalmie ?
" Dans le café maure situé sous l'appartement, nous entendons tuer deux personnes. Les râles et les gémissements sont horribles. Pourtant derrière les volets bien clos, nous pouvons examiner ce qui se passe dans la rue. Le boucher d'en face aiguise coutelas et couperets et en fait la distribution aux assaillants. Le marchand de légumes (naturalisé depuis vingt ans et marié à une Européenne) prend militairement tous ces criminels et les range en lignes de bataille.

Tous les notables indigènes du pays sont là, en particulier les auxiliaires médicaux, les oukils de la justice, etc. Nous en sommes atterrés et douterions de nous-mêmes si nous n'étions pas plusieurs pour nous en rendre compte.
" Nous nous sommes déchaussés pour ne pas faire de bruit et trahir notre présence. Pourtant, nous mourons de soif, nous avons la gorge desséchée. Nous essayons d'ouvrir le robinet de l'évier. Aussitôt, un bruit infernal se produit dans les tuyaux. Nous refermons précipitamment le robinet, sans avoir pu obtenir une goutte d'eau. Mais au même moment, sur la petite terrasse attenante à la cuisine, claque un projectile qui illumine la pièce. Nous nous jetons à plat ventre, croyant que c'était une grenade incendiaire. Nous nous sommes rendus compte, plus tard, que c'était encore une cartouche de dynamite.
" Mais nous nous sommes crus découverts. Et avant de recommencer une lutte que nous pensions être la dernière, avant de mourir, nous avons voulu adresser un adieu à ceux qui nous sont chers. J'ai pris un crayon et, sur le coin d'une cheminée de marbre blanc, j'ai écrit ces mots :
Adieu à tous ! Nos assassins sont : Chaabane Messaoud et tous les indigènes du village.
" Nos treize noms ont suivi cette déclaration qui constituait un témoignage.
" Après cela, M. de Fontguyon nous a demandé de faire en commun une suprême prière. Nous nous sommes agenouillés et avons récité un Pater et un Ave Maria, avec la ferveur des condamnés.
" Puis nous sommes revenus à nos postes d'observation. Nous avons continué à voir des horreurs. Les maisons, autour de nous, étaient en flammes. Les Arabes couraient en tous sens, chargés de ballots de linge et d'objets volés dans les appartements pillés. Pourtant nous ne cessions de regarder nos montres.

" A 13 h. 15, tout à coup, nous percevons un crépitement de mitrailleuse légère. Cela vient d'assez loin. Nous restons sans souffle. Était-ce le salut, ou la mort certaine qui venait vers nous ?
" Une mitrailleuse lourde fait alors entendre son crépitement, un peu plus près. Nous voyons les indigènes se sauver en criant : Djebel! Djebel!... la montagne !
" Quelques secondes après, deux autos mitrailleuses font leur apparition dans la rue. Nous ouvrons toutes grandes les fenêtres pour appeler. Nous envahissons le balcon. Les voitures passent. En quelques minutes elles nettoient le village. " Nous sommes sauvés... il est 13 h. 15 " N'ajoutons pas un mot à cet émouvant récit...
***
A Kerrata, il y eut, le même jour, un grand drame dans une autre maison, celle affectée à la Justice de Paix. Là habitait la famille du magistrat, Mme et M. Trabaut, la mère de Mme Trabaut, Mme Barlatier et les trois enfants : Monique 13 ans, la deuxième, 10 ans, et un petit garçon, 7 ans. La nuit s'était passée sans inquiétude pour la maisonnée. Du reste, M. Trabaut, s'il était au courant des bruits qui couraient, n'avait pas reçu de conseil formel de repli.
Le Juge de Paix connaissait bien les indigènes. Il était de ceux qui disaient qu'il ne fallait rien exagérer. Il avait confiance.

A 7 heures du matin, entendant frapper à la porte du rez-de-chaussée, il descendit tranquillement son escalier et alla ouvrir. Il se trouva ainsi directement en présence d'un groupe d'émeutiers qui ne lui laissèrent pas le temps de parlementer. Il était aussitôt frappé de plusieurs coups de couteau et achevé à coups de feu. Les assaillants sont alors montés, au premier étage, où se trouvait la famille du magistrat. Les portes étaient ouvertes. Une ruée se produisit au milieu des cris d'effroi des enfants. Devant la grand-mère affolée, devant les pauvres petits, les scènes les plus atroces se déroulèrent. La malheureuse mère subit les pires outrages. Puis une balle en pleine poitrine l'acheva.
Un coup de couteau lui avait ouvert le ventre, de bas en haut... Pendant ce temps, Mme Barlatier avait l'épaule fracassée par un coup de feu, la fille cadette avait une main et un bras traversés par des projectiles. Ensuite un des émeutiers poussa les enfants et la grand-maman devant lui et les conduisit dans un gourbi, où il leur donna de la galette et des dattes.

