LES INSTITUTIONS CHARITABLES D'ALGER
La charité catholique au service des enfants arabes nus et affamés

      Je n'ai pas encore dit. un mot de ce qui m'intéressa le plus vivement pendant mon séjour à Alger : je veux parler des institutions religieuses et charitables. Ceux pour lesquels ce sujet n'a point d'attrait, feront bien de sauter ce chapitre, qui contient des détails sur les œuvres admirables de leurs efforts héroïques; et leurs pauvres petits enfants, nus et sans abri, qui se mouraient littéralement de faim et ressemblaient plutôt à des singes affamés qu'à des créatures humaines, furent recueillis par la charité des chrétiens.

Quand la charité catholique a-t-elle jamais fait défaut?
Nous nous souvenons encore des efforts surhumains faits par Mgr Lavigerie et d'autres personnes, non seulement en Algérie, mais dans toute l'Europe, afin de se créer les ressources nécessaires pour subvenir aux besoins urgents de ces nombreux orphelins qui leur étaient tombés sur les bras à l'improviste. Monseigneur est non seulement un prélat zélé et le vrai pasteur de son troupeau, il est aussi excellent administrateur : il regarda donc son diocèse, et comprit combien il serait avantageux de faire cultiver même la moindre partie de cet immense terrain inculte qui s'étend jusqu'aux portes d'Alger; il résolut d'acheter de ces terres et d'y fonder des orphelinats, de sorte qu'à mesure que les enfants grandiraient et se fortifieraient, ils pourraient se livrer aux travaux de l'agriculture, et subvenir ainsi graduellement aux frais d'entretien des maisons où ils seraient placés. L'excellent prélat ne perdit pas de temps à exécuter le projet qu'il avait formé : aussi Dieu a béni son œuvre d'une manière si extraordinaire, qu'on a de la peine à croire qu'elle ne date que de si peu d'années.

Mlle Anna Fabre la Maurelle (fille de l'amiral), une vraie sainte, se dévoue sans relâche à cet orphelinat, qui est extrêmement pauvre et dont elle s'est constituée le principal soutien.
Comme je manifestais mon étonnement de voir des filles travailler à la terre, on m'expliqua qu'on n'envoyait précisément à Saint-Charles que celles dont la mauvaise santé et le sang vicié rendaient absolument nécessaire la vie au grand air; et il me fut facile de voir, à la mine florissante de ces enfants, que ce régime leur réussit à merveille.

A notre retour, nous visitâmes ce que j'appellerai la maison sœur de celle de Saint-Charles, c'est-à-dire le grand orphelinat des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, dirigé par la sœur Chavannes (amie et compagne de noviciat de la supérieure de notre orphelinat de Carlisle Place, à Londres), où cinq à six cents orphelines arabes sont élevées par Monseigneur dans une magnifique maison mauresque, qui leur a été assignée à Mustapha-Supérieur par l'illustre maréchal de Mac-Mahon.

Là, elles apprennent à être bonnes ménagères, à bien travailler à l'aiguille; et, de crainte qu'elles ne souffrent de ces occupations sédentaires, elles cultivent aussi leur immense jardin, et soignent elles-mêmes leur vacherie et leur basse-cour. Il y a une douzaine de sœurs dans cette maison, organisée avec cette perfection que ces bonnes religieuses apportent à toutes les œuvres qu'elles entreprennent.

Avant d'en finir avec ce sujet si intéressant, je ne dois pas passer sous silence l'orphelinat fondé près de la Kasbah par Mme la maréchale de Mac-Mahon et entretenu presque entièrement à ses frais. Ce sont aussi des filles de Saint-Vincent-de-Paul qui dirigent cet établissement. La sœur Pauline, supérieure, est une personne charmante, très intelligente et extrêmement aimée des Arabes, dont elle parle parfaitement la langue ; elle les visite quand ils sont malades et dans toutes les circonstances : aussi ils se mettraient en quatre pour lui faire plaisir ou lui rendre service.

Il y a un externat attaché à cet orphelinat; mais les pauvres sœurs ont la douleur de ne pouvoir donner aucune instruction religieuse aux enfants qui le fréquentent (le gouvernement ne le permet pas) ; elles sont forcées de se borner à leur inculquer la morale et à faire tout leur possible pour les préserver du triste sort qui leur est trop souvent réservé au sein de leurs propres familles. Les sœurs usent même de tous leurs moyens pour faire contracter à ces jeunes filles des mariages honnêtes dès l'âge de quatorze à quinze ans, de sorte qu'en réalité elles font beaucoup de bien, quoique ce ne soit pas précisément de la façon le plus en harmonie avec leurs sentiments.

