Les FEMMES, LES MOEURS
DE L'ALGÉRIE
BENJAMIN GASTINEAU
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Chaque année l'Europe jette sur les rivages africains des naufragés des deux sexes, qui peuvent se comparer à ces débris de navires échoués au pied des falaises, spectacle du fini, de la ruine et du néant, en face de la mer qui chante l'infini, le mouvement et la vie.

Il y a en Algérie, en les classant par ordre numérique, des Français, des Espagnols, des Italiens, des Anglo-Maltais, des Allemands, des Suisses, des Belges, des Hollandais, des Irlandais, des Polonais, des Portugais.

Un grand nombre de ces émigrants ont trouvé en Europe un Waterloo; leur nef a sombré sous la fureur de la bourrasque, le navire a été démâté, la maison ruinée, peut-être le coeur déchiré par le vautour d'une passion. Toutes les vicissitudes du sort ont inscrit leur dur alphabet sur ces physionomies d'émigrants qui, à peine arrivés au port, doivent recommencer la lutte sans trêve ni merci de l'homme contre le destin. Et quelle lutte, dans une colonie où l'argent et le crédit sont des mythes !

La plus redoutable incarnation de l'usure s'est faite en Algérie. Gobsek est roi de la colonie; aussi le papier timbré circule-t-il à profusion, et y a-t-il autant d'avocats, d'hommes d'affaires que de colons. Le juif, l'heureux youdi, qui tient habituellement le rôle de banquier à la petite semaine, voit passer devant sou trône le colon naïf qui s'est imaginé pouvoir défricher sa concession sans capital, et le petit marchand qui achète en France les marchandises de rebut pour les revendre aux Algériens à des prix exorbitants.

Deux individualités algériennes ont trouvé le moyen de se passer de l'usurier, ce sont le lascar et le carottier. Le lascar étant tout simplement un bandit, nous n'en parlerons pas, puisque les bandits n'offrent quelque intérêt que dans le drame de Schiller; mais le carottier, mêlant à sa fourbe l'esprit de Scapin, doit figurer dans cette galerie de types algériens.

Le carottier vendra la guérite devant laquelle il monte la garde, se rendra sur le port, choisira la pièce de vin qui lui convient et se la fera adresser sous le nom du propriétaire; il frappera sans façon à la porte de l'Européen qui vient de débarquer à l'hôtel, et se disant tueur de bêtes féroces par profession, lui demandera la commande d'une hyène, d'une panthère ou d'un lion, ne se retirant qu'après avoir arraché quarante ou cinquante francs d'arrhes à l'ébahissement du nouveau débarqué.

Il y a encore le carottier qui se prévaut de grandes influences à Paris, dispose entièrement des autorités officielles, avec lesquelles il a fait ses humanités, et vous promet, moyennant caution et remise, une bonne place dans l'administration ou une belle concession de terrains. Mais le plus brillant carottier que j'aie rencontré sur ma route, c'est le chercheur de mines de diamants et de carrières de marbre de Numidie, perdues depuis les Romains.

Dans une petite ville de la province de Constantine, trônait, l'année dernière, un monsieur qui portait au doigt une énorme bague dont le chaton enchâssait une pierre verte provenant d'une mine d'émeraudes qu'il prétendait avoir découverte non loin de la ville, mais qu'il refusait obstinément de faire connaître aux gens trop curieux.

De la bouche de notre Cagliostro, ruisselaient des diamants, du moins des promesses de diamants. Telle dame devait avoir un bracelet d'émeraudes; telle autre, mieux gratifiée, un collier et un diadème. Il avait promis des émeraudes à tous ses amis; je vous laisse à penser s'il devait en manquer! Chacun le choyait, se disputait à l'envi l'honneur de le recevoir; on le comblait do prévenances, de cadeaux, cadeaux placés à gros intérêts, bien entendu.

Grâce au scintillement du diamant vert, le Cagliostro africain avait trouvé le plus riche et le plus agréable parti de la ville, une demoiselle aussi distinguée que jolie, dont la parure en émeraudes du jour de la noce, devait valoir cinquante millions, ni plus ni moins. Les bancs furent publiés; c'est ce qui entraîna la perte du dénicheur d'émeraudes.

L'autorité s'émut de ses mystifications, le fit arrêter, appela un chimiste qui soumit sa fameuse émeraude à des réactifs, et, mariage, richesses, diamants fondirent en eau comme la fausse émeraude, s'évanouirent comme un songe des Mille et une Nuits.

Eh bien ! les dames de la ville surent mauvais gré à l'administration d'avoir ordonné l'expérience chimique de l'émeraude; tant il est vrai que le rêve vaut la réalité, et que nous préférons presque toujours un brillant mensonge à une rude vérité.

