CONSTANTINE 1836

        En dépit de sa confiance aveugle, El Hadj Ahmed fut forcé de reconnaître que l'attaque des Français était imminente ; mais les manifestations de Yusuf le touchèrent plus encore que les déclarations du Gouverneur. Il résolut aussitôt de châtier ce renégat, qui prenait le titre de bey, et osait sortir des murailles de Bône. Ayant réuni un effectif nombreux de cavalerie, il se mit à sa tête, s'avança jusqu'à Ras-el-Akba, près d'Announa ; puis vint s'établir à El Hammam, aux environs de Guelma. De ce poste il lança sur le camp de Dréan, un corps de cavaliers choisis ; mais Yusuf faisait bonne garde. Lorsque ses adversaires furent à portée, il sortit de ses lignes, se jeta impétueusement sur eux, les mit en déroute et leur tua 20 hommes. Le pacha rentra alors à Constantine, en laissant un poste d'observation aux environs de Guelma.

      Profitant habilement de l'impression produite par cet échec, Yusuf quitta son camp, dans la nuit du 23 au 24 juin, avec une colonne légère, sous le commandement du colonel Duverger et fit une reconnaissance jusqu'aux ruines de Calama, où nous avons réédifié la ville de Guelma. Il reçut en chemin, l'adhésion des populations indigènes et reconnut avec soin les gîtes d'étapes et la route que la colonne devait suivre.

      Cependant, le maréchal Clauzel était rentré à Alger, sans avoir obtenu les renforts qu'il demandait, ni même l'autorisation formelle d'entreprendre l'expédition ; on ne l'interdisait pas, mais il fallait attendre. Les rapports trop optimistes de Yusuf, les lettres des adversaires du pacha ne cessaient d'arriver et tous concordaient à présenter la situation d'El Hadj Ahmed comme des plus critiques : son prestige était tombé ; il n'avait plus personne autour de lui; les 'citadins ouvriraient les portes de Constantine, aussitôt que l'armée paraîtrait ; enfin, des contingents innombrables de cavaliers protégeraient sa marche.

      Cela était trop encourageant ; le maréchal se décida à tout préparer pour l'expédition, espérant encore qu'on lui enverrait des secours de France, mais résolu au besoin à tenter l'aventure avec ses seules ressources. Il employa donc le reste de l'été à envoyer, par mer, à Bône, le matériel et les troupes dont il pouvait disposer. En même temps, il insistait auprès de Yusuf pour qu'il obtînt les renseignements les plus précis sur Constantine, l'esprit de sa population et les ressources dont le pacha pouvait disposer.

     Le commandant-bey recevait chaque jour de la bouche des indigènes échappés de la ville, des détails plus ou moins contradictoires ; il en obtint d'une source plus sure. Depuis longtemps, vivait à Constantine un génois nommé Paolo di Palma ; les circonstances d'une carrière aventureuse en avaient fait un ami de jeunesse d'El Hadj Ahmed et celui-ci, devenu puissant pacha, le retenait auprès de lui, en lui accordant ses faveurs.

     Mais Paolo, comme les indigènes l'appelaient, était fixé sur le compte de son hôte et ne cherchait qu'à se soustraire à sa dangereuse amitié. Il avait déjà entretenu une correspondance secrète avec Raimbert, le dernier directeur du "Bastion de France" à La Calle, et tous deux échangeaient des lettres que les messagers emportaient cousues entre les semelles de leurs chaussures. Yusuf reçut de lui de précieux renseignements qu'il présenta de façon à justifier ses rapports.

     Dans le mois de septembre, eut lieu la chute du ministère Thiers, donc le président était seul favorable à l'expédition de Constantine. Le nouveau conseil refusait formellement d'envoyer aucun renfort et, comme le maréchal avait menacé de donner sa démission si sa demande était repoussée, le général Damrémont, arriva à Alger pour le remplacer, en même temps que cette nouvelle. Mais Clauzel refusa de lui céder son poste et, le 27 septembre, le ministre de la guerre lui écrivit qu'il le laissait libre d'entreprendre, avec ses seules ressources, une expédition dont il garantissait le succès. Enfin, comme preuve de sympathie, le roi annonça qu'il envoyait son fils, le duc de Nemours, pour le représenter dans cette campagne.

    S'attendant à être attaqué, El Hadj Ahmed avait pris quelques dispositions pour la défense de la ville et appelé à lui tous ses contingents; mais le mois de septembre s'écoula sans que les courriers de l'Est lui signalassent le moindre mouvement des chrétiens; des détachements se massaient au camp de Dréan ; c'était tout. Pour calmer son impatience, il réunit, à la fin de septembre une colonne légère, et en ayant pris le commandement, la conduisit avec diligence vers l'Est ; parvenu à Dréan, il attaqua audacieusement le camp, mais fut repoussé sur toute la ligne. Pour se venger, il rallia ses cavaliers et les entraîna jusque sous les murs de Bône, semant partout la dévastation et la terreur, puis revint à ses cantonnements sur les bords du Remel.

    Sur ces entrefaites, le général Trezel était venu prendre le commandement de Bône, où les troupes et le matériel ne cessaient d'être transportés; il fut assailli de plaintes contre Yusuf. Le bey de l'Est avait mis trop fidèlement en pratique les procédés des Turcs, et, trompé par des intrigants, s'était laissé entraîner à des actes blâmables qui lui avaient aliéné l'esprit des populations. "Si nous devons être traités par votre bey aussi durement que par celui des Turcs, répétait-on, il est inutile de changer." Le général en rendit compte à son chef et l'avertit en outre que Yusuf ne réunirait jamais les 1500 mulets qu'il avait reçu l'ordre de réquisitionner.

    AVANT de donner le récit des deux sièges de Constantine, par l'armée française, il est indispensable de jeter un rapide coup d'œil sur la situation du pays en 1836, et de fournir quelques détails sur les principaux acteurs dont les noms reviendront souvent sous notre plume.

    Les matériaux de cette partie de notre travail d'ensemble, ont été pris dans les ouvrages suivants, que nous nous dispenserons, en général, de citer :

     Histoire de Constantine sous les beys, par M. Vayssettes. - Histoire d'Alger, par de Grammont. - Annales Algériennes, par Pellissier de Reynaud. - Collection de la Revue Africaine et de la Société Archéologique de Constantine, contenant de nombreux travaux détachés de Féraud et autres auteurs. - Récits et Lettres du duc d'Orléans. - Cirta-Constantine, par Watbled (sur les notes de Berbrugger). - Histoire d'une Conquête, par C. Rousset. - Journaux de l'époque et Rapports officiels. - Récit du Capitaine de la Tour du Pin, (Revue des Deux-Mondes). - Algérie, par Carette (dans l'Univers pittoresque). - Souvenirs de l'abbé Suchet. - Correspondance de Saint-Arnaud. - Récit du caporal Tarissan, et Nous avons utilisé, en outre, un grand nombre de renseignements recueillis sur place, depuis 24 ans, chez les indigènes, ou trouvés dans des pièces passées entre nos mains.

     El Hadj Ahmed, fils de l'ancien Khalifa Mohammed, et petit-fils d'Ahmed bey El Kolli ; avait été nommé par le dey d'Alger Hosseïn, bey de Constantine, en août 1826. C'était un homme énergique, né dans cette ville, Koulour'li d'origine, et âgé alors d'une trentaine d'années. Il y avait rempli, sous de précédents beys, les fonctions importantes de Khalifa, sorte de premier ministre, et s'était créé d'implacables inimitiés; cela, joint à quelques actes véritablement irréfléchis, avait motivé son internement à Blida, d'où le dey venait de le tirer.

     La rupture d'Alger avec la France, en 1827, et les difficultés auxquelles Hosseïn eut dès lors à faire face, laissèrent le champ libre au nouveau bey de Constantine et il en profita largement, en ayant soin d'assurer le service des redevances au suzerain et de se montrer, en toute occasion, un vassal fidèle et dévoué. Il sévit surtout contre deux puissances le parti turc et la caste des marabouts trop indépendants. En 1830, il conduisit une véritable armée à Alger, et prit une part glorieuse au combat de Staouéli ; mais, lorsqu'il jugea la partie perdue, il s'empressa de regagner Constantine.

     A son arrivée, il trouva les portes de sa bonne ville fermées, et, pour recouvrer le pouvoir, se vit forcé d'organiser des contingents kabiles, au moyen desquels il triompha assez facilement de compétiteurs, en réalité sans mérite et indignes de lui. Maître de Constantine et de sa vaste province, il prit le titre de pacha, arraché à Hosseïn par la capitulation d'Alger et obtint du sultan la confirmation platonique de son investiture. Dès lors, El Hadj Ahmed régna à Constantine en véritable tyran, et l'on put croire, à distance, qu'il disposait d'une puissance plus grande qu'elle ne l'était en réalité.

     Au commencement de 1836, la population, courbée sous sa violence, venait, pour comble de malheur, de traverser une horrible épidémie, peste ou choléra, qui l'avait décimée. Les vieilles familles du pays et surtout les anciens fonctionnaires turcs, les janissaires, autrefois maîtres incontestés, maintenant objets de l'aversion du pacha, avaient été abaissés, dispersés, et leurs partisans, bien que nombreux, réunis dans la haine commune du despote, n'osaient rien dire et se tenaient à l'écart.

     El Hadj Ahmed ne se faisait pas d'illusion sur les sentiments réels de la population à son égard ; mais il tenait ses adversaires écrasés sous la terreur et avait, comme tout tyran, ses partisans. Les kabiles constituaient sa principale force ; il les avait appelés en grand nombre et ils remplissaient la ville d'artisans, et de soldats, s'attribuant une foule de privilèges.

    Voici, maintenant, ses principaux fonctionnaires :

     Ali ben Aïssa était son bras-droit, son alter-ego Kabile, originaire des Beni-Fergane, Ben Aïssa, chef de la corporation des forgerons, avait, en 1830, contribué pour une large part à la reprise de Constantine par le bey ; comme récompense, celui-ci le nomma bach-hanba (général) et l'employa, en cette qualité, à combattre et à réduire ses adversaires. Par son énergie et son goût de la guerre, Ben Aïssa justifia cette élévation et vit successivement les plus hautes fonctions lui être décernées. En 1836, il avait le titre de Khalifa et disposait d'une autorité sans bornes ; on dit même qu'il avait été élevé au rang de bey, puisque son maître s'était érigé pacha. Ahmed ben El Hamlaoui, d'une famille indigène de l'intérieur, secondait Ben Aïssa dans le commandement des troupes.

     El Hadj Mohammed ben El Bedjaoui, Koulour'li d'origine, remplissait l'importante fonction de Caïd Ed Dar, sorte de maire de la ville, mais avec des pouvoirs plus étendus que ceux que nous attribuons à cette fonction.

     Tels étaient les principaux chefs, disposant de l'autorité publique. A côté d'eux, la puissance religieuse se trouvait entre les mains de la, famille Ben El Feggoun, dont l'élévation remontait à l'époque de l'établissement de la domination turque au XVIe siècle). Son chef avait le titre de Cheïkh El Islam ; c'était alors un vieillard, Sid M'hammed, homme prudent, que son caractère religieux et son grand âge avaient porté à se tenir à l'écart des passions politiques ; il avait de nombreux fils, dont un, Hammouda, bien que précédé par plusieurs fères aimés, était appelé à jouer un certain rôle à Constantine, sous notre domination.

     Quant aux anciennes familles du pays les Ben Zekri, Ben Namoun, Ben Labiod, Ben Zagouta et autres, et celles des anciens beys, elles avaient été décimées et réduites à l'impuissance.

     Mais les beys de cette province s'étaient toujours appuyés sur de grands feudataires indigènes, sans lesquels ils n'auraient pu exercer aucune action dans l'intérieur et nous devons aussi les mentionner, en raison du rôle qu'ils sont appelés à jouer.

     Un des principaux était le Cheïkh El Arab, grand chef des tribus du Sud et des Hauts-plateaux. Cette importante fonction était restée, durant des siècles, dans la famille Bou Aokkaz, le dit Ben Sakheri, chef traditionnel des arabes Daouaïda du Zab. Mais, à la suite des révoltes sans cesse réitérées de ces chefs, Ahmed et Kolli, aïeul d'El Hadj Ahmed, leur avait suscité des rivaux, les Ben Gana, (vers 1771), et, depuis lors, cette fonction avait été dévolue, soit aux uns, soit aux autres. L'élévation de notre pacha, allié à la famille Ben Gana, lui avait rendu son autorité, et son chef, Bou Aziz ben Gana, était alors cheïkh El Arab.

Les Ben Sakheri avaient à leur tête Farhate ben Saïd, homme sans consistance et dont la vie n'avait été qu'une longue suite d'inconséquences. Il était devenu nécessairement l'ennemi acharné d'El Hadj Ahmed et avait soutenu contre lui des guerres qui s'étaient terminées par des échecs définitifs. Farhate, entré en relation avec les gouverneurs français d'Alger, ne cessait de les pousser à attaquer Constantine, leur promettant le concours de nombreux cavaliers du Sud.

     Un autre ami dévoué du pacha était Ahmed bou Aokkaz ben Achour, cheïkh du Ferdjioua, vrai type de baron. du Moyen-âge, arrivé au pouvoir par le meurtre et l'usurpation. Il était puissamment soutenu par ses parents, les Ben Azz ed Dine, du Zouar'a.