J'en viens maintenant à la partie la plus importante de l'œuvre de Monseigneur, c'est-à-dire à l'établissement et à l'éducation des garçons arabes. Dans ce but, il acheta mille cinq cents arpents de terre près de la Maison-Carrée, première station du chemin de fer d'Alger à Blidah ; il y installa d'abord sept cents, puis huit cents orphelins, qu'il confia aux pères et aux frères de Geronimo, et il obtint bientôt des résultats merveilleux. C'était, selon toute apparence, une tâche désespérée que celle de défricher ce sol aride et sablonneux qui s'étend jusqu'à la plage, et de faire disparaître les fourrés épais de palmiers nains et de scilles marines, dont la racine est aussi grosse que la tête d'un enfant : ils sont cependant parvenus à cultiver cette immense étendue de terrain, que j'appellerai les Landes de l'Algérie, et à lui donner l'aspect d'un magnifique jardin potager.

En arrivant à la ferme, je vis des arpents de petits pois, de haricots et d'artichauts, que des garçons étaient occupés à cueillir pour approvisionner les marchés en France, sous la surveillance d'un père vêtu du costume blanc des indigènes; un peu plus loin, d'autres enfants bêchaient une vaste prairie et la préparaient à être ensemencée. J'admirai aussi deux cent cinquante arpents de froment superbe, qui n'attendait que la faucille du moissonneur.

On me montra une grande vacherie, trente-cinq bœufs, onze mulets, de vastes vignobles qui produisent un vin excellent, et des ateliers où ces orphelins apprennent les métiers de charpentier, de maçon, de tailleur, de forgeron, etc., etc. Les outils dont ils se servent, la nourriture qu'ils absorbent, les vêtements qu'ils portent, tout est le produit de leur travail.
Ils ont aussi de beaux troupeaux de moutons et de chèvres. En dernier lieu, ils ont construit leur propre collège, le couvent des pères, qui n'est pas tout à fait terminé, ainsi qu'une petite maison pour Monseigneur, qui, bien qu'absent, est tenu au courant de tout ce qui se passe jusque dans les moindres détails, et continue d'être la vie et l'âme de l'établissement dont il a été le fondateur. Pour me donner une idée de la bonne santé des enfants, le supérieur me conduisit à l'infirmerie, où je ne trouvai que deux ou trois lits occupés par de jeunes malades qui ne souffraient que de légères indispositions, chose assez étonnante, étant donné le grand nombre d'orphelins réunis sous le même toit. Il y a onze pères et dix frères convers pour diriger ce On nous montra une grande vacherie.
ce grand orphelinat, qui commence à se suffire à lui-même, et qui deviendra même bientôt une source de profits considérables.

Mais le charitable archevêque ne s'est pas contenté de recueillir, de nourrir et de faire élever sa nombreuse famille adoptive ; il a aussi, en bon père, pourvu à leurs besoins pour l'avenir. Ici se présentait une grande difficulté. Comment ferait-on pour établir convenablement les orphelines élevées dans la religion catholique?

Les Arabes, en tant que mahométans, ne voudraient à aucun prix les prendre pour femmes, et les Européens ne consentiraient pas davantage à s'unir avec ces pauvres filles, qui ont presque toutes la figure tatouée des signes de leurs tribus respectives. Pour aplanir cet obstacle, Monseigneur a acheté un terrain considérable dans les environs de Milianah, l'a partagé en lots, et se propose d'y faire bâtir des maisons; puis, quand ses orphelins seront en âge de se marier, il mariera ses garçons à ses filles, leur donnera en dot une de ces petites propriétés que l'un et l'autre auront appris à cultiver, et formera ainsi plus tard, par ce moyen, un noyau de population arabe chrétienne au cœur même de l'Algérie.

Le premier orphelinat que je visitai, fut celui de Saint harles, situé dans les montagnes au delà de Birmandraïs, à deux lieues environ de la ville. Mlle de Saint-Paulet, fille du marquis de ce nom, avait quêté en Angleterre pour cette maison, qui abrite trois ou quatre cents petites filles arabes, principalement employées aux travaux agricoles, sous la direction des sœurs de Saint Charles. On leur fait la classe deux ou trois heures par jour, pour leur apprendre la lecture, l'écriture, la couture. Naturellement l'instruction religieuse marche en première ligne; mais la plus grande partie de leur temps est consacrée à cultiver les vignobles et les jardins, aux soins de la laiterie et aux travaux de la ferme. Elles sont formées à ces occupations par un nouvel ordre religieux d'hommes et de femmes, institué par Mgr Lavigerie et nommé les frères et les sœurs de Geronimo, en l'honneur du martyr d'Alger. Les religieux des deux sexes portent le costume arabe, et se consacrent entièrement à l'éducation dans la montagne, des enfants; ils leur enseignent non seulement tout ce qui lient à l'agriculture, mais aussi les arts industriels.

Je ne puis que faire les vœux les plus sincères pour que ce projet admirable, digne couronnement de cette œuvre religieuse et philanthropique, ait un succès aussi complet que celui qui en a marqué les premières phases.

Dans un long entretien que j'eus avec le supérieur de ce grand orphelinat, que je visitai dans tous ses détails, le père m'avoua que la seule contrariété qu'il eût eue cette année-là, c'était de manquer de faux mécaniques, parce que, disait-il, la récolte de blé était extraordinairement abondante, et vraiment il ne savait comment s'y prendre pour la rentrer. Et c'est sur un sol qui, quatre ans auparavant, ne produisait que des palmiers nains et de mauvaises herbes!

J'ai déjà parlé du séminaire de l'archevêque à Koubba, où une quarantaine de jeunes Arabes les plus intelligents se préparent au sacerdoce, et feront plus tard, on l'espère, d'excellents missionnaires indigènes.

Il y a un autre grand séminaire attenant à la maison de campagne de Monseigneur, de l'autre côté d'Alger, au-dessus du faubourg Saint-Eugène. Il est entouré d'un grand jardin, d'où l'on jouit d'une vue splendide sur la Méditerranée. L'archevêque et les séminaristes étaient absents lors de ma visite; mais la bonne, vieille femme de charge de Monseigneur me conduisit dans l'intérieur des bâtiments, où je remarquai un beau portrait en pied du martyr Geronimo. Le séminaire est à deux pas de Notre-Dame d'Afrique, bel édifice surmonté de coupoles qui dominent toute la ville d'Alger.

L'église est desservie par des religieux. Dans une petite chapelle contiguë, on vénère une image miraculeuse de la sainte Vierge, qui est couverte d'ex-voto et attire beaucoup de pèlerins. L'archevêque a fondé une messe à perpétuité, tous les samedis, pour le repos de l'âme de ceux qui ont péri sur mer, et dont les noms sont inscrits sur un registre spécial.

Non loin de là se trouve un autre orphelinat arabe, dirigé par des dames pieuses qui se consacrent à cette œuvre sans porter le costume religieux, à peu près comme dans l'institution de Mlle de Tulière, à Londres. Elles ont également un ouvroir dans la ville, et les jeunes filles qui le fréquentent deviennent d'excellentes modistes et couturières.

Au moment de notre visite, le magnifique palais archiépiscopal avait été converti en ambulance pour les malades et les blessés, tandis que la grande cour et les galeries servaient d'asile à une foule compacte de garçons qu'instruisaient les frères de la Doctrine chrétienne : car maîtres et élèves venaient d'être chassés de leurs écoles par le soi-disant gouvernement libéral. C'était bien, en effet, la demeure, du bon pasteur qui servait à abriter sous son toit les malades et les petits enfants de son troupeau.

Après avoir déjà tant parlé des orphelinats arabes, c'est à peine si j'ose dire quelques mots touchant les écoles et les autres institutions charitables d'Alger, de crainte de lasser la patience de mes lecteurs.
Les sœurs de charité de Saint-Vincent-de-Paul, sous la sœur Barbe, supérieure générale de l'Algérie, instruisent des milliers d'enfants; elles ont même un hospice d'enfants trouvés, une pharmacie, une crèche, Les frères de la Doctrine chrétienne faisant école dans la grande cour du palais archiépiscopal d'Alger.

Je trouvai ces bonnes sœurs plongées dans la douleur: le gouvernement révolutionnaire venait de fermer leurs écoles et de donner leurs belles classes à des institutrices laïques; mais les enfants avaient suivi les religieuses en dépit des radicaux, et, grâce aux efforts infatigables du pieux curé de la cathédrale, M. Martignon, on était parvenu à louer deux ou trois maisons arabes dans divers quartiers de la ville, et les sœurs s'y rendaient chaque jour pour instruire les enfants, entassées dans les cours, dans les plus petits recoins, enfin jusque sur les toits. Je ne pus m'empêcher de frémir en songeant à ce que maîtresses et élèves deviendraient pendant les grandes chaleurs; mais j'espère bien qu'avant cette époque un nouveau gouvernement les aura réintégrées dans leurs écoles spacieuses et bien aérées.

La dernière mesure tyrannique dont les autorités radicales se rendirent coupables pendant mon séjour fut la fermeture de la pharmacie des sueurs, où chaque jour elles distribuaient des médicaments et autres secours à des centaines de pauvres de toutes les nationalités. Lorsque cette proposition fut faite au conseil municipal, les soi-disant chrétiens, j'ai honte de le dire, votèrent à l'unanimité pour la suppression de cet établissement, et les mahométans seuls parlèrent en sa faveur. Comme un des conseillers prétendait que l'influence morale des sœurs de la pharmacie sur le peuple était très mauvaise, Boukadoura, un des Arabes les plus influents d'Alger, répondit avec à-propos:
" Mais, Monsieur, elles ne se mêlent que de médecine! "

Inutile d'ajouter que, selon leur coutume, les sœurs, en retour des mauvais traitements, redoublent de charité envers leurs persécuteurs. A Mustapha-Supérieur (où la sœur Félicité est supérieure), elles ont aussi un immense établissement, dont elles venaient justement d'être chassées, lorsqu'un de leurs ennemis les plus acharnés fit une chute de cheval devant leur porte; elles le soignèrent si admirablement bien, que, dès qu'il fut remis de son accident, il ne perdit pas un instant pour les réintégrer dans leurs écoles. Mais ceci n'est qu'une rare exception.

Je fus frappée un jour de l'observation qui me fut faite par un Arabe d'un rang élevé, qui me parlait avec indignation de la manière dont le clergé et les ordres religieux sont traités par les autorités.

" Je ne vous comprends pas, vous, chrétiens! s'écriait-il. Nous ne manquons pas de sujets de discorde et de discussions parmi nous, sans doute : mais nous considérons la religion comme une sphère à part et au-dessus de tout le reste; une chose, en un mot, trop sainte pour qu'on ose y toucher, tandis que vous vous en prenez toujours en premier à votre religion ! "
J'aurais bien pu lui répondre que c'est précisément une preuve évidente de la vérité de notre foi que cet acharnement de l'ennemi de tout bien, et cette haine invétérée qu'il inspire constamment aux hommes contre le christianisme; mais je préférai garder le silence. C'est vraiment curieux de voir, dans des pays et sous les gouvernements les plus divers, que les persécutions contre l'Eglise présentent partout le même caractère, et que c'est toujours au nom de la liberté que les mesures les plus arbitraires sont prises contre la religion. Mais revenons à nos sœurs de charité.

Leur hôpital militaire est un établissement magnifique, situé dans le palais et les jardins jadis occupés par le dey d'Alger et son harem; les salles, vastes et bien aérées, sont tenues dans la perfection : lorsqu'il fait chaud, les convalescents ont la permission de fumer et de se promener dans de grands corridors, ainsi que dans ces jardins superbes.

Chaque jour des vaisseaux arrivaient avec des cargaisons de blessés et de varioleux. Combien il devait être agréable à ces malheureux soldats d'échanger les souffrances et les privations endurées sur le théâtre de la guerre contre les soins intelligents dont ils étaient l'objet dans ce bel hôpital, et de se sentir renaître aux rayons bienfaisants . Chaque jour des vaisseaux du soleil d'Afrique, après avoir été transis par le froid et l'humidité sur les champs de bataille !

La chapelle est pauvre et laide malheureusement, et le logement des sœurs est loin d'être sain; il n'a qu'un étage, et l'écoulement des eaux de la colline à laquelle il est adossé le rend humide et insalubre : aussi la supérieure, qui est d'une santé délicate, souffre-t-elle continuellement de la fièvre. Les salles des officiers sont dans un corps de logis séparé, qui servait autrefois au dey d'appartements particuliers. La cour, ombragée de palmiers et d'orangers, est tapissée de plantes grimpantes.

Outre les nombreuses maisons des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, il y a encore les Petites Sœurs des pauvres, établies entre Alger et Bou-Zarea, dans une belle maison mauresque, au milieu d'un site charmant, où elles soignent près de trois cents vieillards des deux sexes ; les dames du Sacré-Cœur, qui ont un grand pensionnat de jeunes demoiselles au pied de Mustapha-Supérieur, et les sœurs de Bon-Secours, qui ont une habitation délicieuse dans la ville, derrière la nouvelle université. La, supérieure arrivait des ambulances françaises, où elle avait soigné, entre autres personnes, le maréchal de Mac-Mahon. Elle avait bien failli être fusillée par les Prussiens, et nous raconta ses aventures d'une manière très amusante.

Elle allait rentrer à Metz, lorsque les Prussiens s'aperçurent de l'évasion d'un officier français, prisonnier sur parole, et ils voulaient à tout prix que cette pauvre sœur fût ce même officier déguisé. Ce fut en vain qu'elle protesta : elle fut condamnée à être fusillée le lendemain matin, à six heures. Enfin, un jeune officier prussien eut pitié d'elle, et lui demanda s'il n'y avait personne dans la ville qui pût répondre de son identité. Elle se souvint heureusement d'une amie, dont elle donna l'adresse; et on la conduisit sur-le-champ chez cette dame, avec une escorte de vingt soldats, qui se tenaient à. la portière de la voiture.
"On ne m'a jamais fait tant d'honneur, " disait elle en riant. Son amie, qui, fort heureusement, était chez elle, la reconnut à l'instant : ce qui lui valut d'être mise en liberté immédiatement. Les Prussiens lui firent des excuses, et la bonne sœur en fut quitte pour la peur.

N'oublions pas de citer aussi les écoles des sœurs de la Doctrine chrétienne, dont la maison mère est à Mustapha-Supérieur, au milieu d'un site ravissant et de jardins magnifiques, et les sœurs du Bon-Pasteur, qui ont un établissement à El-Biar, village au nord d'Alger.

Une autre fondation religieuse qui a puissamment contribué à la prospérité de l'Algérie, c'est le monastère de la Trappe à Staouëli. Dans son intéressant petit ouvrage sur l'Algérie intitulé : Un Hiver parmi les hirondelles, miss Edwards a consacré tout un chapitre à la visite qu'elle fit à cet établissement, et, bien que protestante, elle en parle avec une admiration et un intérêt dont il est digne à tous égards.

Lorsqu'on quitte Alger par la rue Bab-el-Oued en passant près du grand hôpital militaire, on arrive au plus ancien cimetière chrétien du pays, auquel se rattache un fait intéressant. Ce terrain, entouré d'une haie d'aloès, fut acheté au seizième siècle par un religieux capucin (confesseur de don Juan 1 d'Autriche) avec le prix de sa rançon. Ce bon père stipula qu'il resterait en esclavage de son plein gré, et qu'il souffrirait les avanies et les mauvais traitements qu'on infligeait alors aux captifs, à la condition expresse que ses compagnons de captivité auraient la consolation d'être ensevelis avec les cérémonies du culte catholique, dans une terre consacrée, au lieu d'être jetés à la mer, comme cela se pratiquait auparavant.

Sur la hauteur, on aperçoit l'imposant édifice de Notre-Dame d'Afrique, ainsi que le séminaire et la maison de campagne de l'archevêque. Nous traversâmes le joli faubourg Saint-Eugène, dont les villas se cachent dans de délicieux jardins ou derrière des bosquets d'orangers, et nous arrivâmes à la pointe Pescade, où une antique forteresse s'avance dans la mer. Nous avions déjeuné quelques jours auparavant dans un café pittoresque construit tout auprès, et qui sert de but fréquent de promenade aux habitants d'Alger. Le site en est charmant. Sur les petites anses sablonneuses, des cauris et d'autres coquillages étincelaient au soleil comme des turquoises; des flottilles de bateaux pêcheurs aux voiles latines se reflétaient dans l'onde azurée, tandis que des oiseaux de mer effleuraient la surface unie des eaux pour avoir leur part du butin. On eût pu se croire sur la route de la Corniche.

Cette belle plage est parsemée de charmantes maisons mauresques; des vallons ombreux, arrosés par des ruisseaux, conduisent jusqu'aux montagnes qui se dressent sur l'arrière-plan. Après avoir perdu de vue le cap Pescade, le pays change tout d'un coup d'aspect: on se trouve dans une région déserte, triste et inculte ; le palmier nain envahit de nouveau ces espèces de landes; et, pendant des heures entières, la routes d'une uniformité désespérante, n'offre aux regards aucune autre sorte de végétation; puis, à un coude du chemin et auprès d'une immense croix de bois, le paysage prend un autre caractère.
De vastes plaines couvertes de récoltes superbes, de beaux vignobles, des figuiers touffus, des prairies plantées de géraniums odorants (que l'on cultive pour en faire des essences), vinrent réjouir notre vue. Un peu plus loin, nous rencontrâmes des troupeaux de bétail et de porcs qui paissaient sous la garde de pâtres silencieux. Bientôt nous nous trouvâmes devant un enclos d'une cinquantaine d'arpents, qui renferme le monastère, le cimetière, l'orangerie et les jardins privés des trappistes, dans lesquels il n'est permis à aucune femme d'entrer sans la permission du Souverain Pontife. Les palmiers de la cour et l'avenue de cyprès qui conduit au cimetière des pères se voyaient de l'extérieur.

Lorsqu'en 1850 les Français débarquèrent au cap Sidi Ferruch, l'armée mahométane était campée à Staouëli. Une bataille y fut livrée, qui se termina en faveur des Français et décida du sort de l'Algérie.

Treize ans plus tard, mille arpents de cette terre déserte et stérile furent concédés aux trappistes ; et, le 19 août 1845, la petite colonie arriva conduite par son supérieur, le révérend père François-Régis (un saint religieux), qui fit dresser une tente au milieu de ce désert, et y célébra pour la première fois le saint sacrifice pour le repos de l'âme de ceux qui avaient péri dans ce combat.

Qui eût pu croire, en voyant ces colons d'un nouveau genre, si dénués des biens de la terre, qu'ils viendraient à bout de la tâche difficile et pénible de défricher ces landes et de les rendre propres à la culture ?

Mais que ne peut la charité aidée du travail sanctifié par la prière? Le supérieur était un homme à la hauteur de l'entreprise : et, au bout de trois ans, le désert se trouvait transformé comme par enchantement en cette magnifique propriété que nous venions d'admirer. La première pierre de l'abbaye fut posée sur une couche d'obus et de boulets ramassés sur le champ de bataille. C'est un édifice rectangulaire, dont le centre est occupé par un jardin entouré d'un cloître à doubles arcades, oeuvre d'un père, italien, qui mourut en 1848. Une des ailes renferme la chapelle ; le reste comprend le réfectoire, la cuisine et les cellules. Tout y est d'une simplicité évangélique. Sur les murs du réfectoire on lit ces mots : " S'il est triste de vivre à la Trappe, il est doux d'y mourir. " A gauche du monastère, on voit de vastes bâtiments de fermes, des greniers, des granges, des étables pour les bestiaux. Un peu plus loin sont les vergers et les vignobles, qui produisent annuellement une énorme quantité de vin excellent, revenu principal de l'abbaye.

On donne du travail et des secours à tous les Arabes qui se présentent à la porte du couvent. On peut dire que les trappistes ont vraiment changé l'aspect du pays qu'ils habitent; leur énergie et leur labeur persévérant ont su tirer tout le parti possible de ce sol fertile et de ce ciel clément.

Le père abbé nous reçut sous le porche, et nous conduisit dans une petite hôtellerie destinée à recevoir les pèlerins, en nous faisant mille excuses de ce qu'il lui était impossible de nous faire franchir la clôture. Mais il fit ouvrir le grand portail, pour nous laisser admirer le palmier planté au milieu de la cour, qui passe pour être le plus beau de toute l'Algérie, et qui abrite sous son ombre une gracieuse statue de Notre-Dame de Staouëli. Il nous fil un exposé très intéressant de leur œuvre, qui prend chaque jour de nouveaux développements.

