ÉTAT MORAL DES INDIGÊNES.
Vis à vis de la France
Par le docteur QUESNOY
1899

Si la conquête matérielle de l'Algérie peut être considérée comme à peu près terminée, parce que nous avons fondé des établissements partout où nous avons voulu et que nous avons pu parcourir le pays dans tous les sens, il n'en est pas de même de la conquête morale. Celle-ci, la force l'éloigne plutôt qu'elle ne la rapproche; et, comme elle ne peut être que le résultat d'une fusion de sentiments et de croyances, nous n'avons pas encore assez convaincu les indigènes de la supériorité de notre état social et religieux pour les amener à nous.
Il ya, en effet, entre eux et nous une barrière que l'on peut dire infranchissable: c'est la religion. Tout musulman, s'il ne se soumet pas à ses préceptes par conviction, s'y soumet par crainte de l'opinion publique.
On pourrait penser que les relations des Arabes influents avec nous peuvent donner pour l'avenir de grandes espérances; mais il est à craindre que ce ne soit qu'une illusion. Car si l'Arabe, par vanité, et pour obtenir des satisfactions d'amour-propre, brigue les faveurs dont nous pouvons le combler, il arrivera un moment où, faisant un retour sur lui-même, il regrettera son abandon, et ses scrupules religieux le pousseront peut-être à des actes de violence contre nous pour obtenir du ciel son pardon; le moins qu'il puisse faire, c'est un pèlerinage aux lieux saints pour effacer ses fautes passées.
C'est une résolution assez fréquente chez les chers arabes qui ont vieilli à notre service. Quant à la servilité de la plèbe, il n'y faut pas croire. Tout Arabe baise la main du plus fort en attendant l'occasion de la briser.

Cette situation d'esprit n'a rien qui doive étonner.
Abstraction faite du sentiment religieux, nous avons vu les indigènes se révolter contre toute immixtion de l'étranger dans leur pays; rien ne leur coûtait pour maintenir leur indépendance; ils affrontaient tous les dangers et toujours ils ont répondu à l'appel des chefs qui leur parlaient de liberté. A ce sentiment, déjà si puissant, qui subsiste toujours avec l'énergie d'autrefois, se joint aujourd'hui celui de la religion, de celte religion qui met le glaive au nombre des moyens de persuasion et qui prescrit l'extermination des infidèles pour que le nom du Dieu de Mahomet retentisse seul sur terre.

Aussi peut-on être persuadé que la haine est le caractère dominant, et que si elle ne se manifeste pas, c'est par la crainte des châtiments que la force peut infliger. Le Coran a prévu cette éventualité en recommandant à ses fidèles " de n'engager la lutte que quand le succès est assuré".

Cette sage prescription donne au moins des trêves; mais elle nous invite à ne jamais nous départir de certaines mesures de précaution, hors desquelles nous avons toujours eu des répressions à exercer.
Il semble que tout ait été prévu dans la religion musulmane pour entretenir le fanatisme et la superstition et dominer sans cesse les esprits par la crainte d'une intervention divine. Ainsi le musulman vit dans l'attente de la venue d'un être qui doit régénérer le monde et préparer la gloire de Dieu. Des prophéties annoncent l'arrivée de cet être et la précisent, jusqu'à un certain point. La foi dans ces prophéties est telle que pas un musulman ne doute de leur réalisation.
Nous pourrions en donner de nombreuses preuves et, si cette foi est enracinée chez les Arabes influents, que ne doit-elle pas être chez la masse qui est ignorante, crédule, et qui ne sait les choses que par la tradition, grossière, amplifiée comme sont toutes les paroles qui passent de bouche en bouche.

La plus sérieuse, la plus terrible des prophéties est celle qui annonce l'arrivée du Moule Saa (le maître de l'heure), sorte d'antéchrist qui doit renverser tout ce qui existe et jeter l'humanité dans d'horribles bouleversements pour la punir de ses nombreuses mauvaises actions.

Tout Arabe, quel que soit son état intellectuel, croit à celte prophétie, qui est un des dogmes de sa religion. Sidi el Boukrari est le premier des écrivains sacrés qui annonce la venue de l'envoyé du ciel, et comme il répète les paroles du Prophète, il n'est pas permis de douter, il dit:

" Un homme viendra après moi. Son nom sera semblable au mien; celui de son père semblable au nom de mon père, elle nom de sa mère semblable au nom de la mienne. Il me ressemblera par le caractère, mais non par les traits du visage, il remplira la terre de justice et d'équité. "

Tout musulman croit à cette prophétie parce que El Boukrari est la parole même du prophète. Aussi les imposteurs, qui veulent jouer un rôle, savent si bien qu'ils n'obtiendraient aucune créance s'ils ne vérifiaient pas exactement les termes de cette prophétie, qu'ils ont tous le soin de se produire dans des régions où ils sont inconnus et de se faire appeler Mohamed ben Abdallah du nom du prophète et de celui de son père.
D'autres prophéties sont plus explicites; mais comme aucune ne donne l'époque de la venue du Moule Saa, il en résulte que cette menace du ciel est toujours suspendue sur la tête des musulmans et leur ôte toute confiance dans la durée des conditions de leur existence et dans la certitude de l'avenir.
Les Arabes n'ont donc aucune confiance dans la stabilité de l'ordre social dans lequel il vivent; bien au contraire, ils s'attendent à une brusque révolution qui doit le changer de fond en comble. Il en résulte aussi, et ceci est le point capital, que les Arabes n'ont aucune confiance dans la durée de notre domination; loin de là, ils ont la conviction intime que nous serons tût ou tard rejetés hors de leur territoire comme l'ont été les Espagnols (i). Ayant constamment dans la pensée que nous pouvons quitter leur pays d'un jour à l'autre, il leur est impossible de nous faire une soumission sincère, et, en ceci, l'intérêt religieux s'accorde avec l'intérêt matériel ou terrestre. Car, non seulement ils commettent une impiété en se soumettant à l'autorité des chrétiens, mais encore ils attirent sur leur tête toutes les vengeances du terrible Moule Saa. Ainsi la soumission des Arabes envers nous ne peut être, dans le fond de leur pensée, qu'une suspension d'armes. Ils ont combattu avec énergie pour repousser notre domination; impuissants, ils se soumettent, croyant voir dans cette impuissance une punition céleste; mais ils conservent l'espérance que l'heure du pardon sonnera, et qu'avec le secours du ciel ils retrouveront la force de secouer un joug odieux. Quelles que soient donc les protestations de dévouement qu'ils prodiguent, il est toujours à penser qu'elles ne sont pas sincères; qu'il existe dans leur cœur une espérance inavouée et que toute leur politique envers nous est basée sur l'éventualité d'un renversement prochain de notre autorité. Leur soumission n'est donc qu'une condition de l'armistice qui doit cesser quand sonnera l'heure.

La croyance dans les prophéties n'est pas bornée aux gens qui ont reçu une certaine instruction , elle est plus vivace, plus profonde peut-être, dans la masse de la population, où elle est entretenue par les Medhhas, conteurs historiens, qui vont partout racontant les faits du passé et les promesses de l'avenir, au nombre desquelles sont celles qui concernent le triomphe de la cause musulmane et notre expulsion du territoire. Les Arabes qui nous sont le plus dévoués croient, comme les autres, aux prophéties; dans leurs moments de franchise, ils l'avouent sans détours, et, quand on leur demande comment avec de pareilles idées ils peuvent nous servir, ils répondent que leur intention est de ne pas nous quitter; que nous sommes trop grands et trop justes pour les laisser exposés à la vengeance, quand nous abandonnerons le pays.
Il résulte de la puissance de ces croyances, que les Arabes nous sont surtout hostiles parce que leur religion le leur commande, et quand autrefois on pensait qu'Abd el Kader vaincu, notre autorité s'établirait facilement dans tout le pays, on se berçait d'une illusion dont l'expérience nous a démontré l'étendue.

Abd el kader avait su mettre dans sa main la nationalité arabe et en former presque un faisceau; mais quelle que fùt son autorité, elle pouvait être amoindrie par des fanatiques ou des adroits, exploitant les masses au nom de la religion. Bou Maza a eu un moment plus de partisans et plus d'autorité ({U' Abd el Kader, parce qu'il se donnait comme le Moule Saa et qu'il vérifiait quelques-unes des prophéties; à ce point qu'Abd el Kader lui-même en fut très préoccupé et qu'il envoya des Tolbas s'assurer, de visu, si Bou Maza était porteur de certains signes physique que les prophéties donnent au Moule Saa.
Dans l 'état des esprits, chez les Arabes, tout inspiré ou tout intrigant, qui s'y prendra avec adresse, est sûr d'avoir son jour de succès: nous pourrions citer de nombreux noms à l'appui de cette assertion. Tout aventurier qui couvre ses projets d'un prétexte religieux est sûr de trouver partout des amis, des auxiliaires, comme en ont trouvé Bou Maza, Abd el Kader et ceux qui dans tous les temps ont su attirer à eux la sympathie des masses et agiter le pays.

Nous, au contraire, bien que nous protégions la religion, et que nous nous présentions comme des bienfaiteurs de l'humanité, nous ne rencontrons partout que des ennemis, dont l'acharnement reste le même malgré la succession des générations.
Parmi ceux qui se présentent comme des inspirés, comme des cheriff, aucun ne se croit véritablement des droits à ce titre; mais tous savent qu'ils acquerront de la considération en se posant comme les défenseurs de la religion; et ils exploitent à leur profit la crédulité publique et le fanatisme. C'est ainsi que l'on voit surgir tant d'inspirés. Ce sont les adroits, les rusés, qui ont compris le côté faible des masses faciles l'exploiter, et qui se font souvent aider par des compères dévoués pour répandre et propager des miracles dont ils ont été témoins, ou pour jouer publiquement des comédies habilement préparées. La croyance en la puissance des cheriff va ainsi en grandissant, jusqu'au jour où des échecs répétés imposent la reconnaissance de l'imposture, et, même dans ce cas, on trouve toujours de bonnes raisons pour les excuser (i).

En général, les belles paroles, les protestations de dévouement ne font pas défaut; il importe que nous ne nous y laissions pas prendre, car si nous savons ce que nous dit tout chef indigène, nous ne savons pas aussi bien quel langage il tient à ses administrés. Mais nous pouvons aisément le supposer, tout se résume à peu près en ceci: " Par la volonté de Dieu, nous traversons de grandes calamités, les chrétiens sont nos maitres pour un temps, et quand nous aurons expié nos méfaits, Dieu nous donnera la force de les chasser; soyons patients, c'est encore obéir aux prescriptions de notre religion. "

Le capitaine Richard (1) dit que Si Mohamed, l'ancien Aga des Sbehhas, qui avait par moment une franchise étonnante pour un Arabe, montrait quelquefois les fils secrets qu'il faisait agir pour constituer et étendre son influence. Le premier consistait à laisser dans une parfaite impunité un certain nombre d'individus très hardis et très audacieux, dont il avait une liste et qui s'attachaient à lui par intérêt et aussi entraînés par l'audace et le courage dont il leur donnait journellement des preuves. Il appelait ces hommes (c les plumes de ses ailes ", et c'est, en effet, avec leur secours qu'il tenait tous les autres et les faisait agir à son gré. Quant à ceux, plus scrupuleux, qui n'osaient pas se montrer ses auxiliaires et qui souvent lui reprochaient les services qu'il nous rendait, il leur disait:
" Mes bons amis, je sais combien vous haïssez les chrétiens, conformément aux préceptes de notre religion; je sais qu'il n'est rien que vous n'entrepreniez pour assurer le triomphe de notre foi; mais, pour le moment, si vous pensez qu'il est un meilleur moyen que celui que j'emploie pour pénétrer tous les secrets et tous les projets des chrétiens, dites-le moi et je l'adopterai, tant mes aspirations sont conformes aux vôtres; et si vous pensez que la lutte soit plus profitable à nos intérêts, dites-le encore, je vous conduirai à l'attaque de la première colonne française; nous serons, sinon exterminés, au moins battus; mais nous succomberons pour la plus grande gloire de notre religion. "

Bien entendu, ces propositions ne sont pas acceptées, et les plus intrépides reconnaissent qu'il n'y a rien à faire qu'à plier et attendre.

Un chef arabe à notre service a besoin de mettre en œuvre toutes les finesses de son esprit pour exercer son autorité morale, et, quoi qu'il fasse, il perd toujours beaucoup de son prestige par ses relations avec nous. Le mieux qu'il puisse faire, pour ne pas trop déchoir aux yeux des siens, est de se présenter comme le défenseur de leurs intérêts, comme celui qui doit atténuer les rigueurs et amoindrir les exigences. Ils ne manquent aucune occasion de nous déprécier et de faire valoir les moyens qu'ils emploient pour nous tromper; et, malgré toutes ces ruses, les chefs arabes à notre service sont toujours amoindris moralement; tandis que des aventuriers, des voleurs, qui auraient le talent de faire accepter leurs brigandages comme des actes commis sur les infidèles, au nom de la religion, seraient acclamés et verraient autour d'eux de nombreux adhérents. L'origine de bien des révoltes, que nous n'avons réprimées que difficilement, n'est pas autre que celle-là.
En se rendant compte des situations relatives des anciens et des nouveaux possesseurs de l'Algérie, et surtout en présence des différences de religion, on peut tirer cette conséquence: que toute influence arabe nous est hostile, et qu'elle ne peut pas ne pas l'être; aussi faut-il toujours être en défiance et armé pour la répression.

Tant que nous aurons la force, nous n'aurons rien à craindre; si nous laissons supposer qu'elle manque, nous pouvons voir reproduire les insurrections qui ont éclaté sous tous les occupants. On a dit souvent, en France, dans un sentiment de philanthropie bien respectable, que les bienfaits nous attacheraient les Arabes, et qu'il ne fallait laisser échapper aucune occasion de leur montrer la supériorité de nos institutions et l'excellence de notre civilisation.
Il n'en est rien.
L'Arabe n'a aucun de nos besoins, et il dédaigne tout ce que nous recherchons. Son genre de vie répond au pays qu'il habite, et le notre n'y répondrait pas du tout. Nos procédés bienveillants n'auraient pas la valeur que nous supposons; ils seraient considérés comme une marque de faiblesse, ou au moins comme un défaut de confiance dans notre propre force.

Pour l'Arabe il faut que l'autorité soit lourde; plus elle pèse, plus elle est respectée. La suprême force est dans l'assujettissement des masses, et nous n'avons jamais été mieux obéis que quand les ordres ont été donnés par des chefs exigeants et prompts à la répression (i).

Nous l'avons dit, de toutes les raisons qui éloignent de nous les Arabes, celles qui naissent de la différence de religion sont les plus puissantes, et elles servent de base à toutes les agitations, à tous les soulèvements. Elles servent de texte aux prédications des corporations religieuses servent les projets ambitieux des exploiteurs; entretiennent une sourde irritation au Cœur des vaincus,

(1) Des exemples sont toujours utiles, Quand j'étais aux spahis, je rencontrais tous les jours deux tout jeunes gens qui avaient presque été élevés à la française, qui parlaient fort bien notre langue et avaient même un peu trop pris le mauvais côté des habitudes françaises. Ils étaient maquignons et pourvoyeurs de la remonte des spahis. On pouvait les croire loin du fanatisme musulman, il n'en était rien. Un jour je me promenais à cheval près des ruines d'Hippone, quand je vis accourir ces deux jeunes gens; ils me demandèrent si je n'avais pas vu un Arabe coiffé d'un turban vert: je venais, en effet, de le rencontrer et j'indiquai la route qu'il suivait; ils ne tardèrent pas à le rejoindre et ils l'amenèrent au bureau arabe. Par l'interrogatoire nous sûmes que cet Arabe, retour de la Mecque, avait prêché la guerre dans chaque famille, à Bône, que chacun avait fait son offrande et que même les deux maquignons s'étaient laissé aller il une grande générosité que peut-être ils regrettaient, puisqu'ils voulaient se saisir du prétendu cheriff, et ils nous disaient, avec une grande naïveté, qu'ils savaient que c'était un imposteur, un faux cheriff. Ils avaient apporté leur offrande quand ils croyaient avoir affaire à un inspiré, ils ne l'auraient pas réclamée s'ils étaient restés persuadés. Que doivent faire ceux qui sont élevés loin de notre contact, quand ceux qui sont élevés avec nous se laissent encore entrainer par le fanatisme? La disposition générale des esprits à notre égard n'est certainement pas bonne. Cependant, elle n'empêche pas que nous ne trouvions beaucoup de gens disposés à nous servir. Mais il n'est pas difficile de deviner le mobile de ces services: il est dans l'amour-propre et surtout dans la cupidité, car toute fonction, chez les Arabes, est l'occasion de plus ou moins de bénéfices illicites. Mais il ne faut pas compter sur la sincérité dans les relations. Tout chef arabe a, en effet, à satisfaire deux intérêts opposés: celui de ses administrés et celui de l'autorité; il ne peut pas se mettre en hostilité avec ses coreligionnaires, au profit des chrétiens, sans perdre de son prestige et de sa considération ou même sans s'exposer à perdre la vie sous la balle ou le poignard d'un fanatique. Il est donc dans la nécessité de louvoyer, d'avoir deux langages et, vraiment, son rôle est souvent difficile.

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