LA RÉVOLTE DE BENZAMOUN CHEIK DES ADJOUTES
COUPEURS DE TÊTES

Bien des histoires, bien des relations, bien des souvenirs ont été publiés sur l'Algérie depuis sa conquête; et, moi-même, je me suis permis de nombreuses réflexions sur ce pays au point de vue hygiénique et ethnographique.

Eh bien ! malgré le mérite de ces publications, il m'a semblé, en compulsant mes notes prises jour par jour, depuis le départ de la fotte de Toulon (1830), jusqu'à 1841, qu'il y avait encore place, sinon pour les opérations militaires, racontées par des hommes compétents, mais pour certains événements et incidents civils et militaires qui ont surgi aux diverses phases de notre occupation.
En écrivant ce livre, je n'ai d'autres prétentions que de me donner la satisfaction de raconter les faits, simplement, dans l'espoir que quelques-uns au moins, par leur originalité et toujours leur vérité, inspireront quelque intérêt. Je me suis aussi appliqué à étudier comment, dans un pays nouvellement conquis, aux mœurs et à la religion, si différents des nôtres, la société civile s'y est établi: qu'elle a été la nature, surtout la qualité des premiers émigrants.

C'était là un sujet délicat et difficile à traiter, j'ai cherché néanmoins à en donner une idée sommaire tout en dissimulant le nom des personnes dont la position imposait cette réserve,
En résumé, mon livre n'a d'autre prétention que d'apporter un modeste tribut à l'histoire de ce pays, destiné à devenir une nouvelle France, dont la conquête par les circonstances si essentiellement humanitaires qui l'ont suivie, a mérité à la France la reconnaissance de toutes les nations, de celles, surtout, plus immédiatement tributaires de ce nid de Pirates qui s'appelait Alger.
Peu de nations peuvent prétendre à inscrire sur le bilan de leurs conquêtes un semblable résultat. L'honneur en restera à la nation et au gouvernement qui l'ont si opiniâtrement entreprise et si heureusement accomplie.

UNE GUERRE DIFFICILE MEURTRIERE ET DANGEREUSE (suite)

Contre BENZAMOUM cheik des Adjoutes
.../...Benzamoum eut heureusement aussi son revers de médaille ; il avait fait à ses coreligionnaires la promesse formelle de nous vaincre et de nous expulser d'Alger. Mais l'échec qu'il venait de subir devant la ferme et la Maison-Carrée, et ceux qui le suivirent pendant quelques jours, le discréditèrent si bien, que des Arabes, pour lui témoigner leur ressentiment et lui faire sentir sa faiblesse, lui envoyèrent, dit on, un habillement complet de femme : on ne pouvait lui faire une plus grande injure.
Dans une des dernières affaires contre Benzamoum, le général de Feuchères s'y distingua d'une manière remarquable. Enfin, le calme, du moins apparent, se fit sentir et la tranquillité revint, peu à peu, dans tous les esprits.
Les quelques colons purent sortir de la ville, rentrer dans leurs propriétés environnantes, et s'y livrer à leurs travaux ordinaires.