Si, des Scapins de l'Algérie, nous passons aux grotesques, nous trouvons en première ligne le maboul, nom donné à tous les Arabes que l'esprit de Dieu a visités et transportés loin des réalités terrestres. Ces déistes fous vivent de charité; ils ont le droit de se livrer à toutes les folies, à toutes les extravagances. Chaque ville d'Algérie a ses mabouls qui égaient la population par des cris sauvages, des poses excentriques; des contorsions inouïes. Les mabouls ont leurs rivaux parmi les Européens : ce sont les buveurs d'absinthe du pays.

Prise à l'excès tous les jours, l'absinthe produit une espèce de folie. L'abus des liqueurs fortes engendre plus de fièvres en Algérie que le climat; aussi n'y a-t-il qu'une maladie : la fièvre, et qu'une médecine : la quinine. On voit que les consultations des docteurs algériens sont plus simples, plus élémentaires encore que celles de Sangrado, prescrivant de l'eau chaude et des saignées.

Ce qui fait le charme des contrées tropicales, C'est la surexcitation constante produite par le climat sur la constitution humaine, qui est toujours en verve, pour ainsi dire; tandis que dans les pays froids elle est énervée, abattue et lymphatique.

Cependant, il existe en Algérie un certain nombre d'individus qui ne se contentant pas des surexcitations du climat, de l'ivresse versée par le soleil ou par l'absinthe, ont recours aux hallucinations du hachich.

Le hachich est à l'Algérie ce que l'opium est à la Chine. Il a ses fanatiques, ses réunions, ses clubs réguliers. Les hachichins se recrutent parmi les Arabes aussi bien que parmi les Européens.

Une fois que le hachich s'est emparé d'un homme, il ne le biche qu'à la mort. Comment retourner aux joies vulgaires et aux habitudes d'une existence monotone et décolorée, lorsque les hallucinations du hachich, brisant tous les liens grossiers, toutes les limites, toutes les prisons d'une nature imparfaite, vous transportent soudainement dans un monde d'harmonies, de parfums et de lumière, réalisent les rêves les plus éthérés, versent en vous des visions palpables, des voluptés inconnues, des joies divines, des paradis innombrables, des enthousiasmes surhumains, dilatent à l'extrême la puissance de vos sens et de votre imagination?

Vous ne sortez de cet infini de la sensation et du rêve, de cette immensité de la joie, de ces cieux habités quelques heures, vous ne reprenez possession de vos sens bornés, de votre esprit crétinisé, de vos idées courantes, qu'avec honte et dégoût, comme un ange forcé de s'incarner dans un corps humain, ou comme un grand seigneur ruiné qui se voit forcé de se couvrir des loques du pauvre.

On prend le hachich de deux manières : on le fume ou on le mange. Les Mauresques d'Alger ont un talent tout particulier pour l'arranger en confiture et en pâte sucrée. Mêlé à l'opium, le hachich s'appelle la fioun, au miel, madjoun.

Les Mauresques d'Alger consomment habituellement ces muscades de madjoun, qui donnent l'ivresse. Ce sont les bacchantes du hachich.

On fume le kif, dans presque tous les cafés maures, en prenant le café. L'opération consiste ù humer une bouffée de la pipe dont le fourneau est rempli de hachich et à ingurgiter par dessus une gorgée de café, et ainsi jusqu'à l'épuisement de la pipe bourrée de graines de chanvre.

Les cafés maures bien tenus, ont une salle où se kifent, s'enivrent de hachich les Arabes, et une salle réservée aux Européens. Il est fâcheux qu'on n'ait pas songé à réunir les deux éléments, car l'observateur aurait pu faire de l'hallucination comparée; et qui sait si les peuples ne se révéleraient pas mieux par leurs folies que pur leurs actes?

En tous cas, c'est une nouvelle étude à tenter, une nouvelle analyse psychologique à essayer.

La première fois que je fus initié aux hallucinations du hachich, ce fut par un Européen qui faisait partie de l'intéressante classe des désespérés. Il est mort depuis de l'abus du kif.

Il marchait d'ailleurs à la mort avec connaissance de cause, car il répondit à mes observations sur les ravages faits à sa santé par le hachich, qu'il préférait une mort librement cherchée à la mort que le hasard impose.

C'était un Obermann courageux. Il s'était construit un véritable nid de poète et d'oiseau au milieu d'une forêt africaine, au fond d'un ravin. Sa chambre à coucher, percée d'oeils de boeuf toujours ouverts, était remplie de nids d'hirondelles; dans le jour, elles passaient et repassaient pour aller de leur nid à la provision, et de la forêt au nid.

Dans sa retraite, il ne voyait que le bleu du ciel, de la mer, et les chênes verts de la forêt, ne respirait que les arômes des fleurs qu'il avait plantées de ses mains dans son petit jardin de Dioclétien, n'entendait que susurrements d'insectes, chants d'oiseaux et chant de la source qui coulait au pied de son castel sur les granits du ravin.

La nuit, la musique changeait : chacals, panthères et lions donnaient leurs étranges notes au concert de la forêt. Souvent impatienté de rugissements et de miaulements qui l'empêchaient de dormir, il se levait, s'armait de son fusil Devisme et allait au clair de la lune chasser la bête féroce. Du reste, tous les hachichins sont chasseurs. Mais leur gibier de prédilection, c'est le sanglier ou le hérisson.

Quand je visitai la demeure de mon fumeur de kif, je compris que j'avais affaire à un poète de bonne race, à un Titan vaincu, à un homme rassasié de civilisation et amoureux de la vie sauvage. Il me confia une des causes de son émigration. Après avoir fait passer sous mes yeux tous les emblèmes d'une fiancée, la couronne et le bouquet d'orangers, précieusement conservés dans une boite en cèdre, il me dit que la jeune femme qu'il avait épousée, frappée subitement de mort, était passée du lit nuptial au cimetière.

Une nuit, dans la folie de son désespoir, il avait tenté d'escalader les murs du cimetière. Cette pensée coupable obsédant son esprit, il avait résolu de mettre la mer entre le cadavre de sa femme et lui. Le ciel l'avait récompensé de son exil volontaire.

Grâce aux incantations, aux extases paradisiaques du hachich, il revoyait, toutes les fois qu'il se kiffait, sa femme aussi jeune, aussi vivante, aussi belle que le jour de son mariage; sa voix délicieuse résonnait à son oreille; elle lui disait que la mort n'avait été pour elle qu'un changement de robe; au moment des adieux, elle lui donnait rendez-vous pour le lendemain à l'heure habituelle, en attendant qu'il vint la rejoindre par-delà la tombe, dans le monde super terrestre qu'elle habitait.

- Voici l'heure de mon rendez-vous s'écria avec joie le misanthrope en terminant son étrange histoire; allons nous kiffer !

Je le suivis au café maure de la ville. Il m'introduisit dans la salle des fumeurs. Les kiffeurs nous attendaient sur un tapis et le calumet aux lèvres. Ce club des kiffeurs s'intitulait : Club des désespérés. En effet, leur oeil fauve, leur visage dévasté et raviné révélait la résolution d'un suicide systématique.

C'étaient des individus de l'espèce de mon introducteur, une réunion d'amants déçus, d'ambitieux en désarroi, de Titans vaincus, de Crésus détroussés. Dans une salle voisine fumaient les indigènes, Maures, nègres, Marocains, qui, déjà en proie aux folies du kif, hurlaient et gambadaient à qui mieux mieux.

Quant aux fumeurs européens, en attendant que l'influence du kif se produisit en eux, ils racontaient les histoires les plus extraordinaires, les contes les plus invraisemblables, les récits les plus excentriques. Je me rappelle avoir entendu narrer l'histoire de l'origine du kif, qui est assez curieuse pour être rapportée. La voici :

Fatigué de la puissance, plein de dédain et de mépris pour son peuple, qui s'était trop facilement courbé sous la verge de son despotisme, saturé de toua les plaisirs et spleenisé comme un Anglais, un empereur du Maroc dit un jour au nègre Hussein-Mokta, condamné à mort, qu'il aurait la vie sauve, s'il pouvait lui trouver une nouvelle jouissance, une diversion à son ennui profond.

Hussein-Mokta demanda un jour de réflexion. Accompagné de ses gardiens, il alla dans les environs de' Tafilet et s'arrêta tout pensif devant un champ de chanvre.

Mais le pauvre nègre appliquait vainement son imagination à la torture, il ne trouvait aucun expédient pour échapper à sa détresse. L'heure de l'exécution allait sonner ; il sentait déjà sur son cou la froide lame du yatagan, lorsqu'il vit une alouette becqueter les têtes de chanvre et s'élever folle au-dessus du champ, en décrivant des courbes et des zig-zag comme un homme ivre qui cherche la ligne droite dans un labyrinthe.

Fatigué de battre de l'aile et de tourbillonner, l'alouette tomba à terre et se roula aux pieds de Hussein-Mokta, à demi-pamée, agitée de convulsions et de sensations inouïes, tenant serrées entre les branches de son bec des graines de chanvre.

Un éclair illumina le cerveau du nègre. Il cueillit des têtes de chanvre, les fit bouillir, et en composa une liqueur féerique qu'il offrit à l'empereur du Maroc.

Comme l'alouette, le sultan blasé se roula sur ses tapis, en proie à des vertiges, à des hallucinations, à des trépidations indicibles, à des transports d'une joie exubérante. Le lendemain, l'empereur de Maroc faisait son favori et le chef de son harem du nègre qui venait d'inventer le hachich, la liqueur féerique de l'Orient.

Quelle que soit l'origine réelle du hachich, il faut qu'elle remonte assez haut dans l'histoire, puisque le Vieux de la Montagne, le chef des Assassins (Hachachich), qui, sur un signe de leur cheik, allaient poignarder un souverain au milieu de sa cour ou se précipitaient du haut d'une tour, s'était assuré le dévouement fanatique de ses sectaires au moyen du hachich, en leur ouvrant à son gré les portes du paradis de Mahomet. Aujourd'hui encore, tous les Khouans (frères-unis), membres des sociétés secrètes, des ordres religieux musulmans de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc, emploient le hachich avec le jette, l'oraison et les paroles mystiques pour arriver à l'extase.

Les mauvaises joies factices du hachich et de l'absinthe ne valent pas la satisfaction qui s'exhale du bien-être et de la vie régulière. Or, le bien-être est fort rare en Afrique.

Chassés pour la plupart par la tempête du sort, les émigrants algériens trouvent une existence tourmentée, hérissée de difficultés, d'impossibilités; aussi, la population est-elle généralement soucieuse et triste; -- douloureux contraste de l'homme pauvre et sombre avec la terre exubérante et fertile, la nature pittoresque et le soleil brillant de l'Afrique.

II y a pourtant deux espèces sociales qui ont trouvé le moyen de rompre en visière à la mélancolie, d'être gaies, quand même :

ce sont les nègres et les soldats; sans doute parce que les premiers n'ont besoin de rien, sinon de montrer le rire de leurs blanches dents sur leur masque noir, et qu'il ne manque rien aux seconds.

J'ai trouvé la tristesse installée dans les différentes villes d'Afrique où j'ai vécu à Constantine, à Philippeville comme à Bône, à Oran, à Mascara, à Tlemcen comme à Alger. On ne se voit pas, on ne se réunit pas; et comment diable réunirait-on une population aussi hétérogène que des Français, des Maltais, des Espagnols, des Juifs 2 Il faut attendre l'homogénéité du temps. Si le général qui commande une division ou une subdivision ne donnait pas doux bals par an, il est certain que les habitants d'une ville algérienne ne se connaîtraient pas, ne se verraient jamais.

Ajoutez à cela la disette de femmes, la disette absolue d'artistes, le souci de la vie quotidienne, la préoccupation exclusive des intérêts matériels, et vous aurez une idée de la vie sociale en Afrique.

Les mieux avisés se retirent au bord de la mer, dans quelque crique léchée par la vague et habitée par une sirène, se renferment clans leurs propriétés, ou plantent les piquets de leur tente au milieu d'une forêt.

Qui a vu une ville d'Afrique n'a pas besoin de faire un pas pour en voir une autre. Ce sont toujours les mêmes Européens inquiets de leur sort, les mêmes musulmans qui meurent dans l'ignorance, la crasse et la résignation ; c'est toujours le môme néant, la même ruine.

Afrique et ruines sont deux mots qui s'accouplent à merveille et vous montrent leurs orbites vides de regards. En parcourant une cité africaine, 'vous heurterez du pied les ruines d'une mosquée qui touchent les fûts et les chapiteaux d'un temple paon écroulé.

Le dieu Pan est mort; le dieu Allah expire près de son tombeau. Mais si la mort des dieux et les ruines des temples ne vous touchent pas le coeur, arrêtez-vous un instant dans ces ruelles des villes africaines où un pan de ciel vient à regret s'emprisonner, et peut-être aurez-vous la fibre émue; peut-être tressaillerez-vous, en voyant se tramer les débris de civilisations éteintes, quand 'vous serez frôlés par des ruines vivantes, muettes et sombres.

D'abord, ce sont les victimes de la polygamie, les filles de l'Islam qui passent enveloppées d'un long suaire, enterrées vivantes sous le voile comme au sein du harem.

Le Koran ne s'est pas contenté de ravir toute liberté aux femmes, il a enterré leur beauté, il en a fait des spectres ambulants, il a jeté un voile épais sur le visage de la femme, la plus grande joie de l'homme!

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE