LE LIVRE D'OR
de
NARCIS FAUCON

Bientôt, tous les colons de la première fournée, — les survivants du moins, — suivis de leurs femmes remorquant des grappes d’enfants accrochés à leurs jupes, ou perchés sur leur bras, viennent, à leur tour, me dire combien cela leur fait plaisir de me revoir :

« Ah ! nous vous l’avions bien dit, quand vous nous avez quittés, que vous reviendriez nous voir !... me rappelaient-ils tout joyeux.
Les vieux Algériens, voyez-vous, c’est toujours comme ça ! »
On organisait un banquet pour le jour même, et, le soir, il y avait punch. Tout naturellement, le Maire porta la santé au Colonel, qui, selon la formule, riposta sur le même ton.

Parlant des vieux colons qu’il ne voyait pas à la réunion, il, disait :
« Mais, parmi mes vieux colons de la première installation, je remarque qu’il en manque quelques-uns à l’appel. Ils ont succombé, peut-être, ainsi que cela n’arrive que trop fréquemment aux défricheurs, aux préparateurs du sol, aux remueurs de terres vierges, à ces vaillants de la charrue, à ces preux du soc, qui ne craignent point de tenter la conquête d’un sol et d’un sous-sol empoisonnés par des miasmes douze fois séculaires, et qui semblent se dévouer, en faveur des survivants, en absorbant ces émanations léthifères et en s’en saturant !... Honneur, mes amis, à ces héros obscurs du travail, à ces dompteurs de la terre, qui, le plus souvent, en sont les victimes, et qui trébuchent du dernier trébuchement dans le sillon qu’ils ont tracé ? Honneur à ces glorieux martyrs de la Colonisation, dont les noms sont trop vite oubliés, et qui, eux aussi, devraient avoir leur Livre d’Or, ne fût-ce que pour rappeler leur exemple à la jeune génération, laquelle, en présence des
magnifiques résultats obtenus par ses devanciers, est trop disposée à croire que ces merveilleuses oasis se sont faites toutes seules, et qui semble ne point se douter de ce qu’elles ont coûté d’efforts, de santés et de précieuses existences à ces énergiques athlètes qui les ont créées ou entreprises !
Ah ! certes, le martyrologe des colons qui ont succombé dans les luttes avec le sol, et qui ont rendu leur charrue à la Mort, serait long et difficile à dresser; mais ce qui n’est point impossible, ce serait d’élever, au centre de la Metidja, — cette nécropole de la Colonisation de la première période, — un monument à ceux qui ont succombé dans les combats à outrance qu’ils ont livrés à cette terre perfide qui recélait la mort dans son sein.

Voilà ce que je disais à mes anciens administrés du Hamza ; mais cette idée du Livre d’Or, qui, dans mon esprit, n’était qu’à l’état de projet, vous, vous avez fait mieux ; vous l’avez réalisée, et dans des conditions beaucoup plus larges que celles que j’avais projetées. C’est une pensée, évidemment, aussi heureuse que patriotique d’avoir groupé dans un même livre les principaux éléments de l’illustration algérienne, et d’avoir ouvert un Panthéon à toutes les gloires, — quelles qu’elles soient — qui ont coopéré à faire de l’Algérie, et en si peu de temps, un pays unique au monde, eu égard surtout aux conditions défavorables dans lesquelles il s’est développé.

Le choix de vos héros a été aussi judicieux que possible; il est explicable que, dans une œuvre de premier jet, avec des moyens d’études et de recherches aussi restreints que ceux dont vous disposiez, vous ayez laissé à la porte de votre Panthéon, — vous en dites ailleurs la raison, — de nombreux personnages réunissant toutes les conditions pour y figurer, et même avantageusement; d’un autre côté, les services de quelques-uns de ceux que vous y avez admis ne justifient peut-être pas suffisamment l’honneur que vous leur avez fait; je suis persuadé qu’ils n’en sont pas moins dignes que vos autres élus; seulement, les renseignements vous ont manqué pour démontrer ce qu’ils valaient.
Mais toutes ces omissions et les petites erreurs qu’on rencontre de-ci, de-là, dans votre couvre, pourront être facilement réparées dans les éditions suivantes ; car votre Livre d’Or est une œuvre d’intérêt permanent, et qui, par suite, devra être continué et tenu au courant au fur et à mesure que se produiront ou surgiront d’autres illustrations ou célébrités algériennes.
Vous avez mis une grande impartialité dans le tri de vos élus, car vous n’aviez que l’embarras du choix : tous les genres de célébrités y sont représentés; c’est ainsi qu’on y trouve côte à côte ; — ce sont là les surprises de l’ordre alphabétique, — des gouverneurs et des éleveurs, des héros et des diplomates, des foreurs et des publicistes, des députés et des tueurs de fauves, des mineurs et des amiraux, des agronomes et des aghas, des évêques et des médecins, des généraux et des libraires, des préfets et des spahis, des magistrats et des turcos, des publicistes et des défricheurs, des conseillers de toutes les catégories et des artistes dans tous les genres, des orientalistes et des planteurs, des sénateurs et des marins, des poètes et des sauveteurs, etc., etc.

Enfin, votre Livre d’Or est un microcosme dans lequel se trouve réunie toute l’élite, tout le select dans la gloire, dans l’honneur, dans l’éloquence, dans le génie, dans le talent, dans le dévouement, dans le travail de la pensée et dans celui des mains. En écrivant ce Livre de bonne foi, en vous faisant l’un des vulgarisateurs actifs de l’Algérie, vous avez rendu un grand service, je le répète, à votre pays d’adoption.
Du reste, vous lui deviez bien cela, puisque vous étiez arrivé phtisique et mourant en 1880, et que vous y avez retrouvé, en neuf années, les quarante-cinq kilogrammes de santé que vous aviez perdus sous d’autres cieux moins cléments.

Votre premier volume, — qui doit être suivi d’un second, que vous consacrerez à l’Histoire de l’Algérie, — est donc une dette de reconnaissance dont vous vous acquittez envers ce glorieux pays, que, peut-être un jour, nous nous estimerons heureux d’avoir préparé à nos descendants...
En résumé, votre Livre est une bonne œuvre, une excellente idée; il est d’un patriote et d’un laborieux, et il porte avec lui une salubrité morale qui ne peut être que profitable à la jeune génération et à celles qui la suivront.
Laissez-moi, mon cher ami, lui souhaiter le succès qu’il mérite.
Colonel TRUMELET. Valence, le 26 août 1880.

S’il est une conquête dont tout Français doive s’enorgueillir, c’est sans contredit la conquête de l’Algérie. Il est dans l’histoire de notre chère patrie des pages plus brillantes, il n’en est pas de plus glorieuses, ni même de plus grandioses; car en venant redemander aux successeurs des Solimans le pays qu’ils avaient plongé dans la barbarie, la France n’a pas seulement accru son territoire d’une immense superficie, elle n’a pas seulement fait de la Méditerranée un lac national, — l’immanis lacis d’Hérodote, — elle n’a pas seulement donné à ceux de ses enfants qu’ont déshérités les hasards de la naissance et de la fortune un patrimoine à conquérir et à garder, — obéissant avant tout à ses devoirs de porte-flambeau de la civilisation, elle est venue préparer sur ce continent la rénovation des peuples, l’avenir de justice et de liberté qu’elle porte dans son sein et que Dieu lui a donné la mission d’épanouir sur le monde.
Oui, la France s’est noblement acquittée de sa tâche providentielle en Algérie. Elle y a posé les fondements de cette puissance africaine que Victor Hugo a si admirablement prophétisée. Elle a dit aux travailleurs :
— Prenez cette terre. Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. Où les rois apporteraient la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais pour l’industrie ; non par besoin de conquête, mais par amour de la fraternité. Bien des fautes ont été commises, a-t-on : dit. Il est vrai que longtemps, trop longtemps, la colonie a été un champ d’études ; tous les systèmes d’administration y ont été tour à tour expérimentés comme autant d’essais in anima vili; mais « la colonisation de l’Algérie est un fait sans précédent et sans analogie dans l’histoire ou dans les temps présents », a très judicieusement remarqué M. Leroy-Beaulieu.
— On n’avait jamais rien entrepris d’aussi colossalement grand, on ne s’était jamais trouvé aux prises avec des difficultés si ardues, si complexes, et ces circonstances excusent sans doute bien des tâtonnements et des erreurs. Ce qui a été plus préjudiciable à la colonisation que les fautes administratives, la fièvre et les Arabes, tant il est vrai que l’ignorance est le pire des maux, ce sont les erreurs grossières, les préjugés et les légendes ridicules répandus comme à plaisir dans la métropole sur l’Algérie et ses habitants. Il y a là un ensemble de faits d’ordre politique, économique et social qui ont reculé la colonie de plus de vingt ans.
— Quoi qu’il en soit, grâce à la vaillance des uns et au patriotisme des autres, elle a vaincu tous ses ennemis, elle a triomphé de ses détracteurs inconscients, et, aujourd’hui, encore que la nature lui multiplie les épreuves avec le fléau des sauterelles, encore que le Parlement se montre trop parcimonieux à son égard et réduise ses crédits à leur plus simple expression, elle marche, elle grandit, elle s’élève, comme emportée par sa propre force ascensionnelle en une gravitation étoilée dans l’orbite du Progrès, où elle attire à elle du vieux monde tous ceux qui veulent trouver la vie dans le travail, le succès dans la lutte, le bonheur dans l’indépendance. Depuis dix ans surtout, la population, le commerce et, partant, la fortune publique ont progressé d’une manière tout à fait remarquable.
— On le constate actuellement avec joie à l’Exposition universelle. Étalées à profusion sous leur forme matérielle et tangible, les richesses de nos trois provinces font l’étonnement et l’admiration de tous ceux qui les contemplent. La presse, sans distinction de parti, est unanime dans ses éloges. Or il m’a paru que pour bien se pénétrer de l’importance de ce développement, pour en comprendre toute la valeur et en tirer les enseignements qu’il comporte, il fallait remonter à son origine, en suivre la genèse dans sa trinité politique, militaire et administrative.
— J’ai pensé, en outre, qu’à l’heure où l’on constate et l’immense fortune que représente l’Algérie et son incomparable avenir, il serait d’une impardonnable ingratitude de ne pas payer un juste tribut de reconnaissance à ceux qui, par leur courage, leur intelligence, leur patriotisme, ont d’abord assuré la conquête, ensuite la prospérité de la colonie. Et puis, à l’heure où la guerre est dans toutes les bouches, les craintes, les espérances qu’elle réveille dans tous les cœurs, lorsque de graves événements se préparent qui vont décider de l’avenir de notre pays, de la liberté de l’Europe, ce me semble un devoir de rappeler et d’offrir à tous les Français, comme d’inoubliables exemples, les actions grandioses, la bravoure héroïque, les dévouements sublimes qui ont illustré à jamais notre armée sur la terre d’Afrique, et de les déployer sur la frontière comme la bannière de l’Espérance ! Tels sont les sentiments qui m’ont dicté les deux volumes du Livre d’or de l’Algérie.
— Dans le premier, sous forme de dictionnaire biographique, j’ai réuni tous les noms de ceux qui, à un titre quelconque, se sont distingués, ont rendu service à l’Algérie. A côté du général, du soldat, figure le simple colon ; car j’estime que pour être tombés obscurs, inconnus au coin des sillons, les conquérants pacifiques du palmier-nain n’ont pas moins de mérite et de valeur à nos yeux que ceux qui ont moissonné la gloire l’épée à la main. Lors de l’inauguration à Boufarik de la statue du sergent Blandan, j’écrivais dans la Dépêche Algérienne :
— « Blandan est grand, sublime si vous, voulez ; mais, à l’heure même où il tombait mortellement blessé dans la plaine de la Mitidja, des pionniers courbés sur le sol se mouraient minés par la fièvre et succédant héroïquement à leurs pères, à leurs frères qui avaient déjà succombé à la tâche. A ceux-ci on n’élève point de statue, mais il est bon sans doute qu’une main pieuse jette quelques fleurs sur leur cercueil et lègue à la postérité le nom de ces vaillants et de ces héros de la colonisation. »
— Toute la pensée de mon livre est là. Mettre en évidence, tirer de l’oubli, ceux qui, civils ou militaires, morts ou vivants, ont apporté ou apportent encore ici ce contingent de vitalité, d’efforts et de luttes de tout genre qui, en dépit des hommes et des choses, ont fi ni par créer ce pays qui porte déjà ce nom : L’AUTRE FRANCE !
— Il y a là, ai-je dit, une dette de reconnaissance pour la nouvelle génération. Il y a plus. N’est-ce pas la plus simple et la plus éloquente réponse qu’on puisse faire aux insulteurs des Algériens ?...

— Aux infamies des Jean Baudin, Jean Bernard et autres, nous opposerons notre Livre d’or, avec ses centaines et ses centaines de noms de Français donnant sur cette terre leur sang et leur existence pour la mère patrie, qui recueille aujourd’hui le fruit de leurs sacrifi ces. Il y a plus encore. S’il est vrai que l’exemple du mal enfante le mal, chacun sait que l’exemple du bien provoque le bien.
— Un académicien disait récemment (Séance de l’Académie française du 6 juin 1889. Réponse de M. Rousse, directeur de l’Académie, au discours du récipiendaire, M. le vicomte de Vogüe) :
— « En toutes choses nous avons maintenant la nostalgie des microbes et le culte superstitieux des infiniment petits. » D’où vient cette perversion du goût, cette attirance des vibrions, de ce qui rampe, de ce qui grouille ? De l’exemple sans doute, mais aussi pour une bonne part de la publicité malsaine qu’on donne aux scandales et à la corruption. A ces influences morbides il faut opposer un contrepoids moral, sans quoi l’équilibre sera rompu au grand danger de ce qu’il y a de meilleur au monde. On a donc pour devoir urgent de développer dans les esprits, par tous les moyens légitimes, tout ce qui peut les élever, leur donner un plus pur et plus ferme sentiment du Devoir, du Vrai, du Bien. Or, n’est-il pas permis de croire que le Livre d’or de l’Algérie, provoquera une noble émulation entre les nouveaux colons, qui voudront à leur tour y conquérir leur place ? Oui, car le travail, le dévouement, le patriotisme ont leurs entraînements comme le vice. Ce sont des passions.
— J’ai eu particulièrement en vue les élèves de nos lycées et de nos collèges. Tout homme qui s’est occupé d’instruction publique a pu remarquer qu’un ouvrage manque à notre jeunesse algérienne. On lui raconte quelques épisodes de la conquête, on lui apprend quelques faits principaux de la colonisation; et c’est tout.
— Lorsque, par une lecture attentive du Livre d’or de l’Algérie, les jeunes gens qui sont maintenant l’avenir et l’espérance de la colonie auront acquis une plus juste appréciation de son histoire, ils sauront mieux combien ils doivent être fiers d’appartenir à un pays qu’ont fécondé tant d’hommes illustres, ennobli tant d’actions glorieuses ; ils s’attacheront davantage encore à ce pays et aux conquêtes de la civilisation. C’est en étant témoin des honneurs qu’Athènes rendait à Miltiade, que Thémistocle conçut la noble ambition qui l’empêchait de dormir, et Marathon engendra Salamine.
— Sans doute aussi, en apprenant à connaître les noms et en appréciant la distinction honorifique dont certains de leurs aïeux sont l’objet, il se rencontrera toute une pléiade de jeunes Algériens dont l’âme éprouvera le frémissement des grandes choses et qui voudront devenir à leur tour l’orgueil de la vieille cité barbare, la jeune et virile cité française qui leur a donné le jour ! Le second volume est consacré à l’histoire. Écrite sous forme chronologique et allégée de tous les détails secondaires, elle est cependant complète et très facile à graver dans la mémoire.

— Chaque année est divisée en trois parties :
— I. Histoire politique et militaire.
— Il. Histoire administrative.
— III. Événements et faits principaux, avec la statistique de la population au 31 décembre, le nombre d’hectares plantés en vignes, celui des hectolitres de vin récoltés, le mouvement commercial de l’année, etc., etc.

Je tiens à ajouter de suite que je me targue de la plus scrupuleuse impartialité dans cet ouvrage. Ancien rédacteur des principaux journaux d’Alger :
— Akhabar, la Vigie Algérienne, le Petit Colon et la Dépêche ; successivement rédacteur en chef de l’Indépendant de Mascara, de l’Écho d’Oran et de l’Indépendant de Constantine, j’ai été mêlé depuis tantôt dix ans à la vie politique de la colonie.
— Quand j’aurai dit en outre que j’ai été au premier rang dans d’importantes batailles électorales et qu’on a pu me représenter comme « un tempérament fougueux, ardent, vrai mousquetaire de la plume », on concevra aisément que si je compte dans les trois provinces des amitiés et des relations dont je m’honore, j’ai semé aussi sur ma route d’implacables ressentiments.
— Cependant amis et adversaires sont ici sur le même plan. Je n’ai pas oublié un seul instant que faisant œuvre d’historien, je devais me dépouiller de mes haines et mettre une sourdine aux suggestions de l’amitié pour n’écouter que celles de la conscience. Je l’ai fait. L’amour de la justice et de la vérité m’a donné la force d’accomplir cette abnégation personnelle. On s’en apercevra en maints endroits. Au reste, je me suis effacé autant que j’ai pu.
— On trouvera énumérés au bas de chaque biographie les archives, les ouvrages, les journaux et les documents dans lesquels j’ai puisé les faits et les éloges. Chaque fois que j’en ai eu la possibilité, j’ai corroboré mes notes personnelles d’opinions autorisées et j’ai cité les textes. J’aurais pu, comme tant d’autres, pasticher Pellissier de Reynaud, Louis de Baudicour, Trumelet et quelques autres témoins oculaires de la conquête.
— Mais on n’invente pas l’histoire. J’ai respecté les opinions des autres comme je désire qu’on respecte les miennes. J’ai cru convenable de laisser parler les autorités elles-mêmes et de permettre de cette façon de contrôler mes assertions, dût-on trouver que j’ai seulement et assez mal « lié par mon industrie ce fagot de provisions », comme dit Montaigne. Maintenant, je ne me dissimule pas les imperfections de mon ouvrage. Bien des noms dont la place y était marquée sont restés dans l’oubli, et je songe avec amertume à cette allocution que 1e général de La Moricière adressait en 1848 à un départ d’émigrants parisiens :

« Avant de vous quitter, permettez à un ancien soldat d’Afrique de vous dire que si jamais, en défrichant vos champs, vous trouvez dans les broussailles une croix de bois entourée de quelques pierres, cette croix vous demande une larme ou une prière pour ce pauvre enfant du peuple, votre frère, qui est mort là, en combattant pour la patrie, et qui s’est sacrifié tout entier pour que vous puissiez un jour, sans même savoir sou nom, recueillir le fruit de son courage et de son dévouement. »
— Combien sont tombés ainsi dans les plaines, les ravins et les montagnes, l’épée ou la bêche à la main !
Souvenons-nous de ces milliers de braves. Leur sang a fécondé la terre, ils ont servi la France : c’est assez sans doute pour qu’ils dorment en paix.

Mais l’oubli est le second linceul des morts. — Il leur faut l’ardent souvenir. Et ce tribut, hélas ! on ne leur paie qu’à de trop rares intervalles. On ne se souvient pas assez. Je suis fâché de le dire, nous n’avons pas
— suffisamment la religion du passé, le culte du souvenir; l’herbe pousse trop vite, hélas ! sur nos tombes. Aussi, ce sont particulièrement les petits, les humbles, les héros obscurs dont personne ne sait plus les noms, que je suis inconsolable d’avoir laissé dans l’oubli. J’ai fait d’actives démarches auprès des mairies, sans rien obtenir.
— Je suis allé à la Grande Chancellerie de la Légion d’honneur, j’ai vu tout exprès l’illustre général Faidherbe, qui m’a accueilli avec la plus grande bienveillance, mais n’a pu, à son grand regret, me faire donner les noms que je voudrais ressusciter : les registres sur lesquels ils figuraient, détruits par la Commune, n’ont pu être reconstitués. J’espère, du moins, que les familles avec lesquelles il m’a été impossible jusqu’à ce jour de me mettre en communication voudront bien m’adresser les documents nécessaires, pour que je puisse, dans une édition ultérieure, signaler au pays tous ceux, sans exception, qui ont droit à son estime. Je dois faire remarquer que parmi les noms appartenant à l’histoire les quelques omissions existantes sont volontaires. Il ne suffit pas de briller, il faut y joindre de la fierté et du cœur : le duc de Rovigo ne figure pas dans le Livre d’Or de l’Algérie.
— Un autre gouverneur a été d’une droiture de caractère inattaquable, mais d’une insuffisance notoire. Je l’ai également passé sous silence. J’en reste là. En terminant, j’espère que le lecteur voudra bien excuser les négligences de style qui pourraient se relever dans cet ouvrage. Si l’on considère que j’ai compulsé plus de 300 volumes, presque autant de collections de journaux, entretenu une correspondance énorme, on reconnaîtra que l’année que j’ai consacrée au Livre d’or de l’Algérie a été presque exclusivement employée à recueillir les matériaux et à les colliger. Je tenais à être prêt pour l’Exposition, je tenais principalement à être prêt avant la guerre. Cependant l’horizon politique s’assombrissait sans cesse, les arsenaux travaillaient jour et nuit, à chaque instant surgissaient de nouveaux incidents qui semblaient devoir mettre le feu aux poudres...
— Hâtez-vous lentement, a dit le poète classique. Le pouvais-je ? Demain ne serait-il pas trop tard ? Et j’écrivais, au courant de la plume, fiévreusement, sans prendre le temps de me relire. Qu’on accepte ce livre tel que je le donne, sans lui demander autre chose que ce que j’ai voulu y mettre. Si la forme n’est pas toujours aussi châtiée que je l’eusse désiré, qu’on n’examine que le fond. Je n’ambitionne pas un succès littéraire, je n’ai que le désir d’être utile à mon pays et à mes semblables. Je serai payé au centuple de mes longues veilles, de mes ingrates et interminables recherches, si j’ai rendu l’Algérie plus chère, ne fût-ce qu’à un seul compatriote ; si j’ai pu élever les esprits et provoquer l’amour du travail ; surtout si j’ai pu faire passer un frisson chez nos jeunes Français, et servir ainsi la Patrie, En exaltant l’essor de ces vertus guerrières Qui font l’honneur plus grand et les âmes plus fières !
Narcisse FAUCON.

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