De leur côté, les Arabes reprirent en sûreté la route d'Alger et approvisionnèrent amplement les marchés. Le point noir de la situation était les malades ; ils étaient si nombreux, qu'on ne savait où les loger. L'armée, en effet, ayant manœuvré pendant deux mois, dans la plaine, à côté, ou au milieu de marais très infectieux, fut aussitôt aux prises avec la fièvre pernicieuse et la dysenterie.
2 mai 1832. - On apprend que quatorze soldats allemands de la légion étrangère ont déserté avec armes et bagages; deux d'entre eux, ramenés par les Bédouins, ont été condamnés à mort et exécutés.
22. - Le bruit court que les Arabes se disposent à nous attaquer : on les voit en grand nombre dans la Mitidjah. Des ordres sont donnés pour que les corps désignés pour une expédition se tiennent prêt à partir au premier signal.
23. - Une reconnaissance de vingt-neuf hommes et un officier de la légion étrangère, sont tombés dans une embuscade Arabe et ont été décapités. Au reçu de cette nouvelle, quatre bataillons, un escadron de cavalerie et de l'artillerie envoyés dans l'endroit du massacre parcoururent la plaine sans trouver trace d'ennemi. Deux pauvres Bédouins rencontrés par un détachement furent tués impitoyablement ; les malheureux étaient chargés de provisions qu'ils portaient au marché d'Alger. Mais en guerre, et en présence des cadavres que nos soldats venaient de contempler, ces erreurs sont, dit-on, excusables. Il ne faudrait pas jurer cependant que ces deux Arabes, portant des légumes, s'ils s'étaient trouvés en face d'un seul militaire ou colon, ne lui eussent fait passer un mauvais quart d'heure. Cette supposition peut être faite sans trop se compromettre.
25. - Un détachement de chasseurs chargés de pousser une reconnaissance dans la plaine, s'étant avancé un peu loin et ayant dépassé la tribu des Beni Moussa, le cheik de cette tribu croyant qu'il voulait déserter et passer à l'ennemi, s'empressa de prévenir le générai de brigade. Le général en chef prévenu à son tour, ? t partir un détachement avec ordre à l'artillerie d'aller à la rencontre des soi-disant déserteurs. Le détachement était déjà en mouvement lorsque les chasseurs, ayant pris une autre direction, rentraient fort tranquillement au camp sans avoir rien aperçu, ni être aperçus eux-mêmes, et bien étonnés de l'alerte à laquelle ils venaient de donner lieu.
29. - Un soldat de la légion étrangère s'est suicidé. En consultant ses papiers on a découvert que c'était le comte de L..., ex-capitaine de cavalerie en Hollande.Il s'était engagé comme simple soldat sous un faux nom. Un autre soldat de la même légion a été condamné comme déserteur et embaucheur pour les Arabes à la peine de mort et fusillé.
10 juin. - L'expédition dont on parlait depuis quelques jours pour aller venger le massacre de nos vingt cinq hommes, est partie le matin de bonne heure par mer. Le général en chef l'a accompagnée jusqu'au port où il a prononcé les paroles suivantes :
" Adieu mes camarades, rappelez-vous que vous avez vingt-cinq Français à venger. Ne vous inquiétez de rien ; le pillage, tout vous est permis ; ce sont des têtes qu'il me faut, coupez en et le plus que vous pourrez; adieu. "
Cet ordre si énergique est bien digne du pays où il faut fatalement se battre à armes égales. Les Arabes l'ont échappé belle! car, le soir même, un bâtiment est parti avec l'ordre à l'expédition de rentrer.
21. - Un bâtiment porte la nouvelle qu'une révolution à éclaté à Paris ; qu'on s'y est battu pendant trois jours ; que les étudiants ayant joué un grand rôle dans ce mouvement, les trois écoles de droit, de médecine et polytechnique auraient été fermées. 22. - A cette nouvelle, le général en chef a fait mettre en prison le capitaine du bâtiment qui l'a répandue et qui a jeté une grande inquiétude dans la colonie Le général de Feuchères est rentré à Alger; nous dînons le soir chez Mme la baronne Bondurant en compagnie de l'aimable et spirituel abbé Colin, ex-aumônier du 37e de ligne, récemment nommé Préfet apostolique. La soirée a été très gaie, quelques dames nouvellement débarquées, mises à la nouvelle mode, ?rent, en grande partie, les frais de la conversation. Le chapeau bébé remplaçant le chapeau à larges bords ; les manches plates comparées aux fameuses manches à gigot que portaient encore nos élégantes à Alger, produisaient, en effet, un contraste frappant qui égaya beaucoup ces dames et nous aussi.
25. - Assisté aux débats de l'affaire de vingt arabes arrêtés il y a deux mois à Bône sur un bâtiment, (chebek,) nolisé par Hussein Dey. Les arabes portaient des lettres de ce dernier à l'adresse de tous les chefs de tribus, les engageant à se révolter contre les roumis, tous ces mécréants que le grand prophète a en exécration.
" Il sont faibles, disait-il, il faut profiter de ce moment pour les chasser d'une terre qu'ils souillent depuis deux ans. Mahomet vous envoie des sabres ; servez vous-en et ne les ôtez de leur fourreau que pour faire tomber la tête d'un Français. Tels sont mes vœux, tels sont aussi ceux de Mahomet qu'il vous transmet par mon organe. De douces et voluptueuses récompenses seront réservées à ceux qui mourront en défendant la bannière de l'Islam. Moi j'en réserve de grandes à ceux qui m'aideront à replanter sur la Casbah d'Alger l'étendard de notre grand prophète... Dans peu j'espère être avec vous. "

Ces conseils, donnés à la révolte, sont loin de ressembler à ceux qu'il donnait à Bourmont sur les Beys de la régence. Mais ici l'arabe vaincu s'humiliait devant le vainqueur; là c'était l'arabe libre reprenant son naturel, oubliant la parole donnée et jurée ; prêchant la révolte contre un gouvernement qui l'avait traité avec trop d'indulgence.

Benzamoum, cheik des Adjoutes a réuni plusieurs tribus et il se dispose à nous attaquer du 15 au 18. Il veut projeter de la position critique où se trouve notre armée par le grand nombre des malades (3018). Peu de monde à la soirée de madame Bondurant ; les esprits sont inquiets ; tous les chefs de corps sont réunis chez le général en chef pour une expédition contre Benzamoum. Histoire de Wagner et de l'officier tué par les Bédouins.

Il est arrivé, il y a deux jours, un homme de la légion étrangère qui faisait partie des 29 soldats qu'on croyait tous massacrés entre la Ferme et la Maison Carrée. Voici son aventure telle qu'il l'a racontée au général en chef et à plusieurs autres personnes.

Attaqués, au nombre de 29 hommes sous les ordres d'un sous-lieutenant, par cinq ou six cents Bédouins, ils résistèrent à leur attaque tant qu'ils eurent des munitions de guerre. Le commandant S ...., qui se trouvait là avec une faible escorte, il est vrai, eut à peine aperçu le danger où il allait se trouver, qu'il donna l'ordre à l'officier de faire charger les armes et s'en fut. Le sous-lieutenant, malgré deux blessures graves qu'il venait de recevoir était toujours à la tête de ses hommes les excitant par son courage vraiment héroïque. Une troisième balle lui traversa la cuisse sans amoindrir le courage et le sang-froid de ce brave officier .
Tout à coup les munitions manquent et aussitôt il donne l'ordre de croiser la baïonnette ; d'attendre dans cette position l'ennemi et de se défendre jusqu'à la dernière goutte de sang. Le malheureux ne s'apercevait pas qu'il avait rempli sa tâche et que le sang sortant de ses blessures était presque épuisé. Au moment où l'ennemi approchait, il chercha, par un dernier effort, à encourager les siens; les forces l'abandonnant, il tomba. Entourés de tout côtés, l'ennemi ne leur laisse aucun espoir de salut. Les Bédouins fondent sur eux, ils n'étaient plus que douze. Ils en décapitent trois ou quatre et demandent aux autres s'ils veulent les suivre dans la montagne et se faire musulmans.

Cette question fut adressée d'abord à l'officier, qui, quoique ses blessures ne fussent peut-être pas mortelles, répondit qu'il était chrétien, qu'il était venu pour défendre la cause de la France ; que tout son sang appartenait à cette nation; qu'une grande partie avait déjà été versé pour elle et qu'il ne voulait pas que le peu qui lui restait servît à le noircir auprès d'une puissance qui, à l'honneur qu'elle lui avait fait de lui donner l'hospitalité, avait ajouté celui de le faire ?gurer au rang de ses braves défenseurs. Il préféra la mort. Il la reçut sur-le-champ.

Le même sort fut réservé à ceux qui suivirent son exemple. Quatre seulement déclarèrent qu'ils voulaient les suivre et embrasser l'islamisme. Ils furent emmenés dans la montagne dans une tribu, située à trente lieues à peu près d'Alger, où ils trouvèrent sept ou huit de leurs camarades qui avaient déserté de la légion étrangère. On commença par les circoncire, leur raser la tête, faire des ablutions pour les puri?er ; et, en?n les initier aux mystères de Mahomet.
Le premier jour se passa en prières; le deuxième en questions diverses sur les Français ; le troisième et les suivants en coups de bâton. Tous les matins, ils étaient conduits au champ à grands coups de verges, obligés de travailler depuis le matin jusqu'au soir sans discontinuer au milieu d'un soleil brûlant. Le soir ils trouvaient, pour tout délassement, un morceau de pain fait avec du son et très-peu de farine ; de l'eau et des coups de bâton qui se renouvelaient aussi souvent dans la journée selon les bons caprices du maître.

- Tous quatre résolurent de s'en aller et de partir pendant la nuit. Ce projet ayant été dévoilé ou seulement soupçonné, deux d'entre eux furent décapités en présence des deux autres. Walter, effrayé de ce cruel châtiment résolut la nuit même de mettre ? n à son esclavage ou par la mort ou par la fuite. Celle-ci lui a réussi. Il a marché pendant neuf nuits vivant de racines, de fruits tels que figues de Barbarie, jujubes, etc., etc. Le jour, se cachant dans une touffe de makis la plus épaisse qu'il trouvait. Après tant de fatigues, il est arrivé sain et sauf jusqu'à nos avant-postes; et, après avoir échappé à mille dangers dans son long et pénible voyage, il a failli trouver la mort au milieu de ceux pour qui il avait surmonté tant de dangers, souffert tant de privations et pour lesquels en?n, il avait tant de fois exposé sa vie pour avoir le bonheur de les revoir, de les embrasser !

Aussi son plaisir fut grand en revoyant la tranchée qu'il avait contribué à élever et qui devait bientôt présenter entre son ennemi et lui une barrière sûre. Qu'il était doux pour lui, après avoir été pendant neuf jours et neuf nuits tourmenté par les idées terribles de la mort faisant brandir à chaque pas le glaive sur sa tête, de pouvoir dire : je vais encore vivre - que de sensations il dut éprouver lorsqu'il foula aux pieds l'endroit encore teint du sang de son officier et de ses braves compagnons d'infortune ! Ce que la crainte de tous les châtiments qu'il avait reçus, de la mort même n'avait pu produire chez lui, l'aspect seul de cet endroit l'opéra en un seul instant. Il pleura. Caché au milieu d'un buisson pour éviter la rencontre de quelques Bédouins, venant d'Alger ; accablé par la fatigue, les privations et plus encore par les émotions diverses qui depuis un instant bouleversaient son âme, il s'endormit.

Le lendemain matin su moment où il se disposait à rejoindre un blockhaus, il fut aperçu par une patrouille de la légion étrangère. Son costume, sa barbe, etc. le ?rent prendre bientôt pour un Bédouin. La patrouille tomba sur lui et, sans lui donner le temps de parler, un soldat lui porta un coup de baïonnette. Le malheureux blessé à la tête n'est reconnu, malgré ses cris allemands (la patrouille était allemande), qu'après avoir détourné un second coup qui allait directement au ventre. Reconnu en?n, il fut conduit chez le colonel du régiment qui l'envoya bientôt au général en chef à qui il fit ce récit.

Deux bataillons de la légion étrangère furent réunis pour écouter les renseignements que ce soldat donna sur la malheureuse position où se trouvaient leurs camarades déserteurs. Ce récit ?t une grande impression sur tout le monde. Le commandant Duvivier expédia au général en chef la nouvelle suivante " Tous les cheiks des tribus de la plaine et de la montagne voisine ont été réunis sous la présidence de Benzamoum, à cinq lieues environ du camp de Boufarik. Dans cette conférence, Benzamoum a prononcé un discours plein d'énergie, à la suite duquel tous les cheiks ont juré une haine éternelle aux Français.
Ils ont crié plusieurs fois Allah el kebir, et ont juré de se battre contre nous jusqu'à la dernière goutte de leur sang. "

Benzamoum, après ce serment solennel, a fait apporter un pain; il l'a divisé en plusieurs morceaux, qu'il a trempés dans l'eau, et en a donné un à manger à chaque chef. C'est une épreuve inviolable de garder le serment. Le Bey de Constantine, n'ayant pu se trouver à cette réunion, s'est fait représenter par un de ses cheiks et a promis à Benzamoum de lui envoyer six mille hommes. L'attaque doit commencer lundi prochain. Un déserteur de la légion étrangère aurait même dit à Benzamoum, que, vu le nombre de malades, et le faible contingent que nous pouvions mettre sous les armes, il fallait nous attaquer par trois points différents :

Par la Maison-Carrée, Del-ybrahim et le Boudjareah. Trois feux, allumés la veille sur les trois points de la montagne, annonceraient le jour de l'attaque.
Cette nouvelle avait mis les colons en grand émoi; ils attendaient avec une grande anxiété cet événement, contre lequel le général en chef n'avait qu'un faible contingent à opposer. Tout était préparé, lorsque, heureusement, vint un courrier de la plaire, annonçant su général en chef que le colonel Duvivier avait été mal renseigné; aucun soulèvement n'avait eu lieu et la plaine était partout tranquille.

LE 22. - On décapite deux Bédouins qui avaient tué le jeune enfant d'un colon.
24. - On fusille un soldat déserteur de la légion étrangère, qui venait embaucher des hommes. Je quitte le service de l'hôpital pour aller au 67e de ligne, attaché au bataillon qui doit partir demain pour les avant-postes, à Birkadem.
26 août 1832. - Nous partons par un temps très chaud, le siroco ou simoun souffle avec force, il soulève une poussière brûlante qui étouffe, obscurcit l'atmosphère et donne à tous les objets un aspect rougeâtre qui simule un vaste incendie.

Nous arrivons au camp, exténués, couverts de poussières et inondés de sueur. En descendant de cheval, je suis piqué à la jambe par un insecte qui détermine une douleur vive, et un gon?ement immédiat considérable. Je cautérise aussitôt avec l'alcali. Le lendemain tout était presque dissipé. Les tentes installées, il est impossible de rester dedans à cause de la chaleur. La nuit a été horrible ; la force du vent et l'élévation de la température empêchaient le sommeil et arrêtaient la respiration.
Officiers et soldats se promènent dans le plus simple appareil, cherchant inutilement un peu d'air frais. A peine le jour passé, j'ai l'idée de me faire construire un petit palais de verdure, dans l'espoir d'y respirer plus à mon aise. Sitôt pensé, sitôt exécuté. Quatre hommes vont couper du bois et se mettent aussitôt à l'œuvre, sous ma direction. Quatre piquets ?gés au sol en carré, à deux mètres de distance l'un de l'autre, et deux de hauteur devinrent la base de l'édifice.
Les cloisons furent composées de branches et de feuillage de lentisque, de palmiers nains chamérops et de tamaris.

Une ouverture y fut ménagée, fermée avec une porte également en feuillage fixée au poteau avec des liens d'herbe tordue. La couverture finie, un des ouvriers, un artiste comme le 67° en comptait beaucoup, fut cueillir des fleurs de laurier rose, de tamaris et d'oranger, en fait un superbe bouquet qu'il fixa avec orgueil dans l'angle le plus élevé de son chef-d'œuvre.
Il savait bien ce qu'il faisait, il craignait qu'avec la chaleur qui excitait et séchait la bouche, je n'oubliasse mes devoirs de propriétaire. Le monument fini. j'enlevais la poussière et les herbes ; j'y jetais beaucoup d'eau et battre le sol, afin de le débarrasser, autant que possible, des bêtes lilliputiennes qui fourmillaient dans tout le camp.
Cela fait, je fus, avec mes hommes, loin du camp, couper de l'herbe pour confectionner mon lit. Pas un clou n'a été employé à cette construction, dont la solidité suffira, ce me semble, à la circonstance ; pourvu, cependant, qu'il ne pleuve pas, qu'il ne vente pas fort, et que les chèvres surtout ne viennent pas y brouter; car il résisterait difficilement à ces trois agents destructeurs. Un quatrième le détruirait bien plus vite, d'autant que l'eau, rare et éloignée, aurait de la peine à lutter contre la température, ce puissant auxiliaire de l'incendie.

Mais j'espère que Dieu protégera mon installation comme il protège la France. L'abri et le lit étant trouvés, restait le mobilier. C'était plus difficile; les marchands de meubles à notre usage se trouvent difficilement dans les magasins musulmans; à plus forte raison dans un camp, et en pleine campagne habitée par quelques Arabes éloignés et logés dans de sales gourbis.
Comment faire ? moi qui ne sais écrire, et encore fort mal, que sur une table ! L'idée me vint que mon ami Poul, comptable des vivres-viande, avait son magasin à une lieue seulement du camp. Sitôt mon service, je monte à cheval et vais lui demander à déjeuner. Après le repas je mendie une planche ; il n'en avait pas, mais il me permit de défoncer une barrique vide, et d'emporter le bois que je voudrais. Je pris les deux fonds de la pièce, qu'un soldat me porta, et avec lesquels je pus facilement confectionner un banc et une petite table, sur laquelle j'ai écrit ces souvenirs. Mon installation était bien rustique.
Eh bien ! je ne crois pas que le plus somptueux palais ait fait éprouver à ses Sardanapales, un bonheur pareil à celui dont je me suis enivré en me prélassant dans l'intérieur de mon odorante et fraîche cabane.

Le chef-d'œuvre, le commandant Huchet vint m'y faire une longue et agréable visite. Le trouvant de son goût, il s'en fit construire un pareil, mais plus grand ; successivement les officiers en ?rent autant; et bientôt tout le camp ressembla à un grand village verdoyant ou à un nouveau clan croate. Peu après les architectes, rivalisant de zèle et de science, donnèrent à leur construction des formes plus élégantes.
Réellement on y était infiniment mieux que sous la tente, où la chaleur se concentre, tandis que dans une cabane, l'air se tamisant à travers les feuillages, y laissant la poussière dont il est saturé, ainsi qu'une partie de son calorique, devient plus respirable.

La première nuit, dans ma nouvelle et fraîche habitation, n'a malheureusement pas répondu à mes souhaits. A peine mollement étendu sur cette couche d'herbe, épaisse et moelleuse un éclair, suivi d'un coup de tonnerre, me réveille. Je me lève en sursaut; et, entrevoyant déjà un grand désastre, j'attends, dans une anxieuse immobilité, les suites de l'orage. Heureusement le vent, changeant de direction, éloigna l'ennemi ; foudre et éclairs vomirent leur colère dans la plaine. Le calme et la sécurité revenus, je repris la position horizontale et me rendormis. Mais, fatalité 1 su plus fort du sommeil, une, deus, trois et plusieurs détonations me réveillèrent de nouveau, des coups de fusil partis sur la ligne des avant-postes, provoquèrent le cri sinistre : aux armes ! poussé par les sentinelles avancées. Tout le camp fut aussitôt en l'air et nous restâmes ainsi une heure dans l'attente. Le silence absolu qui se ?t pendant une demi-heure ramena le calme, et chacun rentra dans son trou : La nuit se passa en dormant seulement d'un œil. Décidément, la vie de camp, en face de l'ennemi, n'est pas couleur de rose. Le lendemain, de bonne heure, les sentinelles aperçurent, à une grande distance, quelques Arabes qui s'éloignaient.
28. - Le général de Brossard me fait demander à sept heures du matin ; je monte aussitôt à cheval et me rends chez lui ; j'y trouve mon ami Manuel. Bientôt arrive le général Dalton qui, ayant appris le mouvement que faisaient les Adjoutes, allait, avec une escorte, pousser une reconnaissance jusqu'à la ferme et dans la plaine. Celle-ci aperçut une patrouille Adjoute qui en faisait autant de son côté. Le général Buchet vint prendre le commandement de la brigade. Nous lui faisons une visite de corps; il m'engage à aller le voir le lendemain pour causer sur l'état sanitaire du pays. C'est un homme instruit et sympathique, ayant fait quelques études médicales. Un soldat qui s'était éloigné trop avant dans la direction de la plaine a été décapité par les Adjoutes.
29. - Je reçois de bonne heure un planton avec un mot du général m'invitant à déjeuner avec le commandant Huchet ; le repas fut très gai et la causerie sérieuse sur l'hygiène des troupes dans les pays chauds. La causerie fut interrompue par un cavalier arabe qui vint annoncer qu'un mouvement des Adjoutes s'apercevait dans la plaine aux environs de Boufarick. Immédiatement ordre est donné à chacun de rejoindre son rang de bataille. Comme cela arrive souvent, et trop souvent, la journée se passa en allées et venues. On observait les Adjoutes faisant de leur côté la même manœuvre. Ces malins lançaient de temps en temps, quelques cavaliers qui venaient au galop décharger leur fusil à longue distance ; en hommes rusés, ils espéraient ainsi nous attirer vers eux et nous faire tomber dans un piège préparé d'avance: manœuvre qui leur a trop souvent réussi. Une tempête se lève; le ciel s'obscurcit, le vent est si fort que toute ma cabane en frémit. La porte est décrochée ; je la fais remettre en l'attachant plus solidement.
29. - Sitôt mon service fini, sept heures, j'éprouve le besoin de m'éloigner du camp et de ne pas entendre constamment tambouriner et trompeter. Muni d'un aimable et instructif compagnon, la vie des plus illustres philosophes de l'antiquité par Fénelon, je vais au hasard, chercher de l'ombrage où je puisse me livrer à mon aise et avec calme à cette lecture. La chaleur était déjà excessive. Après avoir traversé une propriété mauresque je m'engageai dans un petit sentier encaissé, entre deux haies d'énormes cactus, qui me conduisit sur un plateau couvert d'orangers, de citronniers et de grenadiers, resplendissants de ?eurs et de fruits. Ces arbres étaient assez rapprochés pour jeter un épais ombrage sur le sol gazonné. Seuls, quelques rayons solaires, les plus ardents, se faisant jour à travers cet écran feuillé, venaient se perdre, en scintillant, sur cette pelouse d'un vert émeraude et y formaient des éclaircies de formes très bizarres. Une modeste source, dissimulée au pied d'une touffe de lentisques, jetait un peu de fraîcheur dans ce petit eldorado. Elle resterait inaperçue sans un tout petit ?let d'eau qu'elle laisse sortir à regret et que le sol, altéré, absorbe seul, en vrai égoïste, sans songer aux hôtes qui l'ombragent ; car eux, aussi, ont soif et attendent avec impatience les effets bienfaisants de ce nectar si rare et si bienfaisant.

Cette oasis isolée, calme et silencieuse convenait parfaitement à l'état psychologique où je me trouvais et me permettait de donner un libre cours à mes pensées. Je m'assis, le dos appuyé contre un superbe oranger; après avoir ré?échi quelques instants à ma nouvelle position et donné quelques minutes aux souvenirs de mon pays, et à ceux plus récents d'Alger, j'ouvre le livre de Fénelon et je tombe sur la page où Cléobule, le philosophe, dit :
" Mariez-vous toujours selon vos goûts et surtout votre condition ; car si vous épousez une femme d'une naissance plus élevée que vous, vous aurez autant de maîtres qu'elle aura de parents. " Pendant que je réféchissais sur cette maxime qui n'était nullement de circonstance, mais qui pouvait trouver peut-être plus tard, son application, deux Arabes bien armés passant lentement à une faible distance de mon bon retirato, changèrent l'ordre de mes idées et provoquèrent aussitôt une ré?exion suscitée par l'instinct de conservation. Dans ce pays d'assassinat, l'isolement où j'étais, le silence imposant qui régnait autour de moi me ?rent comprendre qu'un roumi n'avait pas encore une position normale dans un pays si peu hospitalier et que ma tête, quoique d'une faible valeur, pourrait bien être convoitée par quelque fanatique de l'Islam ; cette pensée dissipa mes rêveries ; me ?t rentrer dans la réalité et m'engagea à retourner au camp.
Fermer mon livre fut l'affaire d'un instant. Déjà j'aurais voulu être rendu à mon poste ou tout au moins entendre le tambour et le son du clairon que j'avais eu tant de plaisir à quitter le matin. Je n'osai reprendre le même chemin. Celui du matin me semblait trop étroit, trop encaissé et surtout trop silencieux : il me semblait aussi que les deux indigènes qui s'étaient dirigés de ce côté auraient bien pu m'y attendre en s'abritant derrière une des haies si touffues de cactus. Je pris le revers d'une colline en suivant toujours les points les plus découverts dans la direction du camp ; fatigué par la chaleur, un peu aussi par une marche au pas accéléré, dès que je fus en vue des sentinelles avancées, je m'assis au pied d'un énorme tamaris tout empanaché de ?eurs. Là, à l'abri du soleil et savourant les bienfaits de l'ombrage, je chassai les pensées qui venaient de mettre au grand jour ma prudence où plutôt ma poltronnerie, et je me tins ce langage.

C'est une chose bien singulière que d'habiter une contrée où on ne peut faire un pas sans être exposé, non à voir, cela n'est heureusement pas possible, mais à penser que votre tête, si convoitée des sectateurs de Mahomet, peut, à tout instant, vous être enlevée ; portée au bout d'une pique ou jetée au fond d'une sacoche, puis accrochée en triomphe devant la tente d'un chef de tribu ou à 1a porte d'un marabout, comme celles, si nombreuses, qui sont arrangées, en grains de chapelet, au-dessus de la porte de la Casbah. On éprouve en ces moments où la pensée erre et se perd dans ces ombres sinistres un je ne sais quoi qu'il est impossible de dé?nir (c'est toujours de la peur, mais ce n'est pas tout à fait la peur), on s'imagine voir la mort courir à vos trousses; tantôt armée d'un yatagan et vous tranchant poliment le cou ; tantôt d'un simple poignard vous traversant délicatement le cœur; et tantôt, cachée derrière un buisson, vous envoyant adroitement une balle dans la tête. On dira tout ce qu'on voudra, les stoïciens auront beau nous prêcher qu'ils ne s'émeuvent de rien et les hommes à tout fendre qu'ils n'ont jamais peur, quand ils fendent, mais quand ils doivent être fendus !...

Je n'étais plus qu'à un kilomètre du camp lorsque j'aperçus un groupe d'Arabes venant de mon côté sur le même sentier. Je m'arrêtai et je reconnus que c'était des femmes Bédouines et leurs enfants portant des paniers à provision. Je continuai à marcher courageusement, bien certain que je ne serais ni assassiné ni enlevé, Les femmes arabes sont, d'ailleurs, trop habituées à faire les volontés de l'homme et à satisfaire ses caprices pour oser commettre une mauvaise action, même sur un roumi. Fier de cette ré?exion, j'abordai hardiment mon ennemi. Parvenu à une faible distance, les femmes évitèrent mon regard en couvrant leur visage et marchèrent quelques instants à côté de moi ne me lorgnant que d'un œil, mais quel œil ! les Bédouines sont richement dotées de ce côté.

Les trois garçons ayant aperçu, à une faible distance un noyer chargé de fruits, laissèrent aller les femmes et furent cueillir des noix. L'un d'eux se détacha et vint me dire bonjour Tebib. Étonné de cet acte de politesse, je demandai à ce garçon s'il me connaissait, il me répondit qu'il m'avait vu à Alger et qu'il me reconnaissait à mon uniforme. L'un de ces gamins monta sur l'arbre en faisait tomber les noix ; des deux restés à terre, l'un les mangeait à mesure qu'elles tombaient, l'autre en remplissait ses poches, oubliant ainsi la part qui devait revenir à celui qui était sur l'arbre.
Je restai pour voir comment la chose s'arrangerait. Ce fut comme dans l'histoire des trois larrons. Une querelle s'ensuivit et je pris plaisir à l'envenimer; voyant qu'elle allait prendre une tournure un peu dramatique, j'intervins en leur montrant quelques pièces de monnaie. A cette vue, le calme se rétablit. Je donnai quinze centimes à celui qui n'avait pas eu de noix et cinq seulement aux deux autres. Je repris ma route et un quart d'heure après j'étais au camp.

En arrivant, j'aperçus à travers les tentes de feuillage un chapeau de femme, d'une dame, ma foi. Je n'en pouvais croire mes yeux; car une dame au milieu d'un camp si mal établi et si près de l'ennemi, c'était un événement d'autant plus saisissant, que peu de Françaises avaient touché encore le sol algérien depuis notre arrivée. Le contraste frappant que cette toilette, au chapeau empanaché, faisait avec l'aspect si prosaïque du paysage qui l'entourait et les allures de ceux qui l'habitaient, faisaient comprendre que le sexe aimable n'était pas fait pour le camp, ni le camp pour lui. C'était la femme, bien courageuse et bien dévouée, d'un capitaine, récemment débarquée, qui venait passer la journée avec son mari. Il n'y avait rien à dire et son apparition au camp était toute naturelle. Nous la félicitâmes sur son courage d'avoir bravé la chaleur, la poussière et les mauvais chemins pour oser venir si prés de l'ennemi. Elle nous répondit, en riant :
Et bien ! si je suis en danger et attaquée, j'espère pouvoir compter d'abord sur mon mari, puis sur vous tous messieurs, pour me défendre :

on ne pouvait mieux dire. Accablé par la chaleur, je me disposais à faire une sieste en règle; mais messieurs les Arabes en avaient disposé autrement.
Contrairement à leurs habitudes, au lieu de suivre et de pratiquer les exhortations du mouezin sous l'ombrage de quelque oranger, ils vinrent à l'improviste se livrer à une fusillade qui mit tout le monde sous les armes. Deux heures après, nous rentrâmes au camp avec deux blessés seulement.

Docteur Bonnafont : Extrait de "12 ans en algérie" 1880

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