EXTRAIT DE

LA REVUE DE PARIS
"

1837 DU CAMPS DE DREAN A GUELMA

Epidémies cholériques et les affections diarrhéiques

.../...Je visitai ces corailleurs pour constater le fait par moi-même, et j'en informai de suite le gouverneur, en lui prédisant que s'il ne se hâtait de porter son armée en avant, de manière à l'isoler complètement de la ville de Bone, elle ne tarderait pas à être en proie à l'épidémie cholérique.
Le lieutenant-général Damrémont hésitait encore, ne sachant pas s'il attendrait ou non les renforts qu'il avait demandés en France ; mais les raisons que je fis valoir le décidèrent, et dès le lendemain les troupes qui étaient encore à Bone, partirent pour le camp de Medjez-Amar.

Je quittai Bone le 26 septembre avec monseigneur le duc de Nemours, par un temps magnifique; la chaleur était encore très forte, et nous fîmes une lialte de quelques heures au camp de Dréan, afin d'éviter le soleil du milieu du jour. De Bone à Dréan, on a tracé une belle route qui parcourt une plaine rase, laissant la Seybouse à droite ; mais il suffit malheureusement de quelques heures de pluie pour inonder cette plaine et intercepter toute communication entre les deux points, que sépare une distance de cinq lieues.
Le camp de Dréan est assez bien fortifié et sert de première étape aux troupes et aux convois que l'on dirige actuellement sur Constantine. Il est fâcheux qu'il manque d'eau et de bois, et qu'il faille aller à une assez grande distance du camp pour s'en procurer. Ce poste est situé au milieu de la plaine des tribus amies de El-Adjar et El-Adouar.
A quatre heures de marche du camp de Dréan, on traverse le ruisseau de Nechmeya, où un camp a été établi l'été dernier. Le ruisseau est toujours pourvu d'eau, et le pays est assez boisé. Nous y avons passé la nuit. Au premier aspect, ce camp, si remarquable par une excessive propreté et par l'élégante distribution des cabanes en feuillage sous lesquelles les soldats s'étaient abrités, paraît convenablement placé sous le rapport de l'hygiène ; mais en étudiant sa topographie, il est aisé de se convaincre du contraire, surtout si on se rappelle ce que nous avons dit du danger d'habiter les vallées qui débouchent dans des plaines marécageuses.
Tel est le reproche mérité que nous pouvons adresser à la position de Nechmeya. Ce camp est situé à l'extrémité de deux grands, ravins qui aboutissent l'un et l'autre au sud de la plaine mar récageuse de Guelma. Aussi n'avons-nous pas été étonné d'apprendre que plus de la moitié d'un bataillon du 11° régiment, qui y tenait garnison, avait eu à souffrir de fièvres intermittentes.
En quittant Nechmeya le 27, nous montâmes la longue côte de Mon-Elfa. Là commence une première chaîne de montagnes de deux lieues d'étendue, d'un accès fort difficile; mais ici, comme sur tant d'autres points de l'Atlas que les Français ont franchis depuis la conquête de l'Algérie, les efforts de l'art ont triomphé des obstacles de la nature, et grâce à la persévérance de notre armée, une route impérissable, creusée largement dans le roc, ouvre aux voitures une circulation facile.
Au pied du versant sud , on rencontre Hamman-Berda, où nous avons établi un petit poste militaire. Hamman-Berda est remarquable par des ruines de monumens romains, par des restes de voies romaines parfaitement conservées et par d'abondantes sources d'eaux minérales, légèrement styptiques, dont la température esta 22° Centigrades.

Nous laissâmes sur notre gauche Guelma, dont je parlerai plus loin, pour gagner directement la superbe et riche vallée de la Seybouse, à l'extrémité méridionale de laquelle se trouve le camp de Medjez-Amar, où nous arrivâmes à deux heures après midi. C'est à cette place qu'un an auparavant nous avions établi nos bivouacs dans un site agreste et sauvage, couvert d'arbres de toute espèce.
Les branches de l'olivier et du myrte servaient à alimenter nos feux, et nous réjouissaient par un vif pétillement, que les soldats comparaient à celui d'une bonne friture, dont malheureusement ils n'avaient que le bruit. Nous découvrîmes, cette année, une plaine rase, au milieu de laquelle s'élevait une véritable place de guerre, avec ses remparts, ses fossés, ses ponts, ses canons et son arsenal.
En dehors des fortifications, toute la garnison sous les armes, musique en tête, attendait l'arrivée du prince qui devait la passer en revue. Les rues de ce camp, alignées au cordeau, étaient bordées d'élégantes maisons en feuillage, destinées aux soldats; celles des chefs ne se distinguaient que par des proportions plus grandes. Chaque régiment occupait un quartier, à l'entrée duquel on lisait son numéro.
Un ordre admirable, une propreté extrême, régnaient dans l'intérieur de cette ville improvisée et vraiment féerique. Rien n'y manquait : spectacle, café, grands établissemens pour les administrations des vivres et des hôpitaux, voire même un superbe palais bâti en feuillage, sur des dimensions vraiment grandioses et digne de loger un roi. Ce palais était destiné au prince, qui l'habita pendant son séjour à Medjez-Amar.
La vie et le mouvement de ce camp, l'ardeur martiale de notre belle armée d'Afrique, l'aspect d'une ville européenne jetée tout d'un coup au coeur de ces plaines désertes; le bruit du canon, répété mille fois par l'écho des montagnes; des airs guerriers, auxquels le Kabaïle était seul insensible; une fête solennelle qui, pour beaucoup, ne devait pas avoir de lendemain , tout cela ouvrait l'aine à des émotions d'un charme infini, qu'il faut renoncer à dépeindre.

Le camp de Medjez-Amar, avec ses magasins et ses approvisionnemens de toute espèce, situé à vingt lieues de Bone et à la moitié du chemin de cette place à Constantine, devenait ainsi la base de nos opérations militaires. Cette position puissante était pour nous d'un immense avantage dans un pays entièrement dénué de ressources.
Medjez-Amar est d'ailleurs, sous un autre rapport, fort important, car il commande le défilé dangereux du passage de la Seybouse, dont un ennemi habile se fût certainement emparé un an auparavant, lors de notre retraite de Constantine, afin d'arrêter notre marche.
Le passage de cette rivière offrait d'immenses difficultés, à cause de l'escarpement de ses hautes rives et de l'encombrement du gué, où d'énormes pierres se trouvaient entassées.
b Les bras des travailleurs pris dans l'armée et dirigés par lés officiers du génie aplanirent heureusement ces obstacles.

Les bords de la Seybouse sont rians et fertiles; on n'y voit point de marécages. D'épais buissons couvrent le sol et arrêtent les rayons du soleil. On rencontre à chaque pas des sources d'eau fraîche et limpide, et l'atmosphère n'apporte à l'odorat que le parfum des plantes aromatiques dont s'engraissent de nombreux troupeaux.
Comment, avec tant de conditions hygiéniques favorables à la santé, expliquer le grand nombre de malades fournis par le camp de Medjez-Amar? Il est facile d'indiquer la cause de ces maladies. A trois cents lieues de sa patrie, transporté tout d'un coup sous un nouveau climat, le soldat français ne met en pratique aucune de ces sages précautions auxquelles nous soumettons même les plantes exotiques dont nous voulons doter notre pays. Il ne change aucune pièce de son habillement.
Jamais, à l'exemple des indigènes, il ne porte de flanelle sur la peau ; jamais il ne s'abstient, comme ceux-ci, de sortir et de se livrer au travail en été pendant la grande chaleur du jour. Il n'imite pas non plus leur prudente réserve dans l'usage du lard et des boissons alcooliques.

En Afrique, où l'on devrait veiller avec la plus scrupuleuse attention à ce que la nourriture de l'homme de guerre fût constamment de très bonne qualité , le pain a toujours été très inférieur à celui des garnisons de France ; plus d'une fois on s'est servi de farines avariées, et entre autres à Medjez-Amar La qualité du vin laisse aussi beaucoup à désirer.
Dans les camps, les soldats peuvent rarement se procurer des légumes frais, et dans certaines localetés, à Bougie par exemple, ils ont été quelquefois réduits à ne manger que du porc et du boeuf salé pendant des mois entiers. Il est vrai que la viande est généralement de bonne qualité, au moins dans la province de Constantine , et que le riz de distribution est également bon.
Le riz et la viande sont des alimens par excellence, et dont l'armée devrait faire sa nourriture presque exclusivement, surtout dans les camps, où les affections diarrhéiques sont si fréquentes. Mais la ration est trop exiguë, et je fais des voeux sincères pour qu'elle soit doublée, au moins pendant le séjour dans les lieux malsains.
Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans le développement de toutes les questions relatives à l'hygiène du soldat en Afrique. Cette hygiène est encore toute à faire ; mais nous croyons que, même au point de vue de l'économie, une réforme salutaire dans cette partie de l'entretien des troupes ne saurait être sérieusement combattue.
On consommera, je le sais, plus de riz et plus de viande, mais on économisera des journées d'hôpital. La première économie, la plus impérieuse de toutes, doit avoir pour but de conserver la santé de l'armée.
Depuis plusieurs jours M, le duc de Nemours était souffrant. Nous avions à redouter le choléra qui régnait à Bone, les fièvres intermittentes et la d.ysseriterie qui sévissaient avec violence dans l'armée.
On cherchait donc à dissuader le prince d'aller visiter le camp de Guelma, qui était réputé fort malsain. Mais M. le duc de Nemours sentait le besoin d'exprimer à la garnison de Guelma sa satisfaction pour les travaux immenses qu'elle avait accomplis depuis un an, malgré des privations de toute espèce, et toutes les remontrances ne purent arrêter son généreux courage. Il y a un an à peine que de Guelma, de toute cette ancienne ville romaine, il ne restait guère qu'un mur d'enceinte, les traces d'un cirque et l'emplacement d'un temple marqué par quelques débris. Aujourd'hui, après un sommeil de plusieurs siècles, Guelma vient d'être rappelé à la vie. On est frappé, à la vue de cette cité, des proportions minimes des maisons antiques comparées à nos demeures modernes. Mais il faut se souvenir que Rome chercha toujours la beauté dans l'harmonie , et qu'elle réservait pour les monumens publics la splendeur et les proportions géantes. A côté de ces restes d'architecture antique, on voit s'élever les constructions nouvelles, bâties avec de larges pierres de taille qui toutes proviennent de monumens ruinés. Les travaux sont entrepris sur une grande échelle ; ils consistent principalement en établissemens pour le casernement , les hôpitaux et les subsistances. C'est sous la direction du colonel Duvivier que la garnison de Guelma vient d'achever ces travaux importans. Pendant la première expédition de Constantine, l'armée, en passant à Guelma, avait laissé dans cette place trois cents fiévreux, que déjà elle traînait péniblement à sa suite, et à notre retour nous fûmes agréablement surpris de trouver les hôpitaux vides; tous les malades étaient guéris. Ce fait parlait assez haut en faveur de la salubrité de Guelma.

Le maréchal Clausel comprit aussitôt toute l'importance de cette place, et malgré les graves préoccupations que notre glorieuse retraite de Constantine devait lui donner, il n'hésita pas à faire immédiatement occuper Guelma par une forte garnison, à laquelle il laissa ses instructions. Mais les travaux considérables entrepris à Medjez-Amar firent bientôt oublier Guelma. On diminua la garnison de cette place, qui fut privée même, d'après le rapport du commandant supérieur, des bras nécessaires pour le service des postes militaires. Les immondices de toute nature s'accumulèrent; un ruisseau d'une eau vive et très pure, amené dans la place pour ses besoins, s'était répandu en nappe et formait une large mare boueuse au milieu de laquelle gisaient des cadavres d'animaux en pleine décomposition; en un mot, Guelma devint en peu de temps un cloaque infect. La garnison était presque entièrement composée de malades, et, ce qui m'étonne, c'est que la peste ne s'y soit pas déclarée.

Ceux qui ont visité Guelma savent que je ne trace point ici un tableau exagéré : j'aurais passé ces faits affligeans sous silence si je n'avais pas à coeur de prouver que Guelma, dont la salubrité était incontestable autrefois, peut encore aujourd'hui être habité sans danger, pourvu qu'on n'y viole pas toutes les lois sanitaires. La visite du prince porta d'ailleurs ses fruits : des ordres furent donnés pour le nettoyage des maisons, et chacun se mit aussitôt à l'oeuvre.

Nous mîmes à profit les quelques jours que nous avions encore à passer au camp de Medjez-Amar, pour aller visiter les eaux thermales d'Hamman-Mescoutine.

A quatre milles environ, à l'ouest de Medjez-Amar, après avoir traversé la Seybouse, et laissé derrière soi plusieurs chaînons de l'Atlas, d'un difficile accès, on découvre un large plateau sur lequel s'élèvent plusieurs centaines de pyramides, dont la disposition, les dimensions et la blancheur offrent de loin l'aspect d'un camp couvert de tentes. Vus de près, les cônes pyramidaux semblent formés de pierre calcaire tendre et poreuse; leur base n'a pas moins de douze pieds de diamètre, et leur sommet ne s'élève guère qu'à une hauteur de quinze pieds. J'ai remarqué quelques pyramides jumelles , offrant, pour particularité, un seul tronc haut de cinq pieds au-dessus du sol, et donnant naissance à deux têtes coniques dont la régularité symétrique atteste que ces deux germes, nés et morts le même jour l'un et l'autre, ont vécu en parfaite harmonie A quatre milles environ, à l'ouest de Medjez-Amar, après avoir traversé la Seybouse, et laissé derrière soi plusieurs chaînons de l'Atlas, d'un difficile accès, on découvre un large plateau sur lequel s'élèvent plusieurs centaines de pyramides, dont la disposition, les dimensions et la blancheur offrent de loin l'aspect d'un camp couvert de tentes. Vus de près, les cônes pyramidaux semblent formés de pierre calcaire tendre et poreuse; leur base n'a pas moins de douze pieds de diamètre, et leur sommet ne s'élève guère qu'à une hauteur de quinze pieds. J'ai remarqué quelques pyramides jumelles , offrant, pour particularité, un seul tronc haut de cinq pieds au-dessus du sol, et donnant naissance à deux têtes coniques dont la régularité symétrique atteste que ces deux germes, nés et morts le même jour l'un et l'autre, ont vécu en parfaite harmonie.b Le plateau qui a donné naissance à ces végétations phénoménales qui peut-être n'existent sur aucun autre point de la surface du globe, est limité à l'ouest par un ravin de vingt mètres de profondeur, et repose sur des rochers dont la superficie, recouverte d'une couche calcaire, blanche et friable, est privée de toute végétation.

Sur la crête de ce ravin surgissent plusieurs sources d'eaux minérales, d'une odeur sulfureuse suffocante, et dont la température varie de 50 à 70 degrés Réaumur. Les sources principales sont aux extrémités de cette crête, qui est dirigée du nord au sud, et dont le développement peut être d'environ quatre-vingts toises.
Les sources du nord, moins remarquables que celles du sud, sont situées sur un plateau très proche du ravin, leurs eaux s'échappent en bouillonnant, et dégagent un gaz que je n'ai pu recueillir. Lés jets les plus vigoureux ne s'élèvent qu'à quelques pouces, l'eau se répand en nappe et forme un petit lac. Une analyse attentive nous a fait remarquer autour des jets de chaque source un cylindre calcaire, véritable étui dont les dimensions sont calquées sur le volume d'émission des eaux-mères; celles-ci, à peine échappées du sein de la terre, travaillent à la formation de cette gangue protectrice. Ainsi s'explique pour nous la formation des pyramides calcaires que nous venons de décrire. Cette gangue forme en effet des cônes plus ou moins complets et de dimensions différentes, selon leur âge ; ici, ces cônes n'existent encore qu'à l'état rudimentaire, ils sont cylindriques, friables, épais seulement de quelques lignes, et dépassent à peine le niveau du sol; là ils sont déjà en pleine croissance, leur hauteur est de un à quatre pieds, elle s'accroît incessamment par le dépôt de nouveaux sels calcaires, et le jet des eaux minérales est forcé de grandir en même temps pour s'élever au-dessus du sommet des cônes. Comme les eaux séjournent plus de temps au pied des cônes qu'à leur sommet, il s'ensuit aussi que la base reçoit un plus grand dépôt salin. C'est ainsi que la forme conique est substituée peu à peu dans ces stalagmites de venus adultes à la forme cylindrique de l'embryon. Mais il arrive un moment où la source, épuisée en efforts, s'arrête et refuse de monter. C'est alors que le dépôt calcaire, continuant à se faire au sommet de ces excroissances, le cône finit par se fermer complètement, et l'eau ne trouve plus d'issue pour s'échapper. Forcée alors de changer de route, elle forme une autre source dans le voisinage, et le même jeu se renouvelle. Ces sources surgissent ainsi sans cesse sur de nouveaux points, et cheminent, pour ainsi dire, de proche en proche, dans la direction de l'est à l'ouest