     Enfin, El Hadj Ahmed était allié à certaines branches des Mokrani de la Medjana et, par conséquent, avait comme adversaires les branches rivales de cette famille, si profondément divisée. Les tribus de l'Est et du Sud-Est de la province, c'est à dire les groupés désignés sous les noms génériques de Henanecha et Harakta étaient eu révolte ouverte contre le pacha. qui n'avait cessé de les opprimer, en les soumettant au régime de la razia.

Telle était la situation du pays en 1836.

     Mais l'affaire était trop engagée pour qu'un inconvénient de ce genre fut de nature à l'arrêter. Les troupes devant former la colonne étaient concentrées, et le 29 octobre, débarqua, à Bône, le prince royal. Clauzel arriva le surlendemain ; le 2 novembre, un ordre du jour communiqué à l'armée, fit connaître la composition de la colonne expéditionnaire.

     En même temps le maréchal adresse à la population de Constantine une proclamation inspirée par la conviction qu'elle s'est séparée de son pacha. Il lui annonce que l'armée sera logée dans les maisons, mais que toutes les mesures sont prises pour que les biens, les croyances et les personnes des musulmans soient strictement respectés sous la protection du drapeau de la France. Nous ignorons si cette pièce parvint aux destinataires et, par suite, quel fut l'effet de l'éloquence du Maréchal. Voici la composition de l'armée expéditionnaire :

Infanterie :59 e, 62e, 63e de ligne; 2e, 17e léger; Ier bataillon d'Afrique ; Compagnie franche : 5.300 hommes Génie. - 17 compagnies 650 hommes Artillerie 545 hommes

Ouvriers d'administration et train 250 hommes Cavalerie: 3e chasseurs d'Afrique, spahis réguliers et gendarmerie 895 hommes.Troupes indigènes :Bataillon turc Spahis irréguliers 300 hommes 200 hommes Total:8.040 hommes

     Plus 30 officiers, formant l'état-major général.L'effectif des chevaux et mulets, de selle et de trait, était d'environ 1,600 ; plus 400 mulets de réquisition. L'armée fut, divisée en quatre brigades, sous le commandement en chef du maréchal Clauzel, assisté du duc de Nemours, qui prit la première brigade, et des généraux de Rigny et Trézel. Le colonel Lemercier, du Génie, était directeur du siège, et le colonel de Tournemine commandait l'artillerie. Berbrugger, secrétaire du maréchal, suivait l'expédition comme historiographe.

    Le vieux général duc de Caraman avait obtenu la faveur d'en faire partie comme amateur.Plein d'ardeur et de confiance, Clauzel communiqua à tous son entrain et ce fut dans ces dispositions que l'armée se concentra à Dréan. Mais les premiers jours de ce mois de novembre furent très pluvieux et, par suite de ce contre-temps, la tête de colonne ne quitta le camp que le 9. Après divers incidents sans importance, l'armée se trouva réunie en entier sous Guelma le 15. L'avant-garde avait déjà pris possession de l'emplacement de la future ville ; on y éleva une redoute, en utilisant les ruines romaines, et un dépôt de vivres et de munitions y fut placé, sous la garde d'un bataillon d'infanterie. Quant aux nombreux contingents indigènes promis par Yusuf et par les cheïkhs, on les attendit en vain. Les goums des Henanecha et des tribus voisines étaient bien partis, mais ils se tenaient à distance et l'on ne cessa de voir, sur les collines, les groupes de cavaliers refusant de s'approcher et gardant une attitude expectative jusqu'aux environs de Constantine.

     Le 16 au matin, l'armée se remit en route et continua sa marche, sans autres incidents que quelques escarmouches de cavalerie sur les flancs. A partir de l'Oued-Zenati, la pluie ne cessa de tomber ; lorsque la colonne atteignit les hauts plateaux, elle devint de plus en plus froide et se changea en neige. Plusieurs soldats moururent, de froid. Enfin, dans la soirée du 20, l'armée, rangée autour de ce monument antique appelé par les Arabes "la Soumaa", et que les troupes baptisèrent, on ne sait pourquoi, du nom de "Tombeau de Constantin" (derrière le Khroub), aperçut, entre deux ondées, la ville, qui; fut saluée de longues acclamations. On . voyait aussi, sur les mamelons de la rive gauche du Bou-Merzoug, la, cavalerie du pacha, se tenant hors de portée. Le lendemain, 21, la colonne-descendit dans la vallée de l'Oued-Hamimim, et, comme ce ruisseau était démesurément gonflé par les pluies et la fonte des neiges, il fut très difficile au convoi de le franchir. Cependant, grâce au courage de tous, on sortit de ces fondrières et le gros de l'armée atteignit, dans l'après-midi, le plateau du Mansoura.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE