Esclavage dans la Régence.

           Les Algériens, les habitants de Tunis et Tripoli n'éprouvaient pas moins de satisfaction à réduire en esclavage les passagers d'un bâtiment qu'à s'emparer du navire et des marchandises. Un capitaine de vaisseau tombé dans cette position crut se sauver en embrassant le mahométisme .On reçut avec les cérémonies d'usages d' abjuration, mais cet acte de faiblesse ne le sauva pas ; car, au lieu de lui rendre la liberté, le roi en le félicitant de mourir dans la vraie croyance et d'aller directement au paradis, le fit pendre immédiatement.
           Ses malheureux compagnons furent livrés à toutes les horreurs de l'esclavage. On les embarqua d'abord sur une galère destinée à l'attaque d'un navire grec qu'on savait à deux cent quarante lieues en mer ; là, nus jusqu'à la ceinture, enchaînés trois par trois sur leurs bancs, ils étaient exposés aux mauvais traitements d'un maître et d'un contremaître qui, placés l'un à l'avant, l'autre à l'arrière, faisaient pleuvoir sur eux, sans motifs, une grêle de coups de fouet.

          Au retour,les captifs furent employés au travail des carrières : trois fois par semaine on les menait à la distance de trente milles chercher du bois de chauffage pour la ville ; ils partaient à sept heures du soir, et revenaient le lendemain à la même heure. En 1670 un vaisseau français fut pris par des corsaires des Maures. Les acheteurs examinaient surtout leurs mains, afin de connaître la qualité de l'esclave.

           Un chevalier de Malte et sa femme furent vendus quinze cents écus. L'acquéreur les conduisit chez lui, les présenta à sa femme qui les traita avec bonté, et leur offrit du pain, du beurre, des dattes et du miel. Le maître les questionna sur leurs moyens de rançon, et comme ils répondirent qu'ils n'avaient , on changea de ton à leur égard, et ils furent maltraités.            Enfermés dans des cachots souterrains fermés par une trappe en fer, ils y descendaient par une échelle de corde. Ils étaient employés à faire de la chaux, et au moindre arrêt une grêle de coups tombait sur leurs épaules. Ces malheureux furent rachetés en 1671 par les Pères de la Merci.

          Saint Vincent de Paul fut aussi esclave à Alger; voici comment il raconte lui-même cette circonstance de sa vie. Après avoir parlé du combat, il dit :

       " Cela fait, ils nous enchaînèrent, et après nous avoir grossièrement pansés, ils poursuivirent leur pointe, faisant mille voleries. Ils prirent la route de Barbarie, tanière et voleurs sans aveux du Grand-Turc, où étant arrivés, ils nous exposèrent en vente. Chacun de nous avait de la générosité des Turcs une paire de caleçons, un hoqueton de lin avec une bonnette. Ils nous promenèrent par la ville de Tunis, où ils étaient venus expressément pour nous vendre. Nous ayant fait faire cinq ou six tours par la ville, la chaîne au cou, ils nous ramenèrent au bateau, afin que les marchands vinssent voir qui pouvait bien manger et qui non, et pour montrer que nos plaies n'étaient point mortelles. Cela fait, ils nous ramenèrent à la place, où les marchands nous vinrent visiter tout de même que l'on fait à l'achat d'un cheval ou d'un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour voir nos dents, palpant nos côtes, sondant nos plaies, et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir, puis lever des fardeaux, et puis lutter pour voir la force d'un chacun, et mille autres sortes de brutalités. "

          Pendant trois ans que dura sa captivité, sa douceur, sa piété ne se démentirent jamais, non plus que la constance de sa foi qui fut mise à une rude épreuve. Le médecin, son deuxième maître, l'affectionna tellement jusqu'à sa mort, qu'il lui apprit la médecine, et qu'il lui offrit non seulement sa liberté, mais encore de l'adopter et de lui donner tout son bien, s'il voulait embrasser le mahométisme. La prière, le chant des psaumes, des hymnes, du Salve regina, furent l'arme qu'il employa pour résister, si jeune encore, sans aucun espoir de délivrance, aux séductions des plaisirs, des richesses, de la liberté, et surtout à celles de la reconnaissance, de l'affection qu'il avait pour ce bon maître, et de l'amitié que celui-ci lui témoignait tous les jours.

         Sa charité, sa sensibilité furent émues à la vue de tant de chrétiens captifs comme lui, et qui préféraient leurs maux à l'abandon de leur foi ; il les exhortait, il les encourageait, il leur rendait tous les services possibles ; mais lorsqu'il ne pouvait pas les approcher, pont produire les mêmes effets, avec cette dévotion qu'il eut toujours pour Marie, il chantait d'une voix forte :

          " Nous vous saluons, reine et mère de miséricorde; nous vous saluons, notre vie, notre joie et notre, espérance ; exilés en notre qualité de fils d'Ève, nous poussons vers vous nos cris et nos soupirs, dans cette vallée de pleurs, en gémissant et en versant des larmes. Soyez donc notre avocate, et tournez vers nous ces regards si miséricordieux ; et après cet exil, ô vierge Marie, clémente, pieuse et bonne, montrez-nous Jésus, le fruit béni de vos entrailles. "

          Les autres esclaves chrétiens répondaient à ces prières, à ces chants. Cet apostolat de notre saint conforta les faibles, corrobora les forts; aucun n'abandonna la foi de Jésus-Christ. On vit au contraire ces captifs plus patients, plus laborieux et plus résignés.

          Les héritiers du médecin avaient vendu saint Vincent à son troisième maître qui avait une jeune femme ; celle-ci prit plaisir à l'entendre chanter; elle l'y invita quelquefois, et alors surtout il choisissait le psaume 136, si poétique, composé plusieurs siècles auparavant par les enfants d'Israël aussi captifs à Babylone. Ce choix, si analogue à sa position, dénotait bien le bon Français, et eu même temps le saint qui n'oublie jamais la religion et le ciel, sa future patrie ; il chantait donc à cette femme infidèle, avec ce ton de foi et cet accent de charité qui font des miracles :

         " Etant sur les bords des fleuves de Babylone, nous nous y sommes assis, et nous y avons répandu des larmes en nous souvenant de Sion. Nous avons suspendu nos harpes aux saules qui bordent ces prairies, parce que ceux qui nous emmenèrent captifs nous ont demandé des cantiques de réjouissance, et que ceux qui nous arrachèrent de notre patrie nous ont dit : Chantez-nous quelques-uns des cantiques de Sion. Comment chanterions-nous les cantiques du Seigneur dans une terre étrangère ? Si je viens à t'oublier, ô Jérusalem, que ma main droite soit sans mouvement, que ma langue s'attache à mon palais, si je ne me souviens toujours de toi, si je ne mets ma plus grande joie à m'entretenir de Jérusalem.

          L'infidèle, touchée du zèle, de la piété, de l'onction du saint, reprocha plusieurs fois à son mari d'avoir abandonné son Dieu ; elle ne lui laissa pas un instant de repos qu'elle ne l'eût mis aux prises avec le fervent captif. Le renégat, que sa conscience agitait toujours, voulut bien entendre Vincent. Mais il ne résista pas longtemps à l'ascendant des vertus de notre saint, et cet esclave, vainqueur de ses maîtres, les amena captifs et convertis à la foi de Jésus-Christ.

           Ils arrivèrent en France le 28 juin 1607 ; le baptême de la femme et des enfants, l'abjuration du mari, sa rentrée dans le sein de l'Église, eurent lieu à Avignon. Le vice-légat du pape présida à la double cérémonie, pendant laquelle Vincent, embrasé des flammes de la sacrée dilection, et ravi de ces conquêtes du ciel sur l'enfer, bénissait en silence la bonté et les miséricordes du Seigneur.

Sources : Alger et les côtes d'Afrique par A. DE FONTAINE DE RESBECQ. 1848

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