Dans ce gourbi, les enfants ont remarqué la présence de marmites pleines de cartouches. Les émeutiers venaient s'y approvisionner. Mme Barlatier était dans un état de prostration compréhensible. Elle sait seulement qu'on entendit des crépitements de mitrailleuses, qu'on fit sortir les enfants et elle-même en disant : " Vous pouvez partir. Vous aurez du secours. "

Après un mois de soins à l'hôpital de Sétif, la malheureuse femme a pu rejoindre la France avec ce qui restait de sa famille... On verra plus loin dans quel état ont été trouvés les cadavres.
***
La résistance de la gendarmerie de Kerrata, nous l'avons dit, mérite d'être soulignée ici. L'immeuble abritait les familles des gendarmes et plusieurs personnes du pays qui s'y étaient réfugiées en hâte. M. Malamas, brigadier, était absent. Il était à Sétif, où il avait failli être victime de l'émeute. Attaqué en pleine rue, il s'en est tiré avec la perte d'un œil. Quatre gendarmes étaient présents à Kerrata, avec leurs familles. Nous avons dit les efforts qu'ils avaient déployés pour essayer de dégager le village. Refoulés par des effectifs imposants de révoltés, ils ne pouvaient que se replier. Ils se sont du moins appliqués à rendre inexpugnable leur réduit défensif et à protéger, dans la mesure du possible, les immeubles voisins. Le gendarme Rencheval et ses trois collègues méritent, sur ce point, les plus grands éloges.
Ajoutons quelques détails aux lignes qui précèdent : L'hôtel Dieudonné a été envahi dès le matin par les émeutiers qui ont pénétré dans les chambres. M. de Torcy, jeune Ingénieur, a été tué dans son lit ; ainsi que son collaborateur aux travaux du barrage. M. Lopez. Onis, ouvrier agricole, s'était réfugié dans un café maure, avec la petite Zemmour, de confession israélite, Ils ont été massacrés lâchement et ont eu une mort atroce.
Ce sont eux qui se trouvaient près de la poste. Mlle Zemmour, âgée de 17 ans, a subi les pires outrages. Un jeune indigène était arrivé récemment de France. Il se nommait Oukaci. II était peu connu, mais sympathique. Il s'était converti dans la métropole à la religion catholique. On a été sans pitié pour lui et pour son âge. Il a été massacré.
Les exploitations agricoles voisines n'ont pas été plus ménagées que les maisons françaises du village. A Draa El Cadi, la ferme d'un membre de la famille Dussaix a été pillée de façon totale : mulets, vaches, moutons, tout a été enlevé ; les magasins vidés de leur contenu, les logements saccagés : meubles brisés, ainsi que portes et fenêtres. Le gérant français et sa famille avaient, heureusement, eu le temps de se replier au village.
***
Nous avons parlé de la résistance organisée à la maison mère de la famille Dussaix. On dit, communément, le " Château ", dans le village et la région de Kerrata. Cette construction massive, édifiée en 1913, par M. Eugène Dussaix, Conseiller Général, répondait en tous points aux exigences de la situation.
Avec sa base imposante en pierres de taille, ses fenêtres du rez-de-chaussée soigneusement barreaudées, son emplacement dominant la route qui pénètre dans les gorges du Chabet, la maison a toutes les allures d'une demeure seigneuriale pouvant être transformée rapidement en fortin de défense et de résistance. Le château, surplombant une chute d'eau importante, génératrice de force industrielle, se détachant en clair sur un paysage chaotique, impressionnant au possible, a déjà servi de thème à un écrivain algérien, en quête d'inventions romantiques, mises au service d'une plume alerte et d'un réel talent, pour satisfaire un public toujours curieux de mystères et de légendes.

Pour le château Dussaix, le 9 mai 1945 marque, désormais, une date. La légende, fruit d'une imagination féconde, a fait place à l'Histoire. Le drame mystérieux a pris une forme nouvelle.
Du domaine de la fantaisie littéraire, il est passé dans le domaine de la réalité tragique. Il est devenu le théâtre d'un drame collectif participant à un grand drame national. La belle maison familiale a, en effet, abrité et sauvé ce jour-là 500 personnes menacées par une vague de fond qui devait faire disparaître tout un centre de colonisation algérienne.

Nous avons dit comment s'était passée, à Kerrata, la matinée du 8 mai. Nous avons parlé de la fête de la Victoire, du départ précipité de l'Administrateur Rousseau et de son adjoint Bancel, de l'arrivée du car agressé, de l'inquiétude généralisée chez les Français du pays.
L'Administrateur local, M. Rambaud, était hésitant ; il se sentait dépassé par les événements. Il craignait de provoquer l'affolement en prenant des mesures énergiques. Il se promettait de faire sonner la cloche de l'église, en cas de danger... La cloche n'a pas sonné... La surprise s'est produite en coup de tonnerre.

Cependant, M. Rambaud avait désigné la maison Dussaix comme lieu de rendez-vous possible. Il en a fait son quartier général, son poste de commandement. On y a reçu tous ceux qui se présentaient. Mais beaucoup, on l'a vu, étaient restés au village, pour des raisons diverses, soit par devoir professionnel (M Lardillier, les gendarmes), soit parce qu'ils ont connu trop tard la gravité de la situation (les pensionnaires de l'hôtel Dieudonné). Le médecin de colonisation, le Dr Roumaingas, était à Alger, en permission. Le conseiller général, M. Fournier, à Alger également, en session des délégations financières. Mais un membre de la famille Dussaix, l'aide-major Pierre Fontanille, se trouvait au château. L'Administrateur fit appel à son concours pour soigner les blessés probables. II accepta avec empressement.

Ajoutons qu'il sut prendre brillamment sa place parmi les défenseurs du centre de colonisation. Dès 18 heures, la maison Dussaix compte beaucoup de réfugiés. 17 fusils Gras et une caisse de 1.800 cartouches sont mis à leur disposition. L'Administrateur prie M. Lardillier, Receveur des Postes, de garder le contact avec Sétif et de rester à son bureau. On sait de quelle façon, digne d'éloges, M. Lardillier, secondé par sa compagne, sut faire, intégralement, son devoir.

La nuit vient, sans amener de changement dans la situation. MM Boutin, Goetz et Fontanille prennent les initiatives dictées par les circonstances. Les meurtrières du château sont dégagées. Chaque porte est protégée par le feu croisé de deux créneaux. Le constructeur de l'immeuble avait tout prévu... Chaque meurtrière est desservie par un homme armé. On a fait monter du moulin, tout proche, des sacs de semoule, afin de consolider les points faibles. Au pied du grand escalier intérieur qui dessert les étages et aboutit au grand hall central du rez-de-chaussée, on installe, avec ces sacs, une série de blockhaus, de façon à pouvoir défendre l'entrée, en cas où elle serait forcée. Les grilles du château ont été garnies de barbelés.

Dans les garages, on a enlevé les phares et les accus de tous les véhicules, afin d'avoir de l'éclairage, même, si, le moulin étant pris, l'électricité venait à manquer. Un armement individuel, modeste mais précieux, complète un peu les fusils Gras. On a des fusils de chasse, des carabines, des revolvers et des bouteilles de dynamite. On a même un parabellum et une cinquantaine de balles ! On a surtout un bon moral. On est décidé à se défendre. Mais on songe aux nombreux Français qui n'ont pu rejoindre... M. Goetz, l'ingénieur électricien du barrage, qui est l'un des bons animateurs de la résistance, installe, aux angles de l'immeuble, de gros phares, pour répondre à une attaque de nuit.

Une salle de pansements de fortune est aménagée par M. Fontanille, grâce aux fournitures et produits remis par Mme Roumaingas et sa fille, qui devaient, plus tard, être d'un précieux secours auprès des blessés. Le 9 mai, vers une heure du matin, M. Boutin, directeur du barrage, fait descendre tout son personnel au château. Les gardes champêtres et les gendarmes, très dévoués, font des rondes incessantes.

Toutes les demi-heures, par la poste, on demande des secours. Sétif a prévenu que c'est Bougie qui est chargée de débloquer Kerrata. On n'a su que plus tard que la route de Bougie avait été coupée par de gros blocs formant barrages. De 3 à 5 heures, la population afflue à la maison Dussaix. A 5 heures, la ligne téléphonique est définitivement coupée, dans toutes les directions. L'Administrateur envoie, à 6 heures, un camion à la boulangerie. A 6 h. 30 il avait fait un voyage. Il retourne au village, situé à 200 mètres du château. A 6 h. 45, on entend un coup de feu. Le boulanger Grammont est tombé, victime du devoir... Au même moment, arrive le camion, chargé de 99 personnes.

Le château est bloqué. On voit des bandes d'indigènes monter par la route des gorges. Il n'y a plus à hésiter ; on ouvre sur eux un feu nourri. Ils s'égaillent. On entend bientôt plusieurs explosions au village. On ne peut savoir à quoi elles sont dues. On voit des colonnes de fumée s'élever du côté de la Justice de paix, de la Poste et non loin de la gendarmerie. Dans la matinée, il y a quelques tentatives de " descente " sur le château, par groupes isolés. On s'attend à une offensive en règle, généralisée, lorsque les émeutiers auront terminé leur sinistre besogne au village. On se prépare, On voudrait même réagir, porter secours à ceux qui se battent encore, là-bas. M. Fontanille se fait l'interprète d'un sentiment partagé par beaucoup : il propose à l'Administrateur l'organisation d'une sortie. Ce dernier s'y oppose de façon formelle.

On arrive ainsi à 14 heures. 500 personnes sont réunies au château, y compris des prisonniers italiens qui manifestent ouvertement leur volonté de participer à la défense.
L'inquiétude est grande. Les secours n'arrivent pas. Que se passe-t-il au village, que deviennent la région, les centres, les fermes isolées? Le mouvement a l'air d'être général. L'angoisse étreint tous les cœurs. 14h. 45... Une mitrailleuse crépite... C'est la fuite des insurgés. C'est la délivrance... Plusieurs défenseurs du château se précipitent vers le village. Parmi eux, le jeune aide-major. Il va où le devoir l'appelle. Quel n'est pas son étonnement, en sortant de la maison Dussaix, de voir arriver une voiture militaire anglaise, ayant à son bord deux officiers de marine anglais. L'un avait les insignes de l'" Intelligence Service ". M. Fontanille s'avance vers eux et leur demande d'où ils venaient et comment ils avaient pu parvenir jusqu'à Kerrata. Ils répondent qu'ils venaient de visiter les ruines de Djemila (1(1) Renseignements pris par l'auteur : Au moment du drame, deux officiers anglais ont bien visité les ruines de Djemila. Il s'agit sans doute des officiers étrangers dont le passage a été signalé par une patrouille surveillant la route de Bougie, près du cap Aokas, le 11 mai. Ce seraient alors des officiers anglais et non américains ? Des détails complémentaires recueillis nous permettent d'ajouter que ces officiers ont couché au Château Dussaix, sur l'invitation qui leur en était faite. On craignait, en effet, que la route des gorges soit encore bloquée. Ils ont quitté Kerrata le lendemain matin, après l'arrivée des secours venant de Bougie.. M. Fontanille se rend alors au village avec une auto de la Société Dussaix, Mme Fontanille l'accompagne.

A la Justice de paix, ils trouvent le Juge, étendu au travers de la porte, dans une mare de sang : 3 balles dans la tête, 2 dans le thorax, une quinzaine de coups de couteaux, les organes génitaux tranchés.
Nous nous excusons de donner ces détails horribles, mais ce livre est un procès-verbal de constat et il faut mettre fin à l'abominable légende qui veut faire passer les assassins pour des victimes.
Au premier étage, la femme du magistrat est étendue.
" Les hématomes qu'elle présente à la face interne des cuisses ne laissent aucun doute sur le traitement qu'a dû subir la malheureuse. Elle a été tuée par l'introduction d'un pieu dans l'anus, qui a occasionné une perforation de l'intestin. "

Le boulanger Grammont est étendu dans un couloir, où on vient de le déposer, " le crâne fendu d'un coup de hache ", etc.
Les survivants du village se sont réfugiés, en hâte au château. Les pauvres gens sont dans un état lamentable. On cherche en vain Mme Barlatier, qui arrive, blessée, avec ses petits enfants... On ne peut s'empêcher d'admirer le courage de cette vieille dame, qui, le bras fracturé par une balle, a tenu, pour ne pas abandonner ses petits. On s'empresse autour d'elle. Elle reçoit les soins du jeune aide-major qui extrait une balle de revolver de l'avant-bras gauche de la petite Régina. Ce fut ensuite le défilé des blessés : - un maçon, le pied atteint d'une balle : extraction ; - un contremaître du barrage : fracture, par balle, de l'humérus gauche : excision, attelle ; - un sergent des transmissions : blessé par chevrotines. Radiographié, plus tard, à Maillot, on ne put lui extraire l'une d'elles, logée entre la carotide et la trachée, d'autres blessés légers, et des femmes, en proie à des crises de nerfs bien explicables.

Le lendemain, 10 mai, dès 7 heures, le lieutenant Bergeret mit à la disposition du village une voiture militaire, pour évacuer les blessés sur Sétif. Ils devaient, en effet, être opérés et prémunis, par un sérum, contre la gangrène et le tétanos. On coucha, sur des matelas, Mme Barlatier, la petite Régina, le contremaître. Sur les banquettes prirent place le maçon et deux militaires. Comme escorte, avec M. Fontanille, deux légionnaires et un chauffeur. Comme armement : un F.M., deux mousquetons, sept revolvers. Jusqu'à Tizi N'Béchar, le trajet s'effectua sans encombre ou accident.

Après le village, un barrage, fait de deux arbres, arrête la voiture. On dégage la route. Coups de feu. Les rafales du F. M. éloignent les agresseurs. On passe. Deuxième barrage dans la descente du col de Takitount. Pierres. On les écarte. Troisième barrage à la jonction de la route de Sétif et de la traverse allant sur Périgotville.
On arrive à Sétif au moment des grandes funérailles de 35 victimes du début de l'émeute... Déchargée de ses blessés, l'auto rentre à Kerrata, sans nouveaux incidents. Le centre est revenu au calme, mais que de destructions à déplorer, que de morts à pleurer...

Nous avons eu la bonne fortune d'entrer en relations avec l'un des défenseurs de la poste de Kerrata, M. Arrondeau, comptable de la Société Dussaix, qui s'est retiré à Alger, depuis le drame du 9 mai 1945. M. Arrondeau, on l'a vu par les récits qui précèdent, a su prendre vaillamment sa part d'action dans la défense du malheureux Centre de colonisation. Il a bien voulu nous communiquer le récit du drame vécu par lui et ses compagnons. De ce récit qui, d'une façon générale, confirme ceux que nous avons déjà donnés, nous extrayons des détails inédits, cependant édifiants ou intéressants à signaler.
Nous citons : " Le Receveur buraliste des Amouchas, M. Bonici, informe Kerrata de la situation (dans l'après-midi du 9 mai). Il entend, dit-il, frapper à grands coups dans les portes des habitations voisines. Il s'est barricadé chez lui, après avoir essuyé plusieurs coups de feu à travers la porte d'entrée du bureau. Il téléphone dans la position couchée, pour échapper aux balles. "
Voilà un fait qui méritait d'être noté, et qui confirme le souci admirable du devoir dont ont fait preuve tous les préposés français des P.T.T. dans l'accomplissement de leur tâche.
Nous continuons : " Ont été incendiés, à Kerrata, les immeubles suivants : - La Justice de Paix ; - La maison de M. Atlan Abraham et de M. Hennene ; - Une maison appartenant à M. Dieudonné, où logeaient MM. Henri Sax et Runtz ; - L'immeuble appartenant à Mme veuve Louis Dussaix, où sont installés les bureaux de la Poste et plusieurs locataires ; les émeutiers se sont heurtés là à une résistance armée. " ...M. de Fontguyon et le garde champêtre Daynaud, armés de fusils Gras, ont défendu l'escalier avec énergie. Les autres défenseurs ont pris position derrière les fenêtres métalliques qui donnent sur la rue principale et sur l'agglomération indigène des Béni Meraï. Neuf hommes armés, mais quel armement dérisoire !... " " ...En raison du nombre très restreint de cartouches dont nous disposons, nous décidons de ne tirer que lorsque nous serons attaqués. " ...MM. Binosi, chef mécanicien, et Micheli, gardien de prison, se sont réfugiés à la gendarmerie. M. Louis Dussaix fils est resté, avec toute sa famille et sa domesticité, dans sa demeure. Les émeutiers, pris sous le feu de la gendarmerie et de l'immeuble, ne peuvent pénétrer dans ce dernier. " ...Un indigène du village, le nommé Boukerkour, pénètre avec deux hommes voilés, dans la maison Fitoun, où se sont réfugiées Mme veuve Fitoun, ses nombreuses jeunes filles, ainsi que plusieurs femmes et jeunes filles de leurs amies. Il s'en va après avoir constaté qu'il n'y a pas d'hommes à massacrer. Un seul, M. Nakach, commerçant, avait cru devoir se cacher. Il a ainsi échappé aux émeutiers. " Poursuivant leur œuvre, les bandits pillent les, appartements de M. Zemmour Israël, dont la fille a été abattue et martyrisée. " Ils incendient l'immeuble des familles Atlan. Cinq personnes de ces familles, qui se sont réfugiées dans un réduit situé dans la cour et hors d'atteinte de l'incendie, échappent miraculeusement au feu et au massacre.

Quinze autres personnes, composant la famille Atlan Simon, réfugiées dans la soupente de leur immeuble, qui n'a pu être incendié, échapperont également au massacre.
" II en est de même du propriétaire d'un hôtel, M. Hernandez, que l'on voit surgir de la toiture de son établissement, lorsque la délivrance du village a lieu.

" A l'hôtel restaurant Dieudonné, le propriétaire et sa famille s'étaient réfugiés dans une pièce qui n'a pas été visitée par les émeutiers. " On frémit d'épouvante et d'horreur, a conclu M. Arrondeau, en songeant au nombre de victimes qui seraient tombées sous les coups des assassins, si la majeure partie de la population ne s'était réfugiée, dès la veille, et au cours de la nuit, dans le vaste immeuble appartenant à la Société Dussaix. " Le récit de M. Arrondeau vient compléter très utilement les détails que nous avions donnés sur le drame de Kerrata. Que son auteur en soit remercié. Signalons quelques informations recueillies par la presse à propos du drame de Kerrata
- Le 23 juillet 1945 : condamnations à mort de : Ksaïr Abdallah ben Belkacem, Brik Salah Mohamed ben Larbi, Khen Mahmoud ben Salah, pour assassinat avec préméditation et guet-apens, sur M. Baro Joseph, chef d'exploitation de l'entreprise Bachelot, aux Babors : c'est là un drame que nous n'avions pas encore signalé. - Le 13 octobre 1945, le Tribunal militaire de Constantine condamnait à la peine de mort le nommé Khemache Ali Ben Saïd pour sa participation active aux actes de pillage et à l'incendie de la Poste. 12 autres pillards ont également été frappés de condamnations variant de vingt ans de travaux forcés à six mois de prison. - Déjà le 24 juillet, avaient été fusillés à Constantine 10 émeutiers condamnés par le même tribunal. Cinbani Lakhdar Ben M'Hammed, 37 ans ; Abacha Abdelkader, 27 ans ; Djabali Salah, 49 ans ; Hamrouch Abdallah, 23 ans ; tous du douar Kalaoun ; Grioun Saïd, 22 ans ; Aïd Ali, 48 ans ; Saïdani Larbi., dit Attia Ben Abdallah ; Abbas ben Adballah ben Amor, 61 ans ; tous quatre du douar Béni Meraï ; Affoun Saïd, dit Sassy, sans origine, 47 ans ; Djabali Lamri Ben Mohamed, 25 ans, de Takitount (1). - Le 3 novembre, le chef meneur, Chaabane Messaoud, s'entendait condamner à la peine de mort. Son complice Ramli Rabah, le crieur public qui excitait les you-you des femmes et exhortait les révoltés à être sans pitié, ainsi que trois incendiaires, étaient frappés de la peine des travaux forcés à perpétuité.
- Le 8 décembre 1945, 3 indigènes étaient présentés à la Justice militaire du chef-lieu du département, pour répondre des meurtres du jeune Onis et de Mlle Zemmour. Un quatrième accusé était en fuite. Ont été condamnés : A la peine de mort : Kheloufi Mohamed Mani Abdallah et Amour Bachir, ce dernier par contumace. A vingt ans de travaux forcés et vingt ans d'interdiction de séjour : Manadi Areski. - Le 15 décembre 1945, comparaissent 50 inculpés pour les affaires de pillage, incendies et meurtres de Kerrata. Le tribunal prononce six condamnations à mort : Kheloufi Mohamed, Bakouche Lahcène, Aouali Moussa, Bakouche Ahmed, Kahmi Rabah, Hammar Mohamed. Tous ces prévenus avaient déjà été condamnés : le premier à mort, les autres à des peines de travaux

(1) Sur plus de cent condamnations à mort, il nous a été affirmé que vingt à peine ont été suivies d'exécutions. La mansuétude administrative - annulant des décisions judiciaires est venue an secours de ceux dont la culpabilité avait été établie, malgré le silence collectif opposé aux investigations judiciaires. Une mesure de grâce collective a complété l'abdication de l'autorité sans lui attirer, du reste, la reconnaissance des intéressés - l'élection du 2 juin 1948, en est la démonstration.- On est allé plus loin : des commissions fonctionnent pour distribuer sur les fonds publics, alimentés dans la proportion de 7/8 par des impôts français, des indemnités aux rebelles qui ont résisté à l'Armée et dont les habitations ont été détruites. Nous pouvons citer le cas du douar Menar de Fedj M'Zala, qui a participé à l'odieux massacre des familles des forestiers de Tamentout. Ce n'est pas sans tristesse que nous enregistrons de tels exemples, qui ne peuvent être démentis et qui préparent des nouvelles journées sanglantes pour notre malheureuse Algérie française.
forcés. Les autres accusés sont acquittés ou frappés de peines diverses. Pour ne pas alourdir notre exposé, nous ne citons que les noms des condamnés à la peine capitale.
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Le 19 janvier 1946, le Tribunal militaire condamne aux travaux forcés et à la prison six nouveaux inculpés de Kerrata. - Le 17 septembre 1946, a lieu à Constantine l'exécution de Barkab Ali et Menad Saou, condamnés les 11 et 12 janvier, pour meurtres de Mme et M. Trabaut, Juge de Paix. Trois complices, condamnés également à mort, ont vu leur peine commuée en celle de travaux forcés à perpétuité. - Le 17 décembre, les nommés Hakoun et Tordjmani sont également fusillés, pour les crimes de Kerrata, ainsi que 8 de leurs coreligionnaires pour des attentats divers (assassinats de Sétif, de Tamentout, et de Sekaka). C'est cette dernière exécution qui a été l'objet des protestations de la représentation musulmane au Parlement, protestations auxquelles a fait droit le ministère Blum, en décidant de surseoir à toute nouvelle exécution relative aux émeutes du 8 mai 1945, les condamnés devant comparaître devant une commission des grâces. Soulignons simplement sans autre commentaire que c'est la première fois que l'on voit en France des élus se grouper pour défendre ouvertement des criminels de droit commun, condamnés pour des crimes abominables, où les victimes ont été l'objet des cruautés les plus infâmes et les plus révoltantes. Nous avons évoqué, au début de ce chapitre, le nom d'Eugène Dussaix, qui joua dans sa région, un rôle prépondérant, comme Conseiller Général et délégué financier d'une vaste région formant la banlieue Nord de Sétif, celle précisément où se sont déroulés les événements tragiques dont nous avons tenu à fixer les détails. M. Eugène Dussaix fut pendant de longues années l'animateur d'une activité familiale qui groupait, nous l'avons dit, plus de 300 personnes. C'est lui qui construisit l'église et le château se dressant, de chaque côté de la route de Bougie, à l'entrée des gorges impressionnantes du Chabet El Akra. C'est donc grâce à lui que la plupart des habitants de la région de Kerrata ont pu trouver un refuge au cours de l'assaut tragique du 9 mai 1945.

La générosité de ce colon, issu d'une famille de Savoyards représentée à l'origine par deux frères venus de France avec leurs enfants il y a quatre-vingts ans, était proverbiale, l'altruisme d'Eugène Dussaix, catholique fervent, s'étendait à tous ceux qui l'entouraient ou faisaient appel à lui, quelles que soient leurs origines ou leurs croyances. Homme d'initiative en même temps que de valeur, Dussaix avait installé à Kerrata une usine qui, transformée par l'utilisation des chutes de l'oued Agrioun, était arrivée à assurer la mouture journalière de 300 sacs de blé.
Une partie de ces revenus était affectée à soulager les misères locales. Il y avait, au château Dussaix, une liste des pauvres, qui s'allongeait chaque année de noms nouveaux. A l'entrée de l'hiver, ces malheureux, tous indigènes, étaient convoqués dans les dépendances du moulin. Et c'est par centaines de quintaux de blé que se chiffraient les distributions qui, chaque année, venaient soulager la détresse des douars (1).

(I) rappel à la droiture du chef des " douaslas " (pluriel arabisé du nom Dussaix) pour lui demander de trancher un différend par un arbitrage que tous acceptaient comme une décision de marabout, émanant de la justice divine. Bienfaiteur attitré des indigènes, Eugène Dussaix ne se faisait pas d'illusion sur les menaces que pouvait représenter l'avenir, en Algérie, en présence d'une politique qui ne savait pas toujours s'inspirer des vérités essentielles devant assurer la pérennité de l'œuvre française. Les interventions de l'élu, au sein du Conseil général de Constantine et des Délégations financières d'Alger, sont édifiantes à cet égard. Elles constituaient, pour les Pouvoirs publics, des avertissements dont une politique fâcheuse de laisser aller, d'intérêts personnels, de faiblesse et d'incompréhension coupable s'est refusée de tenir compte, prenant ainsi la responsabilité des scènes tragiques qui sont comme la préface de la disparition de la France en Afrique du Nord. Nous n'exagérons pas, hélas ! en écrivant ces mots. Les scènes tragiques de mai 1945, Eugène Dussaix les avait prévues. Il les considérait comme fatales, parce qu'elles devaient logiquement être la résultante de directives ouvrant le champ aux revendications les plus audacieuses de groupements ethniques qui ne peuvent être maintenus dans l'ordre et la voie du progrès que par une politique d'équité et d'autorité. En décembre 1937, Eugène Dussaix, revenant des Délégations financières, était arrivé à Kerrata, qu'il devait quitter au plus tôt pour subir à Alger une opération chirurgicale dont il n'ignorait pas la gravité. Son dernier geste fut de convoquer les jeunes de la famille, neveux ou alliés. Sa dernière volonté fut de les inviter à partir sans tarder à Sétif, a apporter à Mahouan La moyenne des distributions annuelles atteignait du 4 à 500 quintaux de céréales. Les indigènes aisés du pays venaient souvent faire un chargement de ciment. Il compléta sa pensée par ces mots : -Vous ouvrirez notre caveau familial. Vous mettrez sur le sol, bien rangés, les nombreux cercueils de ceux qui nous ont quittés, leur tâche accomplie ici-bas. Vous coulerez par-dessus un mortier de ciment, de façon à former un bloc indestructible, mettant nos chers morts à l'abri de toute profanation ! Il partit à Alger, et quelques jours après, la région qui s'étend de Bougie à Sétif était en deuil. Dussaix était mort en donnant une fois de plus à son entourage l'exemple d'une sérénité de croyant, ayant toujours accompli son devoir sur la terre, certain du but vers lequel il se dirige et qui lui donnera la seule récompense à laquelle il n'a cessé d'aspirer. " A l'abri de toute profanation. " L'ordre donné s'est justifié... Oserait-on nier aujourd'hui qu'il a traduit une claire vision de l'avenir, de cet avenir dont quelques Français, hélas ! doivent supporter, devant l'Histoire, l'entière responsabilité ?

II ne suffisait pas de délivrer Kerrata : Une tâche importante, dangereuse, s'imposait à la troupe : chasser les insurgés des gorges profondément encaissées qui, partant du village, aboutissent à l'embranchement de Souk El Tenine sur la route de Djidjelli à Bougie.

Le détachement Bergeret accomplit cette mission avec quatre autos mitrailleuses, un peloton de la section saharienne portée de la Légion et une section d'artillerie de 75 (Lieutenant Laplazie). Ces troupes sont accrochées à chaque tournant des gorges, où les révoltés se cachent facilement, dans les halliers surplombant la route et tirent avec aisance sans être vus.

" Le combat est dur. Les légionnaires sont magnifiques. " L'un d'eux, malheureusement, est tué d'un coup de feu. La liaison s'effectue ; on trouve à Souk El Tenine le lieutenant Gérald, qui est coupé de Bougie, sans nouvelles d'une section accrochée aux environs d'Oued Marsa, on organise aussitôt des secours dans cette direction (1). Avec les gorges du Chabet El Akra et Souk El Tenine, nous sommes entrés dans le territoire de la commune mixte de l'Oued Marsa qui a joué, dans le drame, un rôle de première importance.
Il convient de lui consacrer un chapitre spécial. Nous n'en avons du reste pas terminé avec la commune mixte de Takitount qui, avec ses centres de colonisation de Chevreul, Périgotville, El Ouricia, Takitount et Kerrata, apparaît comme le territoire le plus frappé par les émeutiers du 8 au 10 mai 1945. Il nous reste à raconter un dernier drame, celui du massif forestier d'Aïn-Settah où trois hommes, dont deux gardes forestiers, et une malheureuse Française, Mme Devèze, âgée de 48 ans, ont subi un horrible martyre. La liste des victimes n'est donc pas close pour Takitount.

(1) La plupart des renseignements qui précèdent émanent des témoignages recueillis et du texte d'une brochure déjà citée : Sétif. Mai 1945.