Je n'ai rien lu sur l'Algérie qui fut plus d'accord avec ce que je crois être la vérité
ÉMILE DE GIRARDIN

L'ALGÉRIE FRANCAISE.
C. de Feuillide ; 1856

Avant l'arrivée des français les routes, les ponts et les chemins étaient inexistant. Les colons, faute d'infrastructures, étaient bloqués dans la plaine. Il fallut organiser le service médical et convaincre les arabes à se soigner. Bien que la France fasse des investissements constant dans ce pays dépourvus de tout, il y avait des insuffisances dues au manque d'argent.
Mais l'état français pouvait-il acomplir en dix neuf ans ans, ce que les arabes et les turcs n'avaient pu réaliser en des siècles d'occupation ?

           Si, malgré leur caractère très prononcé d'indispensabilité, l'État n'avait voulu ni entreprendre ni faciliter les grands travaux d'assainissement, tout au moins devait-il à la colonie des routes et des chemins.
           Si les ouvrages de canalisation intéressent les peuples dans leur santé, la construction des routes les intéresse dans leur travail. Généralement les grandes voies de communication sont à la charge des pouvoirs publics.

           Dans la province d'Alger, en dehors d'une ou deux routes stratégiques, avec de très rares embranchements pour les marches de l'armée et de son matériel, les administrations n'avaient rien fait. Ces routes mêmes, malgré les colonnes élevées à leurs fondateurs, ne présentaient pas de grandes conditions de solidité et de durée. Le génie militaire ne s'était pas plus illustré en les construisant que plus tard leur entretien n'illustra le corps civil des ponts et chaussées.
Dans leur plus grande étendue elles manquaient de fossés d'écoulement elles n'avaient guère que des ponts de bois (très souvent détruits par les arabes qui prélevaient le bois) , souvent même elles n'en avaient pas du tout.

Si on les avait ferrées, ce n'était pas avec les cailloux et les galets qui abondent dans les lits desséchés des torrents et des rivières; c'était avec des pierres extraites de quelque carrière voisine, pierres molles ,friables, cassées et pulvérisées par le marteau du cantonnier. Il en résultait que, durant les pluies de l'hiver, charrois, cavaliers et piétons, s'enfonçaient jusqu'au moyeu et jusqu'au ventre dans des lacs de boue liquide, et que, durant les ardeurs de l'été, les mêmes charrois, cavaliers et piétons roulaient, disparaissaient dans des amas de poussière, comme au désert dans des tempêtes de sable.

Le reste du pays, dans les nombreux rayonnements de sa circonférence, autour de quelques grands centres de population, n'était desservi que par les anciens sentiers arabes, à travers les broussailles, les contours des marais, les ajoncs, les palmiers nains, sous des voûtes basses et étroites de figuiers de Barbarie, de lentisques, de caroubiers, d'oliviers sauvages,. entrelaçant leurs troncs noueux et leurs branches vagabondes, où les cavaliers ne pouvaient passer qu'à la file, couchés sur le cou de leurs chevaux, et où les bourriquets eux mêmes, avec leurs charges dans des paniers nattés, se heurtaient et s'accrochaient souvent aux parois de ces murailles d'épines.
Aussi les premiers colons, décimés dans le Sahel et dans la Mitidja, étaient-ils littéralement bloqués, durant les quatre mois de l'hivernage, dans leurs maisons et dans leurs terres par les torrents et les marais qui roulaient et se creusaient autour d'eux. Il n'y avait ni chariot ni voiture qui pût apporter des denrées à Alger et en rapporter les objets les plus nécessaires à la vie. Que de gênes, que de privations s'accumulaient ainsi dans les habitations dont les maîtres n'avaient guère les moyens de faire d'avance des provisions, et où la vente du malin sur le marché pouvait seule donner le pain que la famille mangerait le soir

Ce n'est pas cependant que sur plusieurs points de la plaine on ne trouvât de petits bâtons jalonnés et numérotés, et que les colons du voisinage ne leur fissent 1 'honneur de les prendre pour des tracés de routes en projet.
Cependant, quand on leur demandait à quelle époque remontaient ces bâtons, les uns ne le savaient pas, mais ils déclaraient que leurs prédécesseurs les y avaient vus, et même en avaient fait l'objet d'une prétention de plus-value pour la vente de leurs terres; d'autres affirmaient que tous les ans messieurs des ponts et chaussées venaient, avec un soin tout minutieux, redresser et renouveler ces petits bâtons et leurs numéros, couchés ou emportés par la pluie ou les vents; que, par conséquent, la route ne pouvait tarder à venir, puisque depuis trois ou quatre ans les travaux avaient été mis en adjudication par une affiche unique ... tant on se montrait pressé!

L'État, qui n'avait rien fait pour assainir le climat, pour affranchir le sol des formations paludéennes , qui n'avait ni desséché un marais, ni creusé un lit de ruisseau, ni élevé une digue de torrent, ni planté un bouquet d'arbres contre les vents, aurait bien pu du moins faire enseigner aux colons les moyens de combattre eux - mêmes les influences climatériques dont il n'avait pas voulu les préserver.
Au milieu d'une société qui fonctionne dans l'antique organisation qu'elle tient des lois et du temps, cette prétention à l'hygiène par l'État pourrait. avoir un certain côté d'exigence ridicule; mais dans un pays nouveau, en Algérie, où l'État, par tous les moyens, poussait les travailleurs, cette prétention était tout simplement une question de vie ou de mort.

D'ailleurs un État qui, à l'occasion, dans un intérêt de politique personnelle et de salut ministériel, faisait imprimer à ses frais et répandre à cent mille exemplaires les discours de ses adhérents dans les deux chambres, aurait bien pu, ce me semble, dans un intérêt de salut colonial; pour la vie humaine, faire écrire, imprimer et répandre à 'profusion un petit manuel pratique d'hygiène africaine, une sorte, de vade·mecum du laboureur. Les campagnes mêmes de la France, d'où il part tous les ans des milliers d'émigrants pour les terres et les îles de l'Occident, en Alsace, dans le pays Basque, auraient du en être inondées. On y aurait combattu ainsi les préventions amassées contre la possibilité absolue de tenir pied sous le ciel d'Afrique.
Certes, les éléments de ce travail, qui aurait embrassé toutes les questions de l'acclimatement: température, régime, vêtements, habitations, symptômes, premiers soins, n'auraient pas manqué à l'État. Il les aurait trouvés dans sa chirurgie militaire, qui, à la suite de notre armée, étudiait les plus terribles phénomènes dans les endroits les plus insalubres ,et dont le personnel s'élevait chaque jour aux plus hautes dignités et aux plus grands renoms dans la hiérarchie et dans la science. Il les avait surtout là, sous la main, à poste fixe, dans le personnel très distingué, très-méritant de l'hôpital civil d'Alger. Ce n'est ni le vouloir ni la science des Dru, des Négrin et de tant d'autres, sans oublier M. Rancurel de Douera, qui lui auraient fait défaut.

Mais l'idée d'un semblable travail ne vint pas à l'État; elle était bien trop simple et d'une exécution trop modeste. Il n'y avait là ni assez de bruits ni surtout assez de moyens d'action et d'influence.
Comme il y avait cependant quelque chose à faire pour me servir d'une expression du temps l'État se dit que si en France, pays ancien, il avait à sa charge une portion très-considérable de la santé publique, à plus forte raison il devait en être de même en Algérie, pays de formation récente, et où les maladies étaient la conséquence du travail et des agglomérations mêmes de la population qu'on y attirait. L'État, dans la situation de protectorat qu'il y avait prise, devait donc à l'Algérie une bonne organisation d'un service de santé. Ce devoir, l'État l'avait accepté; ce service, il l'avait organisé, mais comme il avait tout organisé en Afrique.

Le gouvernement avait divisé quelques portions des provinces algériennes en circonscriptions médicales, et il en avait fait une branche de l'administration.

Mais, soit pénurie de sujets, soit pente naturelle à donner à la faveur des fonctions qui, en ceci surtout, n'auraient dû appartenir qu'au mérite, une partie du service médical des campagnes avait été livrée à des ignorants protégés, et quelquefois à des praticiens dont les grades dans les facultés, non-seulement de la France, mais aussi de l'étranger, n'étaient rien moins qu'authentiques.

Il n'y avait pas de Bilboquet de champs de foire qui, vendant du vulnéraire et extirpant des molaires à la pointe d'un sabre n'eût le droit d'exercer au même titre et en vertu de semblables diplômes.

Aussi, de bien des points de la colonie s'était-il élevé des plaintes nombreuses; et en pareille matière des plaintes sont des cas de mort, multipliés par l'incapacité même du préposé à la guérison.

Il vint donc un moment où le pouvoir central s'en émut vivement. J'ai eu la bonne fortune de rencontrer en Algérie l'éminent chirurgien militaire auquel il confia l'inspection générale du service sanitaire de notre colonie.

Cette grande et légitime illustration de la science si elle se souvient de moi, ne trouvera point, j'espère, qu'il y ait indiscrétion de ma part à consigner ici le souvenir précieux de la tournée où je la suivis, en compagnie du docteur Payn, chargé de la première circonscription du Sahel, le vrai médecin des fièvres paludéennes, l'homme type du service médical dans la plaine : grand savoir, cœur aimant, corps actif, toujours à l'œuvre, infatigable, dévoué, ayant rendu et devant rendre encore à la science et à la santé coloniale de grands, de réels services, dont à Alger comme à Paris il est pris bonne note, auquel il est impossible qu'un jour ou l'autre le pouvoir central ne donne pas une distinction honorifique depuis longtemps méritée et que M. le docteur Baudens a demandée, en leur rendant un éclatant témoignage.

Si, du personnel médical, souvent incapable, le plus souvent insuffisant comme nombre, on s'inquiète des moyens adoptés pour procurer les remèdes dont, après la visite des médecins, il faut bien que tout malade se puisse pourvoir, voici qui donnera une idée de l'état désolé des choses . b

Du Quatrième Blockhaus au Fondouck, dans un parcours de 50 kilomètres compris entre l'Atlas et les collines du Sahel, et où se trouvent les villages de Birkadem, Birmandretz, Kouba, Hussein - Dey, la Maison-Carrée, le Fort de l'Eau, la Maison-Blanche, avec leurs fermes et leurs habitations perdues au loin dans l'intérieur des terre s, on n'avait pas songé à établir une seule pharmacie; pas plus qu'on n'y trouvait un seul hospice, un seul asile public pour recevoir un malade, un blessé; pas plus enfin qu'on n'avait songé à y faciliter la venue d'une seule sage-femme, ce qui livrait les accouchements à des matrones ignorantes qui assassinaient deux femmes sur trois.

Il fallait envoyer à Alger, le point central et adossé à la mer de tous les rayonnements de cette vaste circonférence. Seuls, les riches le pouvaient; ils étaient l'imperceptible nombre; et que de temps perdu, et dans ce temps perdu que de complications, que d'accidents! Mais le reste, neuf sur dix bien certainement, n'avait de remèdes que ceux qui, avec une parcimonie avare, étaient mis par l'administration à la disposition du médecin chargé du service. Plus tard, ces remèdes furent laissés à la discrétion des sœurs de charité; plus tard encore par suite de gaspillages et de destinations arbitraires, le gouvernement alloua par commune cent francs de remèdes.

Pour ce qui est des rares hôpitaux à destination civile qui se trouvent en Algérie, où il en existe un si grand nombre pour le service militaire, ils ne pouvaient guère profiter qu'aux populations urbaines:

Quant aux populations rurales; toujours dispersées dans des rayons fort étendus, elles manquaient souvent des plus vulgaires moyens de transport usités pour les blessés et pour les malades : une charrette presque toujours et c'était tout.
Aussi les colons n'allaient-ils guère à l'hôpital qu'en prévision de la maladie qui pourrait venir. Quand la maladie les avait subitement envahis, ils se couchaient, attendant qu'il plût au ciel de les guérir ou de les tuer.

Un dernier mot sur cette ancienne organisation du service médical dans les campagnes algériennes.
Je suis de ceux qui admettent et qui ont conservé, dans les expansions les plus avancées de l'idée démocratique, non-seulement l'idée de religiosité, mais l'idée chrétienne; bien volontiers aussi, comme publiciste et comme historien, j'ai saisi toutes les occasions de porter témoignage à l'influence qu'à leur heure, dans certaines circonstances et au milieu de grandes conflagrations, quelques institutions du catholicisme ont exercée sur la civilisation pour la garde et le progrès de la liberté des peuples.
Dans ce que je vais dire, je ne crois donc pas devoir être suspecté d'hostilité systématique.

Eh bien, dans cette première circonscription du Sahel, dont j'ai parlé, et où il n'existait qu'un médecin pour son parcours si étendu, il y avait un curé par village ou par commune; et souvent ces villages, ces communes ne sont séparés que par une distance de deux, trois kilomètres au plus: curé à Birkadem, curé à Birmandretz, curé à Kouba, curé à Hussein-Dey, curé à la Rassauta, curé au Fondouck.
Il y avait des sœurs de charité qui soignaient les indigènes, au Fondouck, à Kouba, à Hussein-Dey, à Mustapha, banlieue d'Alger. Ainsi, dans ces villages qui se touchent en quelque sorte, sauf la "Rassauta" et le "Fondouck", et où la fièvre sévissait avec des fureurs épidémiques, un seul médecin du corps pour tant de médecins de l'âme! Tant d'églises dont la moindre, avec de riches dorures et de capricieuses arabesques, a couté de 20 à 25,000 francs, et pas un hospice, pas même un lit pour les malades!
Un seul médecin payé 2,000 fra, pour tant de prêtres rétribués par 1 ,800 francs de traitement, pour tant de sœurs qui, par tête, coûtent 500 francs à l'État! absolument comme si dans cette colonie naissante, où la santé était la première condition du travail, on avait eu plus besoin d'âmes pieuses que de bras robustes.

Les choses sur cette pente étaient allées si loin, qu'au Fondouck, où la fièvre et la mort ont forcé deux fois au moins la population civile à se renouveler, et où, malgré de superbes casernes qui ont couté plus de 300;000 francs, on n'avait plus laissé un seul soldat, trois sœurs de charité et un curé avaient été établis : soit, pour le personnel et les maisons, une somme de 6,000 francs inscrite au budget, et desservant une population qui n'atteignait pas le chiffre de trois cents âmes. On voulait cela, j'y souscris .. Mais au moins ne fallait-il pas soigner les âmes aux dépens du corps; ce fut pourtant ainsi.

Dans la maison des sœurs, fondée surtout en vue des maladies en, quelque sorte endémiques qui ravageaient ce point extrême de la plaine, on avait réservé une salle garnie de quelques lits pour les malades.

Bien avant que la salubrité, le travail et l'aisance qui en sont la suite, eussent relevé un peu le 'Fondouck' de ses premières déchéances, cette salle fut convertie en chapelle; le curé, un bon prêtre, y disait la messe, c'est vrai! les sœurs, pieuses filles, prenaient soin de l'autel et faisaient leurs dévotions, c'est encore vrai! mais les malades? ils allaient se faire soigner et mourir-où ils pouvaient!

Oh! ceux qui, en ce temps, ont fait du soldat et du prêtre l'unique arc-boutant des sociétés, pouvaient se réjouir: si cela eût duré en Algérie, il n'y aurait en bientôt que des soldats pour garder les broussailles, et des prêtres pour les bénir.

Votre attention: Le texte affiché comporte un certain nombre de fautes ou d'erreurs. En effet, le mode texte de ce document a été généré de façon automatique par un programme de reconnaissance optique de caractères (OCR)
Site Internet GUELMA-FRANCE