SOUVENIRS DU GENERAL HERBILLON

(1794-1866) publiés par son petit-fils Colonel Herbillon

A mon fils Jacques Herbillon.
Tu m'as rappelé, mon cher petit, que, pendant la guerre, alors que tes étapes t'avaient ramené à Châlons-sur-Marne, tu avais eu à cœur d'entrer dans le cimetière où sur la pierre d'un monument on peut lire :
GÉNÉRAL HERBILLON
ZAATCHA 1849 ;TRAKTIR 1855

1794-1866 et au-dessus ces simples mots : que la ville où il était né a fait graver sur la tombe de celui dont elle est fière.
Deux beaux noms de victoires du reste, qui, s'ils sont déjà dans les brumes du lointain, n'en restent pas moins de belles pages pour l'histoire de notre pays.
Et alors, te souvenant des récits que nous t'avions faits, tu t'es un peu étonné que le Larousse, qui enregistre scrupuleusement tant de noms fameux et tant qui le sont moins, n'ait pas consacré quelques lignes à ton arrière-grand-père, qui, soldat en 1814, sous-lieutenant à Waterloo, mourait en 1866, général de division, grand'croix de la Légion d'honneur, sénateur, était cité comme modèle en Afrique, en Crimée, en Italie et demeurait le vainqueur de Zaatcha et de Traktir.
Tu reprochais à mon père et à moi d'avoir laissé tomber dans l'oubli celui dont la gloire est nôtre et tu m'as prié de retrouver dans les papiers jaunis dont je suis le dernier conservateur, quelques récits d'une vie qui fut celle d'un soldat d'autrefois.
J'ai donc ouvert pour toi le vieux registre vert où celui dont nous parlons avait écrit quelques notes et les voici telles quelles dans leur simplicité où tu trouveras, j'espère, quelque grandeur. Si, un jour, le public vient à lire ces lignes, peut-être y prendra-t-il aussi quelque intérêt et pour quelques instants nous aurons sorti de l'oubli celui que ton respect filial et ton amour des ancêtres t'ont fait désirer connaître.
Par ces pages écrites au jour le jour ou sous l'impression de souvenirs revécus, par les lettres envoyées par les Mac-Mahon, les Canrobert, les Castellane, les Mortemart, les Saint-Arnaud..., tu pourras refaire l'historique d'une vie de bravoure, de dévouement, d'abnégation et te retracer les détails d'une carrière si remplie, si féconde et pourtant très peu connue.
Tu y verras surtout la véritable passion du métier, la foi persévérante du vrai soldat, la ténacité raisonnée qui n'admet ni le découragement ni la faiblesse, l'esprit de discipline, la confiance en la grandeur de la France et l'amour enthousiaste du pays.
De ce soldat dans l'âme, je te lègue pieusement l'héritage. Quelques pages d'un vieux cahier

........./....... A son retour de Constantine, le 26 octobre, le général me dit qu'il m'avait placé au commandement de La Calle. Mais ce fut à Guelma que je fus envoyé.
Le 30 septembre, le 2e bataillon du 12e de ligne avait quitté M'Djez-Amar pour rentrer à Bône.
L'importance de ce point fortifié avait en effet perdu toute raison d'être depuis la chute de Constantine, le 13 octobre 1837. M'Djez-Amar avait servi de place de dépôt, de station tête d'étapes, en quelque sorte, à cause de sa situation sur la route directe de Bône à Constantine.
Mais c'était Guelma qui devait en réalité retenir l'attention des organisateurs de la province.

Le 15 novembre, je quittai à mon tour le camp, emmenant avec moi l'autre bataillon. Tous les hommes, officiers et soldats, avaient la fièvre et ne pouvaient faire la route pour cause de faiblesse; je fus donc forcé de prendre pour les transporter les voitures du génie, de l'artillerie qui se trouvaient en ce moment au camp. Ce fut avec peine que j'arrivai le 16 à Dréan où je reçus l'ordre de rester.
Pendant les sept mois que j'avais commandé à M'Djez-Amar, presque tous les soirs, des coups de fusil étaient tirés sur le camp. Les nombreux convois qui y passaient pour ravitailler Constantine étaient très souvent attaqués. Les fièvres sévissaient sans relâche. La mortalité était grande et ce qui était le plus inquiétant, c'était le découragement qui existait souvent dans les corps composant la garnison.
Ce fut mon début dans le commandement d'un poste difficile et dans les affaires arabes. Je me livrai entièrement à l'étude des mœurs, des coutumes et de la langue indigène. Je me familiarisai avec les questions litigieuses et en quittant le camp, je regrettais déjà cette vie d'émotion que je n'avais encore qu'effleurée. C'est pendant mon séjour à, M'Djez-Amar que des constructions furent faites pour caserner les troupes. Elles furent plus tard remises à M. l'abbé Landmann pour la création d'orphelinats.

Je partis le 16 décembre pour aller prendre le commandement de Guelma. Pendant mon séjour à Dréan, je n'eus qu'à visiter les environs; je fis le voyage de Bône où je pris congé de mon régiment, qui déjà s'attendait à rentrer en France.
M. le colonel Roux aurait désiré me conserver, mais mon parti était irrévocablement pris : rester en Afrique, y faire mon chemin... ou succomber.

Guelma. Rivalité dans la tribu des Hanenchas entre Resky et Asnaoui.
Une colonne du 26e de ligne appuie les prétentions de Resky, mais échoue . Levée des impôts. Tentative de négociations avec Asnaoui.; Soumission de la tribu des N'Bails du Fedj-Falcoun. Exécution capitale.

Ma nomination au cercle de Guelma, qui était à former, ne me laissait pas sans inquiétude, car si je n'avais qu'effleuré les affaires arabes pendant mon séjour à M'Djez-Amar, j'avais déjà compris la grande difficulté d'administrer les indigènes, d'être à leur tête, non seulement comme chef, mais encore comme homme politique et comme juge.
En 1838, en effet, rien n'était encore arrêté pour l'organisation des bureaux arabes. Par conséquent, le commandant supérieur d'un camp et surtout d'un Cercle était le distributeur de grâces, de peines et le chef souverain des tribus qui étaient renfermées dans l'étendue de son territoire.

M. le général Désirier s'était déjà beaucoup occupé de l'organisation des Kabyles, leur avait nommé un caïd des Khalifats; il avait même établi des relations avec les tribus arabes des environs. Mais tout était ébauché et rien n'était bien solidement établi; les rouages ne fonctionnaient pas, aussi querelles continuelles entre Kabyles et Arabes, assassinats, vols incessants et vengeances de toute espèce.
La formation des Cercles, dont le maréchal Valée est le créateur, ayant pour but de mettre entre les mains des officiers français le pouvoir, la direction et l'administration du pays, il fallait dès le début gagner la confiance des indigènes par une sévérité bien entendue, par la dignité du maintien et par un caractère froid et conciliant. On devait les frapper par le désintéressement, qui est rare chez eux et enfin par des relations de commerce et amicales, rapprocher de nous des tribus nombreuses qui ne nous connaissaient que comme ennemis de leur religion et comme envahisseurs de leur territoire.
Bien pénétré de l'importance de mes nouvelles fonctions, j'arrivais à Guelma le 16 décembre 1838.

Le camp était renfermé dans l'ancienne enceinte de la Calama du temps de Justinien. De longues baraques faites à la hâte servaient de logement aux officiers, sous-officiers et soldats. On avait réservé la meilleure pour l'hôpital. Des hangars mettaient tant bien que mal les chevaux à l'abri du mauvais temps.
Le colonel Désirier avait tracé l'emplacement d'un village où quelques marchands hardis avaient fait construire quatre à cinq maisons qui furent abandonnées, n'étant point défendues contre les attaques des Arabes. Ces quelques marchands et des cantiniers s'étaient réfugiés dans l'intérieur du camp où on les avait autorisés à élever des gourbis. C'était un marché permanent où se débitait quantité de mauvais vin et force alcool, mais qui malgré ce grave inconvénient, était nécessaire par suite de l'éloignement de Bône dont la route n'était point sûre.

Le 9 janvier 1839, je pris possession de la baraque du commandant supérieur. Elle était composée de deux pièces dont l'une servait de salle à manger, de salon pour recevoir les Arabes; la seconde de chambre à coucher. Couvertes en planches non jointives, ayant la terre pour plancher, il en résultait que par les grandes chaleurs on y étouffait et en cas de pluie, il n'y avait point 'd'autre moyen de se mettre à l'abri que de se couvrir de son manteau.

A peine installé, tous les caïds, cheiks et grands des tribus kabyles et arabes vinrent me présenter leurs hommages et commencèrent par exposer nombre de griefs et de plaintes, des réclamations, des prétentions outrées. Je pris près d'eux tous les renseignements dont j'avais besoin et de ce jour je traitai moi-même toutes les affaires qu'ils me soumettaient et dont un assez grand nombre furent de la plus haute gravité.
Le 10 janvier, le fils aîné de Resky, cheik des Hanenchas, arrive à Guelma. Il se dirigeait sur Constantine pour solliciter le départ d'une colonne dont le but était de faire reconnaître son père par toutes les tribus des Hanenchas.
Le concurrent de Resky était Asnoui, homme fin, rusé, astucieux, ennemi mortel de son adversaire. Il avait profité de la soumission de Resky pour se faire valoir auprès de Hanenchas qu'il avait entièrement gagnés à son parti. Il y avait eu du sang répandu entre les deux familles et la réconciliation devenant impossible, Resky avait compris que par son influence seule, il ne pouvait abattre son ennemi. Il eut recours aux Français non seulement pour le soutenir, mais encore pour l'installer solidement dans son caïdat. Tahar, son fils, obtint du général de Galbois qu'une colonne partirait de Guelma pour faciliter l'investiture de son père.
Les préparatifs de départ, l'organisation de la colonne durèrent presque un mois.
Cette première affaire, dont les suites furent si graves, me démontra combien il fallait de prudence, de tact, de discernement pour découvrir toute la fausseté du caractère arabe qui, pour arriver à ses fins, n'épargne ni souplesse, ni mensonges, ni prières.
Le 8 février, la colonne partit de Guelma. Elle était peu forte et commandée par M. le chef de bataillon Janet, du 26e de ligne. Elle alla camper près de la Seybouse, chez les Beni-Muzelines ; le lendemain, elle entra dans le pays des Hanenchas où, le 12, elle eut une affaire avec les indigènes qui la voyant peu nombreuse la harcelèrent. Le commandant, s'apercevant trop tard que le cheik Resky ne pouvait tenir les promesses qu'il avait faites de fournir bêtes de somme et cavaliers, crut prudent de rétrograder. Il rentra à Guelma le 17, après la perte de quelques hommes et plusieurs blessés. Cette expédition manquée donna de la force et de l'influence à Asnoui. Quant à Resky, il vint camper à quatre lieues de Guelma, où sa famille et lui furent à la charge du Gouvernement français.
Cette expédition fut faite avec la plus grande légèreté. Le général de Galbois, se fiant aux belles paroles de Tahar et de Resky, ne doutait nullement du succès et le commandant Janet se mit en route sans avoir pris aucun renseignement ni sur le pays qu'il avait à parcourir, ni sur les tribus qui devaient reconnaître le caïd. Cette malheureuse affaire retarda beaucoup la soumission du pays et nuisit considérablement aux relations que je commençais à entamer avec les tribus de la montagne.
Ainsi, dès mon début dans les affaires arabes, j'eus de grandes difficultés à surmonter, car, comme le Gouvernement n'avait encore rien arrêté sur l'extension à donner à la conquête africaine, il fallait négocier entre les Arabes et éviter tout conflit.

Le retour précipité de la colonne causa un peu d'émoi parmi les tribus soumises, mais ce ne fut qu'un moment. Les habitants du Guerfa trouvant en moi un homme intègre et juste m'apportèrent tous leurs litiges à juger, même les plus délicats et les plus secrets. Cette confiance qu'ils eurent en ma manière d'agir envers eux, ils me la conservèrent pendant tout le temps que je restai à Guelma.
Le 28 février, Asnoui qui jusqu'à ce moment n'avait eu aucune relation avec moi me fit faire des compliments. De cette époque, nous ne fûmes plus étrangers l'un à l'autre. Malheureusement, des tiers se mirent en opposition avec ses intentions de soumission et furent cause que cette partie de la province nous resta longtemps hostile.
Le général Guingret (1) Le général Guingret avait remplacé le colonel Roux dans le commandement de la subdivision de Bône.) vint à Guelma le 9 avril. Pendant son séjour au camp, il témoigna sa satisfaction pour la manière dont les affaires arabes étaient traitées et l'extension que prenaient les relations avec les tribus. Il alla visiter la famille Resky, le caïd Elsir-Ben-Mourad et parcourut un peu le pays, mais sans beaucoup s'intéresser aux choses.
Il était instruit, avait bien fait la guerre, était allé aux colonies, comprenait parfaitement toutes les questions arabes qui lui étaient soumises; mais viveur et joyeux compagnon, indifférent sur les solutions à donner, il n'en imposait nullement à ses subordonnés. Les Arabes n'avaient pour lui que le respect dû à un grand chef, sans la confiance et le prestige qui devaient être l'attribut de sa haute position.
L'année précédente, un premier essai de prélèvement de l'impôt sur le territoire avoisinant les camps de Guelma et de M'Djez-Amar avait donné un bon résultat. Il s'agissait maintenant d'en étudier l'application non encore tentée chez les indigènes de la montagne.
Le 23 juin 1839, je me mis en route pour commencer le prélèvement du hokor (1) chez les Achaides, tribu nombreuse qui habitait la partie est du Djebel Mahouma. Ma colonne était très faible et peu capable de s'opposer à un refus de paiement. Il fallait donc avant tout éviter un conflit et j'obtins par la conciliation la rentrée de l'impôt, tel qu'il avait été fixé par le Caïd et moi. Le 4 juillet, je rentrai à Guelma, après avoir accompli une mission qui me donna espoir pour l'avenir, en prouvant que l'on pouvait par la prudence arriver à obtenir des indigènes des impôts, chose que l'on croyait alors peu praticable. Depuis cette époque, le cercle de Guelma ne cessa de payer le hokor et l'achour (2).

Les négociations avec Asnaoui avaient suivi leur cours. Le cheik des Hanenchas m'avait envoyé des émissaires pour me sonder sur les conditions de sa soumission future. Un de ses amis, le cheik des Ouled Kaibeb s'était entremis dans ce but et une entrevue devait avoir lieu sur le territoire de cette dernière tribu.
(1) Une des quatre contributions arabes perçues en Algérie. N'est levée que dans le département de Constantine. Représente le loyer des terres sur esquelles la tribu n'a qu'un droit de puissance (Voir Larousse).
(2) Dîme prélevée au profit de l'État sur les produits de la terre. Est payé en argent depuis 1858 (Voir Larousse).

J'avais prévenu M. le général de Galbois des démarches faites par Asnoui, de son désir de se rapprocher des Français et de son intention de faire sa soumission, à condition que la famille Resky s'éloignerait. Le général avait acquiescé et m'avait envoyé le diplôme d'Asnoui avec une lettre pour Resky par laquelle il l'engageait à se rendre à Constantine.
Les choses en étaient arrivées à faire espérer que toute cette partie de la province allait être soumise sans brûler une amorce. Mais, soit mauvaise intention des Arabes qui étaient près du général Guingret, soit son désir de terminer lui-même cette affaire importante, il se rendit à. Guelma le 2 août, pour se rendre au rendez-vous que je devais avoir avec Asnoui. Celui-ci, soupçonneux de son naturel, ne vit dans le voyage du général que le projet de s'emparer de sa personne. Il ne vint pas au rendez-vous et se retira du côté de la frontière de Tunis. Cette affaire entamée et amenée jusqu'au résultat fut donc manquée par la faute du général Guingret.
De ce moment, Asnoui devint notre plus mortel ennemi. La situation sanitaire devenait peu rassurante. Pendant les mois de juillet et d'août, les malades augmentèrent d'une manière effrayante. Le 22 septembre, il y avait 310 hommes à l'hôpital, c'est-à-dire dans les baraques que l'on avait évacuées pour mettre les malades à l'abri. La garnison était de 600 hommes, il en résultait que plus de la moitié de l'effectif était hors de service.
Le 12e de ligne, colonel Roux, était rentré en France depuis le commencement de l'année 1839. Sur l'ordre du maréchal Valée, quoique comptant toujours à ce régiment, j'avais conservé mes fonctions de commandant du Cercle. Le ministre donna l'ordre de me faire réintégrer immédiatement mon poste à Avignon.
En réponse à cette lettre impérative, le maréchal Valée rendit compte le 6 octobre 1839, qu'il ne pouvait se séparer de moi, car aucun officier ne pouvait remplir mes fonctions à la tête du cercle de Guelma.
« Il est d'une importance majeure, dit-il, que sous le rapport militaire comme sous le rapport administratif, cette partie du territoire (du côté de Tunis) soit entre les mains d'un homme militaire et administrateur. C'est le cas d'Herbillon que je ne. peux en conséquence déplacer. Il serait donc à désirer que le ministre voulût bien placer cet officier supérieur dans une situation qui lui permît de continuer à résider en Afrique. »
Les raisons données par le maréchal Valée motivèrent une permutation en date du 15 novembre 1839 et je passai au 26e de ligne en remplacement de M. Maigret. Cette nouvelle fut portée à ma connaissance par une lettre du général Guingret, en date du 18 décembre 1839, qui m'annonçait en même temps mon maintien au Cercle de Guelma.
Pendant que cette question se débattait pour moi dans les hautes sphères du commandement, je ne restais pas inactif. Les alentours du camp étaient loin d'être sûrs; des troubles étaient fomentés de temps en temps par des agitateurs, des fanatiques. Il importait d'y mettre bon ordre et d'étouffer les tentatives de soulèvement. La rivalité de Resky et d'Asnoui se réveillait, les N'Bails esquissaient un mouvement de révolte.

Malgré la plus grande surveillance, des assassinats étaient souvent commis par des Arabes sur les militaires, voituriers isolés et même à la porte des camps.
Ainsi, le 4 octobre, il me fut annoncé que des Arabes avaient assassiné un boulanger nommé Charles qui s'était établi dans une maison près de M'Djez-Amar et qu'un soldat avait été dangereusement blessé.
Durant toute l'année 1839, l'inquiétude exista dans le Cercle de Guelma. Le bey Achmet allait de temps en temps exciter les Haractas contre nous. Les tribus voisines avaient des relations avec cet ancien chef, et nos caïds même lui envoyaient journellement des mulets chargés de provisions.
C'est au mois de novembre que le vieux Resky, se croyant de nouveau assez fort pour attaquer Asnoui son adversaire, rassembla les chefs des Hanenchas qui se rendirent près de lui. Resky et ses neveux entrèrent donc dans le pays. Ils se mirent à la poursuite d'El Asnoui qui, les ayant attirés près de la Medjerda, reprit l'offensive. Les Grands qui étaient avec Resky l'abandonnèrent et le malheureux vieillard fut obligé de fuir jusqu'au pays des Klennas où il s'établit avec sa famille.
Le 13 décembre, les N'Bails du Fedj-Falcoun ayant reçu à coups de fusil des spahis que j'avais envoyés chez eux pour porter un ordre, je sortis de Guelma à 10 heures du soir. Je marchai toute la nuit et le lendemain à la pointe du jour, deux douars furent enlevés. Je revins au camp avec 200 bœufs, 200 moutons, 20 chevaux. Le cheik Tahar-N'Bili vint quelques jours après demander l'aman. Depuis ce jour, cette tribu fut entièrement soumise.
Cette répression énergique et rapide me valut une première citation à l'ordre du jour de la subdivision de Bône, en date du 19 décembre 1839.

Ici se place un trait à propos de l'exécution capitale qui eut lieu le 15 décembre 1839 sur la place du Marché de Guelma.

Un nommé Said-Ben-Messaoud avait assassiné, dans sa tente, le Kabyle Ali-Ben-Messaoud. Le meurtrier ayant été arrêté, les cheiks kabyles demandèrent que sa tête tombât. Je les réunis en Medjelen (1) Le Medjelen était l'assemblée des notables) et le coupable fut condamné à l'unanimité à mort. A la requête des cheiks, il fut livré à la famille du défunt. Ce fut le père du malheureux jeune homme assassiné qui voulut trancher la tête du meurtrier de son fils. Quoique âgé de soixante-dix ans, il exécuta la sentence et quand la tête fut séparée du corps, le vieillard trempa ses mains dans le sang du coupable et s'en frotta la figure. La rage de la vengeance était empreinte sur la figure de ce vieillard.
Il n'y a pas encore deux ans qu'Herbillon est investi de ses fonctions spéciales de commandant de Cercle et déjà il a su prendre une telle autorité, donné la mesure de ses dispositions si spéciales pour l'administration des affaires indigènes qu'une lettre du général Guingret au maréchal Valée signale la nécessité de le nommer au plus tôt lieutenant-colonel pour services exceptionnels.

ARMÉE D'AFRIQUE DIVISION DE CONSTANTINE
Subdivision de BONE
Bône, le 3 novembre 1839.
Monsieur le Maréchal,
Je me proposais d'avoir l'honneur de vous écrire en faveur de M. le commandant Herbillon, avant même de recevoir la lettre ci-jointe, que m'adresse cet officier supérieur. Je ne puis rien faire de mieux dans son intérêt que de vous la transmettre.
M. le chef de bataillon Herbillon, à la fois comme militaire et comme chef politique du Cercle de Guelma est au-dessus des éloges qu'on pourrait en faire. Les résultats qu'il obtient prouvent plus pour lui que ne feraient ses paroles. Il est de ceux qu'il ne faut pas entraver. S'il y avait partout des officiers de sa trempe, les affaires d'Afrique marcheraient toutes seules, je crois donc utile dans l'intérêt de votre Gouvernement, de l'attacher au sol africain; la partie la plus intelligente et la plus précieuse de son mérite sera perdue ou annulée dans un régiment.
Cependant, que ce chef de bataillon reste au 12e ou passe dans un autre régiment de l'armée d'Afrique, jamais le colonel de son corps ne le proposerait pour l'avancement au choix, puisque cet homme de mérite spécial ne serait qu'une non-valeur pour le régiment où il compterait. D'un autre côté, la position militaire du commandant du Cercle de Guelma exigerait qu'il fût revêtu du grade de lieutenant-colonel , puisque la garnison de cette place est sou s les ordres d'un chef de bataillon, qui peut se trouver plus ancien que M. Herbillon, ce qui susciterait des frottements nuisibles au service.
D'après ces considérations d'intérêt de service et aussi pour que le commandant reçoive la juste récompense de ses services passés et un puissant encouragement pour ceux que lui seul est capable de rendre dans les fonctions que vous l'avez deviné capable de remplir, je vous demande instamment non seulement de le faire porter d'office sur le tableau d'avancement des officiers supérieurs de 1840, mais bien de le faire nommer dès à présent, pour services extraordinaires, à l'une des premières places vacantes qui auront lieu dans le grade de lieutenant-colonel.
Permettez-moi de vous faire observer, Monsieur le Maréchal, que le commandant du cercle de La Calle et le commandant Janet du 26e ont été nommés officiers de la Légion d'honneur, tandis que M. Herbillon, homme d'une tout autre taille, n'a point encore été récompensé. Il mérite le grade de lieutenant-colonel et ce grade est indispensable à sa position actuelle. Il faut d'ailleurs pousser cet officier supérieur pour qu'il arrive enfin en position de rendre en Afrique tous les services que l'on doit attendre de son caractère, de son instruction et de son genre de mérite.
Général GUINGRET.

Cette question paraît avoir été l'occasion d'une correspondance suivie entre le maréchal Valée et le général Guingret, car en date du 13 janvier 1840, le général Guingret écrit à Herbillon la lettre suivante, provoquée apparemment par une missive reçue du maréchal peu de temps avant :
Commandant,
Le Maréchal répond à ma dernière lettre qu'il a appelé l'attention du ministre sur les services rendus par M. Herbillon dans les fonctions importantes qu'il occupe et qu'il espère lui voir en obtenir la récompense. Il me prie de le tranquilliser à cet égard, en lui donnant l'assurance qu'il fera tout ce qui dépendra de lui pour attirer sur cet officier supérieur la bienveillance du Gouvernement du Roi. Dormez donc en paix.
Le Maréchal, comme vous le verrez par l'ordre du jour de l'armée, a remporté un avantage signalé sur les troupes de l'Émir. C'est une véritable victoire, répandez-en la nouvelle.
Le Lieutenant-Général est ici depuis hier, il s'en retournera par Philippeville. Une batterie de montagne se trouve retenue à Nechmaya, le ruisseau d'Or n'étant pas guéable.
Recevez, Commandant, l'assurance de ma considération très distinguée.
Général GUINGRET.

Voici quelle était la vie au camp de Guelma :
Les affaires arabes se multipliaient. Devenu le confident des caïds et des cheiks qui avaient en moi la plus grande confiance, des relations s'établissaient même avec les tribus les plus hostiles. Par mon assiduité et mon travail, par mes tendances à la conciliation, j'étais devenu le véritable Cadi. C'est à mon tribunal que femmes, vieillards, hommes mûrs et jeunes venaient porter leurs plaintes. Tous s'en retournaient satisfaits de l'accueil reçu, de la justice rendue.
A cette époque, il n'était pas question des bureaux arabes. Par conséquent, je résumais en moi affaires politiques contentieuses et j'avais, en outre, le service journalier et le commandement militaire. Du matin au soir, j'étais à, mon bureau que je ne quittais que pour parcourir le pays et visiter les douars. Peu d'officiers se livraient à l'étude des affaires arabes, car au début de notre conquête, on n'apercevait encore rien dans l'avenir qui pût faire présager notre maintien dans le pays et notre rapprochement des indigènes. L'organisation du Cercle de Guelma, les résultats obtenus servirent en quelque sorte de base non seulement pour l'essai des bureaux, mais encore pour le développement des Cercles dans la province de Constantine.
Les privations, les fièvres, les luttes que j'ai eu à soutenir avec les généraux, les difficultés que j'ai eu à surmonter pour asseoir l'impôt, pour assurer les limites des tribus, la sévérité que je fus forcé d'adopter pour arrêter les assassinats, rien ne m'arrêta, et, je puis le dire, le succès répondit à ma ténacité, à ma persévérance car, lorsque je quittai la province de Constantine, Guelma était devenu un grand centre de population et une jolie ville.
Les affaires qui me donnaient le plus de soucis et même d inquiétudes étaient les condamnations à mort, parce que j'avais à chercher la vérité au milieu des faux rapports, de dénonciations méchantes, de vengeances de famille, de haines de tribus, de contradictions incessantes. Avant de réunir le Medjelen, malgré tous les soins que je prenais de m'éclairer sur les causes du crime, sur la moralité et la conduite du criminel, il me restait toujours une incertitude pénible et quand le jugement était rendu, c'était avec angoisse que je voyais arriver le jour de l'exécution. J'aurais voulu la retarder pour chercher à découvrir s'il n'y avait pas dans la condamnation quelque animosité particulière. Cependant comme il était de toute nécessité de faire cesser les nombreux assassinats, je fis taire mes appréhensions et livrer au Chaouch les coupables.
Déjà plusieurs condamnations à mort avaient eu lieu. Les exécutions s'en étaient suivies; mais comme les criminels avaient été pris pour ainsi dire en flagrant délit, ma conscience ne pouvait être atteinte d'aucun regret. Mais, au mois de janvier 1840, un assassinat fut commis sur le caïd des Beni-Kaid et sa femme. Le Kabyle accusé de ce double meurtre était un homme de vingt-six ans qui avait servi notre cause sous le général Duvivier. Par les services qu’ 'il avait rendus, il avait mérité de faire partie des spahis irréguliers que je venais d'organiser. Je me trouvai de ce fait dans une perplexité pénible.
Cependant, comme d après tous les dires, les soupçons planaient sur lui, je le fis arrêter. Après l'audition des témoins, je réunis le Medjelen, qui eut lieu le 27 janvier et il fut condamné à mort à l'unanimité.
Malgré cette entente de tous les juges, je ne pouvais me résoudre à le faire conduire au supplice. Les preuves ne reposant que sur la déclaration d'un enfant de quatorze ans, selon moi, il y avait doute de culpabilité. J'en écrivis au général Guingret, mais le malheureux Moussa el Aissaoui avait à Bône des ennemis mortels. Il en était de même parmi les Kabyles du Cercle de Guelma. Aussi, les ordres reçus étant positifs, le 30 janvier, il fut décapité sur le marché. Cette mort m'affecta profondément, car il restait dans mon esprit qu'il avait été sacrifié à la vengeance des Kabyles et à l'animosité des cheiks arabes de la tribu des Bou-Ariz.
Les nombreuses occupations que nécessitaient l'organisation, les débats continuels des Arabes et Kabyles ne m'empêchaient pas de parcourir le pays. Aussitôt que je pouvais disposer d'un moment, je montais à cheval et j'allais me faire voir dans les tribus en m'approchant le plus possible de celles qui étaient insoumises chez lesquelles j'envoyais des émissaires pour les sonder et les engager à se rapprocher de nous. Mais malgré ma grande activité, et tous les moyens de conciliation que j'employais, ce n'était qu'avec beaucoup de peine que je parvenais à amener quelques tribus à la soumission. Encore, ce n'étaient que des fractions qui, les plus rapprochées de Guelma, craignaient une surprise de notre part.

Quant aux grandes tribus des Haractas, des N'Bails, des Ouled D'Hann, des Hanenchas, j'avais bien quelques relations avec elles, mais sans espoir de les amener à se soumettre autrement que par la force. L'Arabe cède peu au raisonnement, ne connaît que la force à laquelle il ne résiste pas.
En 1840, la province de Constantine était très limitée, car à l'exception des alentours de Bône, de Guelma et de Constantine, toutes les tribus qui s'en trouvaient éloignées, non seulement ne reconnaissaient pas notre autorité, mais nous étaient hostiles. Comme à cette époque, on ne voulait pas étendre nos possessions, il en résultait que les tribus soumises étaient exposées aux courses de leurs voisins sans espérance que nous les pussions prendre entièrement sous notre égide. Des plaintes continuelles parvenaient aux chefs français et ils ne pouvaient y répondre que par des promesses qu'ils savaient pertinemment ne pas pouvoir tenir.
Le général de Galbois s'endormait à Constantine dans une sécurité trompeuse. Entouré de cheiks arabes qui le flattaient, d'interprètes qui abusaient de sa confiance, il croyait, sur la foi des rapports, qui lui étaient fournis, à la tranquillité parfaite du pays, à la possibilité de voyager sans aventures dans toute l'étendue de son commandement.
Des faits précis devaient pourtant lui ouvrir les yeux. Les Haractas (1) faisaient des incursions fréquentes chez les Zenati (2) et les tribus du Cercle de Guelma qui lui étaient limitrophes. Des assassinats furent commis sur des Européens, sur la route de Sidi-Tamtam à Constantine et l'ex-bey Achmet continuait à exciter les pillards. Il fallait contre eux, non une simple démonstration comme les années précédentes, mais une véritable expédition poussée jusqu'à l'extrémité de leur pays.
Le général prit donc le parti de réunir une forte colonne, d'en prendre le commandement et de marcher sur cette tribu nombreuse et riche surtout en bestiaux.
Les troupes désignées qui partaient de Bône et de Guelma devaient se réunir à celles du lieutenant-général de Galbois à Aïn-Babouche, pays des Haractas. La jonction eut lieu le 16 mars.
Le général Guingret prit le commandement des troupes, en particulier de l'infanterie. Il avait sous ses ordres le colonel Josse du 6le de ligne. Le général de Galbois, commandant en chef, marchait avec la cavalerie. Il avait conservé avec lui le colonel Delaneau et je lui fus attaché comme officier d'ordonnance.
(1) Haractas. tribu arabe à 60 kilomètres sud-est de Constantine. (2) Zenati, tribu arabe à l'est de Constantine, entre Constantine et Guelma.

Soit qu'il fût peu habitué à de pareilles courses, soit par insouciance, l'organisation de cette colonne laissa beaucoup à désirer. En outre, les chefs arabes et particulièrement le caïd Ali eurent sur lui beaucoup trop d'influence. Tout ne se faisait que par leurs conseils; aussi, dès le début, cette expédition manqua-t-elle d'ensemble et de cohésion.
Le 18, les détachements réunis en une seule colonne quittèrent le camp de Aïn-Babouche. Sans s'occuper de l'infanterie, le général de Galbois marcha avec la cavalerie et arriva à Aïn-Beida deux heures avant elle.
A mesure que les troupes avançaient, les Haractas levaient leurs tentes devant elles et s'enfuyaient. Le 20, pourtant, en arrivant sur les bords de l'oued Meskiana, le général de Galbois, toujours avec la cavalerie et très en avant de son infanterie, se trouva en présence de la tribu des Ouled Saïd poussant ses troupeaux devant elle. Il fit charger les spahis de Constantine et le goum du caïd Ali.
Les Arabes du caïd se jetèrent sur les tentes qui étaient encore debout et se livrèrent au pillage. Les Haractas ne voyant que ces goums se réunirent et se précipitèrent sur les pillards. Les spahis arrivant, chargèrent. Il y eut désordre complet. Arabes, amis et ennemis étaient mêlés; les escadrons de chasseurs prirent les uns à droite, les autres à gauche.
Des pelotons s'étant trop avancés eurent à plier devant les Haractas, le capitaine Saint-Hilaire vint de sa personne demander au général d'être soutenu; on entendait des coups de fusil de tous côtés. Chaque peloton agissait pour son compte, mais au milieu de tous ces combats partiels, le général de Galbois ayant aperçu l'escadron de Saint-Hilaire battre en retraite avec assez de précipitation, mit le sabre à la main, traversa la rivière fangeuse de la Meskiana et, suivi seulement du peloton de service et de ses officiers, porta secours à l'escadron compromis. Les Haractas, en le voyant arriver, crurent qu'ils allaient être chargés par une cavalerie nombreuse et se retirèrent pour mettre leurs femmes en sûreté.
Le jour tombait; on sonna le ralliement et les escadrons se réunirent sur la rive droite de l'oued Melek d'où était' parti le général.
Jamais peut-être, une troupe ne fut plus mal conduite, plus désordonnée dans ses charges de cavalerie; cependant, il n'y eut jamais en Afrique de prise aussi considérable et une déroute aussi complète parmi les Arabes.

L'infanterie, dont on ne s'était pas occupé, était restée en arrière et par conséquent ne prit aucune part à cette affaire. Elle n'arriva qu'à 10 heures du soir à l'oued Meskiana.
Le dernier coup de feu avait été tiré vers 6 h. 30. On chercha un emplacement pour le camp. Dès qu'il fut trouvé, on passa l'oued Melek qui était encombré de chameaux couchés dans la fange, de tapis, d'ustensiles de ménage, de tentes, de moutons, de chèvres et on arriva à l'endroit choisi pour le campement.
Mais, comme les bagages étaient restés avec l'infanterie, on n'eut les tentes qu'à 10 heures du soir, ce qui fut pour le général de Galbois un contretemps affreux, car il aimait prodigieusement ses aises.
Le caïd Ali, homme rusé et adroit, vint avec l'interprète Rousseau féliciter, le général du résultat de la journée, et dans son exagération orientale, il le compara à Napoléon. A cette comparaison monstre, les assistants ne purent retenir une certaine exclamation.
Le 21, à 4 h. 30 du matin, alors que je sortais de ma tente, le général m'ordonna de monter à cheval et d'aller prévenir le général Guingret, dont le camp était à 4 kilomètres de celui de la cavalerie, de rassembler tous les troupeaux et de les placer dans les carrés de l'infanterie. J'y arrivai non sans peine, étant donnée l'énorme quantité de chameaux et de bétail qu'il me fallut traverser.
Le camp fut immédiatement levé et on allait se mettre en route, quand le cheik Ben-Aïssa et plusieurs grands des Haractas se présentèrent au lieutenant-général pour demander la cessation des hostilités. Il leur fut donné avis de se rendre à Constantine, où cette demande serait examinée.
Cette démonstration n'empêcha d'ailleurs pas les Arabes d'attaquer l'arrière-garde une heure à peine après notre départ.
Le capitaine Marion, du 3e chasseurs, reçut l'ordre de charger les Haractas, mais cet officier ne put exécuter qu'en partie l'ordre donné; tous les chevaux étaient harassés. Une ligne de tirailleurs sous le commandement du lieutenant-colonel Paté se déploya et dispersa l'ennemi.
Le lieutenant-colonel Paté fut légèrement blessé.
Le montant de la razzia fut estimé à 70.000 moutons, 500 tentes, 400 tapis, 500 boeufs, 400 à 500 chameaux.

Le 24, à Aïn-Babouche, quand les colonnes se séparèrent pour regagner leurs garnisons respectives, il restait seulement 23.000 moutons, 480 bœufs et 231 chameaux. Le reste avait disparu, les Arabes qui accompagnaient les cheiks ayant fait jeter ou esquiver le reste pendant la nuit du 22.
L'intention du lieutenant-général avait été d'envoyer le général Guingret chez les Ouled D'Hann, pour les punir de leurs pillages et les forcer à soumission. Mais à cette époque, les expéditions de huit à dix jours étaient considérées comme très pénibles. Aussi on renonça à cette course.
L'expédition contre les Haractas eut un grand résultat. L'arrogance de cette tribu fut pour le moment bien abattue et on put la contraindre à une certaine soumission. Les cheiks devinrent plus traitables, les tribus voisines furent beaucoup moins tourmentées, la route de Guelma à Constantine plus sûre. Des relations plus intimes s'établirent entre les Haractas et l'autorité française; le Cercle de Guelma entre autres y gagna beaucoup.
Le 20 novembre 1840, je fus promu lieutenant-colonel au 18e d'infanterie légère.
Aux termes de mon brevet, j'aurais dû rejoindre mon corps à Metz; mais, le 8 décembre 1840, le maréchal Valée demanda mon maintien à la tête du Cercle de Guelma, ce qui lui fut accordé.

L'année 1840 devait se terminer par une course de neuf jours chez les Beni-Salah. Leur territoire s'étend à l'est du coude de la Seybouse, vers l'endroit où ce torrent s'infléchit brusquement vers l'ouest.
M. le capitaine Saget, du corps de l'État-major, avait été lâchement assassiné par le nommé Hamed-Ben-Saïd, cheik des Béni-Salah qui lui avait donné l'hospitalité, et le caïd Mahmoud qui l'accompagnait avait été aussi victime du même guet-apens. L'assassinat avait eu lieu le 21 octobre 1840 et ne pouvait rester impuni d'autant plus que les Beni-Salah étaient remuants et très mal disposés envers l'autorité française.
Le général Guingret avait été forcé de suspendre toute sanction, une grande partie des troupes de la subdivision et surtout la cavalerie ayant été dirigées sur Sétif, dont on venait de prendre possession.
Ce ne fut qu'au mois de décembre, après la rentrée des troupes, que le général put réaliser son projet de parcourir tout le pays des Beni-Salah et de s'emparer des coupables, s'il y avait possibilité.
On forma deux colonnes : celle de Guelma, sous les ordres du général Guingret, quitta le camp le 26 décembre ; l'autre partit de Drean, avec le commandant de Mirbeck des spahis de Bône, commandant le Cercle de La Calle, sur le territoire duquel le crime avait été commis. Ces deux colonnes agirent parallèlement sur les deux rives de la Seybouse.
L'expédition ne présenta pas d'actions de guerre remarquables. Elle fut surtout rendue pénible par la nature du chemin parcouru, la région étant semée de ravins profonds et exceptionnellement boisée. On échangeait de temps à autre quelques coups de fusil. Le 27, on fit prisonnier Ali-Ben-Djebala, sorte de « marabout » qui non seulement avait été témoin du meurtre du capitaine Saget, mais qui avait excité à le commettre.
On ne put mettre la main sur l'assassin lui-même : Hamed-ben-Saïd, et comme il fallait un exemple, le marabout fut décapité le 30 décembre, en présence des troupes réunies à l'endroit où était tombé le capitaine Saget.
Les Beni-Salah eurent une vingtaine de tués, 1.200 têtes de bétail pris, 50 tentes enlevées, quelques silos brûlés.
Malgré le peu de résultat obtenu, la présence de nos colonnes produisit un assez bon effet et fit voir aux Arabes que tôt ou tard ils seraient forcés de se soumettre. D'ailleurs cette course dans un pays difficile prouva aux chefs français qu'avec un peu de ténacité, de persévérance, d'intelligence dans la conduite des colonnes, les Arabes ne pourraient résister longtemps.

Pour en finir avec l'année 1840, dans une sorte de bilan rapide où le colonel Herbillon envisage l'état sanitaire d'abord, les améliorations obtenues en regard des peines à vaincre, des obstacles qu'elles rencontrent.
En 1840, les fièvres sévirent à Guelma d'une manière effrayante, le remembrement des terres pour les constructions, plantations et défrichements répandaient des miasmes qui devaient influer considérablement sur la santé des hommes. Du mois de juin au 10 septembre, les malades augmentèrent au point que sur une garnison de 700 hommes, 326 étaient à l'hôpital. Des évacuations sur Bône se faisaient sans cesse. Enfin, dans le courant de septembre, l'état sanitaire devint meilleur.
Il faut se reporter à cette époque pour apprécier toutes les difficultés qui surgissaient sans cesse : des officiers mécontents qui ne demandaient qu'à s'éloigner du foyer des fièvres; des logements qui abritaient à peine; une correspondance longue, longueur qui provenait de la difficulté des chemins et surtout du passage de la Seybouse dont les débordements réitérés isolaient complètement Guelma. Il faut ajouter à cette énumération les incessantes querelles entre Kabyles et Arabes du Guerfa, le peu d'encouragement donné aux travaux, à l'abnégation de ceux qui se livraient de coeur et de corps aux progrès du Cercle.

Le général Bugeaud est nommé gouverneur de l'Algérie (1841). Le poste de Guelma après hésitation est conservé. Herbillon est nommé officier de la Légion d'honneur. — Expédition contre la tribu des Sidi-Afifi. — Améliorations apportées au Cercle de Guelma. — Inspection du général Randon. — Herbillon passe au 41e puis au 61e de ligne. — Expédition contre les Ouled d'Hann (mai 1842). quitte Guelma pour gagner Philippeville le 15 janvier 1843.
En 1841, le maréchal Valée qui, depuis la prise de Constantine (1837) était gouverneur de l'Algérie, rentra en France. C'est le général Bugeaud qui lui succéda. Il prit le commandement avec la ferme intention de poursuivre Abd-el-Kader sans relâche, d'abattre son pouvoir et surtout son influence sur les Arabes.
Pour arriver au but que l'on se proposait, il était essentiel de rassembler le plus de troupes possible afin de présenter aux réguliers et irréguliers de l'entreprenant Émir une force imposante. Le général Bugeaud avant d'entrer en lice, voulut connaître par lui-même l'état des provinces. Il arriva à Guelma le 10 mars 1841, où le général de Négrier était venu à sa rencontre.
Le général Bugeaud avait manifesté son intention bien arrêtée d'abandonner tous les postes qui jalonnaient la route de Bône à Constantine : Hammam-Barda, M'Djez-Amar, Sidi-Tamtam et même Guelma. Je résolus de plaider chaleureusement la cause de ce dernier auprès du général de Négrier.
Le pays était déjà soumis, les Kabyles et les Arabes payaient leurs contributions; tous se rendaient avec empressement chez le commandant du Cercle dans lequel ils avaient la plus grande confiance. On pouvait être certain que cette soumission s'étendrait. D'ailleurs Guelma était situé de manière à servir de base d'opérations, soit qu'on allât chez les Haractas, les Ouled D'Hann ou les Hanenchas, dont les tribus nombreuses et riches étaient encore hostiles à l'autorité française.
Il était évident que l'abandon de Guelma ferait perdre entièrement les résultats déjà obtenus et reculerait pour bien des années la possession du vaste territoire dont Guelma était la clef et presque le centre. Les relations déjà établies cessant entièrement, les indigènes entraînés par leurs voisins redeviendraient hostiles et de fréquentes expéditions deviendraient nécessaires pour les contraindre à l'obéissance.
Je réussis à faire partager mon ardente conviction au général de Négrier qui intervint avec force auprès du général Bugeaud; celui-ci était trop homme de savoir et de bon sens pour ne pas saisir quel devait être l'avenir de Guelma. Il donna l'ordre que cette ancienne cité romaine continuerait à être occupée et à être le siège du commandement du Cercle.
Il supprima seulement M'Djez-Amar, Sidi-Tamtam et Dréan.

Le coup qui faillit abattre Guelma dans son développement une fois conjuré, tout fut mis en oeuvrepour faire de ce point privilégié un centre d'attractions pour les colons. On y procéda à des aménagements nouveaux, à l'assainissement définitif et Guelma devint une grande et belle ville.
Par ordonnance du 25 avril, le Roi me nomma officier de la Légion d'honneur.

Au mois de juin, il fallut organiser une nouvelle expédition.
La suppression de quelques postes militaires, les bruits divers qui couraient sur les hostilités prochaines avec Abd-el-Kader jetaient au milieu des peuples arabes l'inquiétude et surtout leur donnaient l'espérance de secouer le joug de notre autorité. Quelques tribus du Cercle de Guelma commencèrent à se montrer récalcitrantes, entre autres celle de Si-Afifi...
Les Arabes de cette petite tribu étaient en partie Marabtistes et profitaient de leur réputation religieuse pour recevoir les malveillants; ils s'étaient faits recéleurs de tous les vols commis dans le Cercle, presque certains de voir leurs méfaits rester impunis et ne craignant pas de pousser à la révolte les tribus soumises.
Leur exemple pouvant être pernicieux, je crus qu'il était temps de châtier sévèrement cette tribu qui, placée au milieu des rochers et des ravins, se croyait à l'abri de nos coups.
Dans la nuit du 13 au 14 juin, je partis avec mon détachement de 240 hommes du 3e léger, l'escadron turc des spahis et les cinquante spahis auxiliaires, tous Kabyles. Parfaitement guidé, je tombai sur les trois douars qui composaient la tribu et qui furent enlevés en un instant. Les Arabes se sauvèrent dans le bois voisin, laissant sur le terrain 25 cadavres. Nous ne pûmes ramener à Guelma que 40 bœufs, 10 chevaux et 30 moutons. Notre perte fut de 1 tué et 2 blessés.
En juillet, Guelma s'améliorait de jour en jour.

Des plantations eurent lieu, les constructions continuèrent; quelques colons ouvriers vinrent s'y établir et comme la sécurité aux alentours se consolidait, les voyageurs européens devenaient plus nombreux, les Arabes se rapprochèrent pour cultiver. Les crimes devinrent plus rares, les vols moins hardis. La culture étant plus répandue, le bien-être s'ensuivit chez les indigènes; les marchés enfin étant plus fréquents, l'Administration trouva plus facilement à acheter des bestiaux.
Bref, c'était le commencement d'une ère de prospérité et le long rapport qu'Herbillon adresse à ce moment au général commandant la subdivision de Bône en expose clairement tous les points essentiels. La sagesse de son administration l'engage à ce moment dans la voie de la politique de conciliation. Il se rend compte que l'époque le n'est plus favorable aux grandes expéditions, pendant tout le temps du moins que l'attention générale est fixée sur ce qui se passe vers l'ouest, entre Bugeaud et Abd-el-Kader. Il remplace l'action directe par la bienveillance de ses insinuations tendancieuses, par impartialité pleine de tact de sa justice, par l'appât du gain susceptible aussi d'attirer l'indigène. Aussi les résultats effectifs sont immenses.
Les Kabyles du Djebel-Ataïa, plusieurs fractions des Hanenchas se soumettent successivement. Herbillon règle lui-même sur place les différends existant entre les Ben-Aziz et les Beni-Kaidr d'une part (les uns dépendant du Cercle de Bône, les autres de celui de Guelma); entre les Beni-Salah et les N'Bail du Nador d'autre pari. il s'impose de leur fixer en personne des limites naturelles à leurs territoires. Deux tribus kabyles du Cercle, les Bcui- Hassen et les Beni-Foughali, reçoivent chacune un caïd accrédité par le Gouvernement français et cela suffit à rétablir l'accord.
Tout cela fut grandement facilité par l'appui que le général Randon m'apporta. Il venait d'être nommé maréchal de camp et arrivait d'Oran où il était à la tête du 2e chasseurs.
A peine eut-il pris possession de son commandement que, le 22 octobre, cet officier général vint à Guelma, accompagné de M. le lieutenant-général d'Hautpoul, envoyé en Afrique comme inspecteur général. J'allai au devant d'eux; ils me firent des compliments flatteurs en me voyant entouré de chefs arabes et kabyles qui avaient pour moi respect et grande soumission. Le général Randcn qui quittait une province où la majorité des chefs arabes étaient restés insoumis et même insolents, ne revenait pas de l'ascendant que j'avais acquis sur tous les indigènes de mon Cercle. Après avoir quitté Guelma et les environs, il me quitta le lendemain 23, pour retourner à Bône.
Dans le mois de décembre, les membres de la Commission scientifique me furent adressés, ils restèrent à Guelma environ un mois et, malgré la saison, se livrèrent à leurs études et recherches. Ils parcoururent les alentours, allèrent visiter principalement Hammam Meskoutin et les mines d'Anounna. Le capitaine d'artillerie Delamarre, chargé de la partie du dessin s'y livra avec une ardeur et un zèle admirables. Ni pluie, ni froid, ni neige ne l'arrêtèrent.
En date du 31 décembre 1841, le lieutenant-colonel Herbillon passe au 4 eme de ligne, en remplacement de M. Armand, lieutenant-colonel, qui permute avec lui. Il n'en continue pas moins à commander le Cercle de Guelma. L'origine de celle permutation paraît être sensiblement la même que celle qui a amené son passage au 62e, ainsi qu'il ressort de la correspondance suivante :

Constantine, le 1er janvier 1842.
Du Général Négrier au Général Randon, à Bône.
Général,
Par une lettre du 28 décembre, vous m'exprimez le désir que M. le lieutenant-colonel Herbillon ne rentre pas en France avec le 62e auquel il appartient, attendu les services qu'il rend dans le commandement du Cercle de Guelma. Je m'empresse de vous informer qu'une demande a déjà été faite en conséquence au ministre par M. le gouverneur général et qu'il y a tout lieu d'espérer qu'elle sera favorablement accueillie. Je ne doute pas que M. Herbillon ne soit conservé dans le commandement qu'il exerce d'une manière si satisfaisante.
Recevez, mon Général, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
Signé : NÉGRIER.

Bône, le 6 janvier 1842.
Du Général Randon au Lieutenant-Colonel Herbillon, à Guelma.
Colonel,
Je vous adresse copie de la lettre que je viens de recevoir de M. le général de Négrier. Je le fais avec d'autant plus de plaisir qu'elle me donne l'espérance à laquelle je tiens essentiellement pour le bien du pays et la continuation de la prospérité de Guelma.
Recevez, mon Colonel, l'expression de ma considération la plus distinguée.
Le Général commandant la subdivision de Bône,
RANDON.

Au point de vue géographique et historique, il n'est pas sans intérêt de suivre l'évolution progressive du développement de Guelma, car comme le dit Herbillon à un point de vue particulier, en parlant des Européens qui plus tard se sont installés dans ces régions prospères :
L'oubli serait la destinée de tout si quelques acteurs ne prenaient pas note des événements auxquels ils ont assisté et ne les reproduisaient pas.
Les colons aujourd'hui indifférents, ne s'informent même pas de la manière dont le pays a été occupé, car peu leur importe quels sont les généraux, les régiments, les braves officiers et soldats qui les ont rendus propriétaires de la maison qu'ils habitent, du champ et du jardin qu'ils cultivent. Que leur a fait à eux, le sang qui a été répandu, que peut leur servir la connaissance des colonnes qui ont foulé le territoire que leurs charrues sillonnent?
Quelques détails compléteront les notions déjà acquises sur l'impulsion irrésistible imprimée à la création définitive d'un véritable centre d'activité colonisatrice : Guelma.
Des ordres furent donnés (par le général Randon) pour donner des terrains aux troupes composant la garnison de Guelma pour la culture de la pomme de terre et pour l'agrandissement des jardins; des mûriers furent envoyés et de nombreuses plantations commencèrent.
Les colons qui jusqu'à ce moment n'avaient été que des débitants furent forcés de cultiver des jardins en attendant que des terrains leur fussent concédés pour le labour. Des reconnaissances furent faites le long de l'Oued Skroun, pour s'assurer s'il n'y aurait pas possibilité d'établir un moulin, chose de la plus grande nécessité, car le blé provenant de l'Achour était envoyé à Bône pour revenir en farine, ce qui occasionnait de fortes dépenses de transport.
La prairie qui était située près de Guelma ne donnait pas autant de foin qu'elle pouvait en fournir; la grande quantité de pierres qui y étaient répandues, non seulement la rendait en partie stérile, mais nuisait encore à la fenaison; des hommes de corvée y furent employés, elle fut nettoyée et par suite devint plus productive.
Enfin, le Gouvernement comprenant l'importance de ce point avait pris définitivement le parti d'y faire construire des établissements. Un hôpital fut commencé, un nouveau village fut tracé et quelques concessions furent données, mais avec la plus grande prudence, pour ne pas blesser les indigènes dans leurs intérêts.
Une seule note discordante dans l'ensemble, dans l'accord qui paraît vouloir s'établir :

La tribu des Ouled d'Hann était restée récalcitrante et hostile. C'étaient journellement des plaintes qui me parvenaient sur des attaques imprévues, sur des vols à main armée. Il était devenu impossible d'endurer les déprédations commises par cette tribu de montagnards. Aussi, M. le général Randon décida-t-il que le moment était arrivé d'aller avec une colonne sur leur territoire pour les châtier. C'était d'autant plus nécessaire que par surcroît les Ouled d'Hann donnaient asile aux déserteurs de la Légion étrangère dont un bataillon tenait garnison à Guelma.
M. le général Randon arriva à Guelma le 9 mai 1842. Sa colonne était forte de 1.800 hommes (infanterie, cavalerie, artillerie, tout compris).
Il n'y a guère et retenir du récit complet de la course que les événements qui marquèrent les journées du 11 et du 14 mai.
Le 11, à 4 heures du matin, le camp fut levé. Des dispositions bien entendues furent prises pour le passage du défilé d'Akbett-El-Trabb qui s'effectua sans difficultés. Malheureusement, aucun ordre d'ensemble n'ayant été donné, les troupes, au lieu de s'arrêter après le passage et de prendre position, agirent chacune pour leur compte.
Le bataillon de zouaves se porta en avant sans direction assuré; la Légion étrangère et les bataillons de tirailleurs indigènes se dirigèrent à droite et à gauche à l'aventure. Le sous-lieutenant Gay des spahis irréguliers de Guelma, qui n'avait reçu que l'ordre de flanquer la colonne, se précipita sur un groupe d'Arabes sans prévoyance aucune, sans être suivi de ses spahis. Il tomba dans une embuscade où il fut tué, dépouillé et son cadavre allait être mutilé lorsque l'on arriva pour le retirer des mains des Arabes.
Les Ouled d'Hann, s'apercevant du peu d'ensemble de l'attaque, se réunirent... L'artillerie lança quelques obus sans résultat. Le général voyant enfin que chacun agissait sans ordre et qu'une fusillade sans but consommait inutilement les cartouches, réunit les différentes troupes de la colonne et se dirigea sur Aïn-Sounda où l'on devait camper.
Le 14, de grand matin, une reconnaissance fut poussée par les zouaves et par deux escadrons de spahis...
Les zouaves qui s'étaient portés en avant sans être guidés, ayant aperçu dans un ravin un douar composé d'une vingtaine de tentes, se précipitèrent pour l'enlever. Les Ouled d'Hann abandonnèrent leur campement, mais ayant remarqué que les zouaves n'étaient point nombreux, ils revinrent en foule, les attaquèrent vigoureusement de tous côtés; les zouaves se voyant presque entourés n'eurent d'autre ressource que de se réfugier sur la cime du Djebel Zouara où ils se défendirent à outrance.
Il ne leur restait presque plus de cartouches et ils se trouvaient dans une position fort critique quand le général Randon les dégagea au moment où ils allaient payer bien cher leur témérité. Les zouaves étaient au nombre de 250, sous les ordres du commandant Frémy. Ils se conduisirent admirablement, eurent 12 hommes tués dont ils purent enlever les corps, 35 blessés, deux mulets chargés de cacolets tombèrent dans des ravins profonds; 4 officiers furent aussi blessés.
Cette reconnaissance malencontreuse détermina le général Randon à abandonner l'idée de pousser de l'avant et le 15, à 6 heures, la colonne rentrait à Guelma.
Cette course chez les Ouled d'Hann fit un très mauvais effet. Cette retraite pour une reconnaissance manquée enhardit les Arabes et retarda la soumission de plusieurs tribus.
Le général Randon se rendant compte de cette impression, m'envoya auprès du général de Négrier pour lui demander d'agir de concert avec lui, mais le Commandant de la province, en ce moment occupé autre part à Tebessa, à Moeris, ne put participer à la reprise des hostilités. On abandonna définitivement les opérations contre les Ouled d'Hann.
Une proposition pour colonel fut appuyée par une lettre du 10 août 1842 de Bugeaud au ministre, où cette nomination est demandée à cause de :
« L'influence salutaire qu 'Herbillon a su prendre et exercer sur les Arabes. »
Bugeaud a même ajouté de sa main la note suivante :
« C'est un officier qu'il faut maintenir en Afrique, parce qu'il a fait tout ce qu'il faut pour exercer un commandement sur les Arabes. » Promu au grade de colonel, le 12 octobre 1842, j'adressai au général de Négrier une lettre de remerciements à laquelle il me répondit en ces termes : Constantine, le 16 novembre 1842.
Colonel,
Je suis sensible aux remerciements que vous m'adressez par votre lettre du 12 de ce mois. Vous pouvez compter que j'ai vu avec le plus grand plaisir votre avancement et je ne puis que m'estimer heureux d'y avoir contribué. Mais je vous félicite surtout d'y avoir eu vous-même la plus grosse part par la manière dont vous avez rempli la tâche qui vous a été confiée.
Recevez, Colonel, l'assurance de ma considération très distinguée.
Le Lieutenant- général commandant la province,
NÉGRIER.

Je quittai Guelma le 15 janvier 1843, pour gagner Philippeville, ma nouvelle résidence. En abandonnant mes fonctions de commandant du Cercle, je puis dire que j'ai laissé Guelma dans une parfaite sécurité, entièrement organisé et promettant pour l'avenir une des ressources principales de la province de Constantine. Je fus remplacé par M. le chef d'escadron Tourville, qui arriva le 11 janvier et à qui je remis le commandement.
En décembre 1842, le général de Négrier était remplacé à Constantine par le général Baraguay d'Hilliers, en même temps que le général Randon quittait momentanément Bône.

Site internet GUELMA-FRANCE