Outre les cent dix religieux de chœur, il y a un assez grand nombre de frères convers ; ils emploient aussi environ cent soixante-dix Arabes, Français et Espagnols indigents, aux travaux agricoles ; quelques-uns même sont des prisonniers arabes envoyés par le gouvernement pour finir leur temps, lorsqu'ils ont fait preuve de bonne conduite en prison.
Nous avions apporté de quoi déjeuner, au grand chagrin du père abbé, qui avait déjà commandé du poisson, des omelettes et du fromage pour notre repas. Mais ce fut notre courrier qui fit une drôle de grimace lorsque, se préparant à nous servir un poulet, il fut arrêté par le frère portier avec la consigne :
" Les poulets n'entrent pas ! "
Comme c'était un mardi gras, nous trouvâmes la règle un peu dure; mais le père nous expliqua qu'il n'était jamais permis chez eux d'enfreindre l'observance du maigre, d'un bout de l'année à l'autre, et que, si des étrangers laissaient par hasard des débris de viande, cela pourrait donner lieu à des abus. Il nous dédommagea de cette privation en nous apportant du pain et du beurre excellents, du café, des oranges et du vin de leur cru, le plus exquis que j'aie jamais bu de ma vie. Les trappistes ont un usage très touchant: lorsque des étrangers (riches ou pauvres) viennent leur demander l'hospitalité, ils se prosternent en terre devant eux, comme pour reconnaître en leur personne celle de notre divin Sauveur. Il se présente chaque année un assez grand nombre de postulants, parmi lesquels il n'est pas rare de rencontrer d'anciens zouaves : les uns s'en vont, les autres demeurent; on ne refuse jamais personne : c'est au temps à faire son œuvre et à éprouver la vocation de ces aspirants à la vie religieuse. Le silence le plus rigoureux est observé dans la clôture; le supérieur seul en est dispensé. Les occupations journalières de chaque moine sont inscrites sur un tableau suspendu sous le cloître, où ils se rendent tous après la messe et l'office. Malgré leur vie austère, ces religieux me parurent en général jouir d'une bonne santé. Les vieillards et les infirmes fabriquent des rosaires de cauris, qu'on vend au profit des pauvres qui se pressent aux grilles du monastère. N'est-ce pas extraordinaire que les seuls efforts vraiment sérieux faits pour cultiver les environs d'Alger soient dus à l'initiative du clergé régulier et séculier? Et les résultats merveilleux obtenus à Staouëli et à la Maison-Carrée par des moines et par des prêtres démontrent assez quel excellent parti l'on pourrait tirer de ce sol au moyen d'un travail habilement dirigé.

Le sujet de la colonisation française en Algérie ne paraît pas avoir été bien compris jusqu'à ce jour; mais, tandis qu'il n'est pas difficile de trouver à redire à l'état inculte où sont encore les trois quarts de ce beau pays, il n'est pas si facile d'y apporter remède. Les uns attribuent le mal au gouvernement militaire de la colonie ; on ne doit pas oublier cependant que l'Algérie a été conquise graduellement sur les Arabes, et qu'une autorité purement civile ne se ferait pas respecter par ces tribus belliqueuses, dont l'idéal de la puissance consiste dans une artillerie plus ou moins imposante.

" Ils se moquent d'un Français en habit noir, me disait un jour un homme très intelligent, tandis que l'uniforme est pour eux un porte-respect. "

D'un autre côté, les Français ont commis une erreur capitale en envoyant comme colons des hommes sans le sou, déclassés pour la plupart, perdus de santé et de réputation. Le gouvernement impérial a ensuite eu le tort de considérer l'Algérie simplement comme une colonie pénitentiaire, où il était fort commode d'envoyer des condamnés politiques dont les délits n'étaient pas assez graves pour qu'on les déportât à Cayenne, et qu'on ne pouvait cependant pas garder en France, où leur présence était une menace permanente contre la sûreté publique.

Ce fait explique suffisamment l'existence de l'élément révolutionnaire et communard dans ce pays, ainsi que la multitude de " cafés " et de " billards " que l'on rencontre à chaque pas, souvent en ruine, il est vrai, mais qui paraissent être les seuls établissements capables de fournir de l'occupation à ces sortes de gens. On ne peut nier toutefois que même les émigrés et les colons honorables ne rencontrent de grands obstacles, qu'on fait remonter à diverses causes. L'un d'eux attribue sa non-réussite aux impôts onéreux, aux prohibitions des douanes françaises et aux droits d'entrée exorbitants levés sur les vaisseaux étrangers.
Les colons français, me disait-il, payent fort cher toutes les denrées et tous les articles qui ne sont pas un produit de l'Algérie, tandis qu'ils vendent avec une perte considérable tout ce qu'ils exportent, vu les droits de port, les frais de chargement et de commission, qui sont énormes. Des centaines de vaisseaux étrangers, ajoutait-il, passent outre devant les ports de la colonie, qui y entreraient volontiers pour trafiquer et faire un chargement, si ce n'étaient encore ces redevances ruineuses du port.

D'autre part, un Anglais intelligent et très habile en affaires, qui fait valoir une grande ferme aux environs de Koléah, pense que l'on doit d'abord s'en prendre aux colons eux-mêmes; que les droits d'entrée pour les machines à vapeur et les instruments aratoires, par exemple, se réduisent à fort peu de chose, et que lui-même en a importé une quantité considérable de l'Angleterre sans beaucoup de frais. Il dit aussi que le mal vient de ce que, lorsqu'un Français achète ou obtient une concession de terre, il ne s'y fixe jamais, mais loue sa propriété à un autre individu, qui la sous-loue à un troisième, de sorte que le premier propriétaire ne s'intéresse aucunement à sa terre, qui est censée devoir rapporter du profit à trois personnes au lieu d'une seule. M. M... ajoutait qu'il ne lui manquait absolument que des bras.
Il fit d'abord venir quelques familles anglaises, et les installa confortablement dans sa nouvelle ferme. Malheureusement, la plaine de la Mitidjah, où elle se trouve située, est très insalubre à certaines époques de l'année : le premier de ces hommes mourut de la fièvre; les autres, saisis d'une terreur panique, se découragèrent, et finalement toute la petite colonie repartit pour l'Angleterre. Il essaya alors d'employer des Arabes; mais ceux-ci, qui s'occupent volontiers du soin des bestiaux, ne veulent pas travailler à la terre. Aujourd'hui il emploie des journaliers français, auxquels il donne 25 francs par semaine, et des Espagnols comme terrassiers.

M. M... regrette beaucoup que tous ces ouvriers n'entendent rien aux machines anglaises, qui suppléeraient si avantageusement aux hommes, qu'on a tant de peine à se procurer dans ce pays 1.

Pendant mon séjour à Alger, on me demanda si je voulais me charger d'envoyer une portion de notre population surabondante pour coloniser l'Algérie; mais, comme le comité d'émigration, tout en se montrant très désireux d'avoir des ouvriers anglais, n'avait rien organisé pour les recevoir, je me fis ce raisonnement qu'il serait de la dernière imprudence de débarquer un émigré anglais sur une rive étrangère dont il ne connaît ni le peuple ni la langue, sans qu'il y ait quelqu'un pour le guider et le diriger dans les commencements.

La maréchale de Mac-Mahon avait fait venir des Irlandais il y a quelques années; on les envoya dans une localité malsaine : la plupart de ces pauvres gens moururent de la fièvre, et ceux qui survécurent durent être renvoyés malades dans leur pays. Il est certes bien à regretter qu'un pays aussi riche, aussi magnifique, demeure ainsi abandonné et en grande partie inculte, quand il suffit de gratter la terre pour avoir des récoltes splendides; tandis que des milliers de nos compatriotes meurent de faim en Angleterre, faute de travail.

Mais tant qu'on ne se sera pas organisé de manière à recevoir, à protéger les colons anglais qui pourraient émigrer en Algérie, et à veiller sur leurs intérêts, toutes les tentatives qui seront faites dans ce but n'amèneront que de cruelles déceptions. J'allais oublier une des causes les plus sérieuses de l'insuccès des colons français : je veux parler des incendies.

Il arrive trop fréquemment que, lorsque les récoltes ont atteint leur parfaite maturité, les Arabes viennent en cachette y mettre le feu, et détruisent ainsi en une seule nuit toutes les espérances de l'agriculteur. On nous montra aux environs de Marengo toute une étendue de pays boisé, noirci par le feu et complètement perdu. En vérité, il y a là de quoi décourager le colon le plus entreprenant.

Espérons toutefois que le résultat de la dernière insurrection donnera plus de sécurité, et que l'immigration des Alsaciens-Lorrains (qui commençait lorsque je quittai Alger) contribuera, par le travail persévérant de ces nouveaux émigrés, à changer graduellement l'aspect du pays. N'oublions pas non plus que l'Algérie est à peine colonisée, qu'elle est à peine sortie de l'état d'un pays conquis par la force des armes, et que jusqu'à ce qu'elle soit entièrement pacifiée on ne pourra entreprendre que bien peu de chose pour sa colonisation.

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