Ces sources minérales offrent encore une particularité bien curieuse; elles sont douées des fonctions de locomotion, de régénération et même de respiration; s'il est permis, dans un sujet sérieux, de comparer au phénomène de la respiration les singuliers accidens dont j'ai eu le spectacle en observant les sources du sud : des tourbillons d'une vapeur blanche, épaisse et brûlante, s'élancent à plus de soixante pieds, avec force, et un bruissement analogue au bruit de soufflet d'une respiration fébrile, accompagne cette émission. Ici, l'eau est en ébullition constante, sa température est à 76 degrés Réaumur, tandis que les sources du nord n'élèvent le thermomètre qu'à 50 degrés, les vapeurs qui s'en échappent répandent une odeur sulfureuse et suffocante.

Les sources du sud laissent tomber leurs eaux du sommet du ravin en cascades nombreuses et très abondantes. Tout le versant du ravin sur lequel ce eaux s'écoulent est tapissé de concrétions calcaires. Ces concrétions, d'un aspect brillant et d'une grande blancheur, décuplent la lumière en la reflétant. Avoir, sur ce versant, des centaines de pyramides scellées l'une contre l'autre, du sommet desquelles sortent avec bouillonnement et bruit des eaux limpides mêlées à d'épaisses vapeurs, on dirait autant de cratères d'où s'échappent des flots de laves. Il est digne de remarque qu'ici, les pyramides sont tronquées à leur sommet, ce qui leur donne l'apparence de plates-formes superposées les unes au-dessus des autres, à partir du pied jusqu'au sommet; du ravin. La configuration du terrain fournit l'explication de ce phénomène ; et, en effet, les sources les plus élevées, en versant leurs eaux sur celles qui sont au-dessous d'elles, déposent des sels qui comblent l'espace compris entre les pyramides. Aujourd'hui que les sources minérales sont acculées au ravin, et que les pyramides sont multipliées sur la crête au point de ne plus laisser place à de nouveaux cônes, qu'adviendra-t-il ? Les sources qui, évidemment, ont fait ici une station, finiront-elles par passer le ravin et se porter de l'autre côté? c'est assez probable, puisque, derrière elles, elles ont laissé d'autres pyramides séparées par d'autres ravins.
Attirées dans le ravin où les sources se jettent, les eaux se séparent en deux ruisseaux ; l'un fuit sous les rochers sur lesquels reposent les pyramides, comme s'il devait servir à l'alimentation des sources principales ; l'autre, après avoir circulé entre des digues où la main de l'homme se fait reconnaître, alimente un moulin et va se jeter dans la Seybouse, dont les eaux sont réputées malsaines dans le pays.

J'ai recueilli, dans ce ruisseau, une espèce de mousse à longue soie, ou crinière, qui croît dans ses eaux, dont la température est à 41 degrés Réaumure, et dont j'ai conservé un échantillon. J'ai vu, dans ce ruisseau, à un endroit plus rapproché des sources et dont la température était plus élevée de quelques degrés, des touffes de joncs semblables à ceux d'Europe, et dont la tige sortait de l'eau de six à huit pouces. M. le lieutenant-général Fleury m'a donné une plante herbacée qu'il venait de récolter sous mes yeux, au lieu même d'où s'élançait la source. Les racines de cette herbe, dont j'ai soigneusement recueilli un échantillon, baignaient dans une eau à la température de 60 degrés Réaumur.
J'enverrai, plus tard, à l'Académie, divers fragmens de dépôts calcaires : les uns de nouvelle création et encore mous, les autres plus âgés, et durcis par le contact de l'air.
Les restes de construction romaine qu'on trouve encore à Hamman-Mescoutine ne permettent pas de douter que ces eaux n'aient eu une grande renommée. Ces ruines consistent principalement en arches, en un aqueduc, et en quelques pans de murailles parfaitement conservées et bâties en pierre de taille. Aujourd'hui les indigènes désignent les sources d'Hamman-Mescoutine sous le nom de Bains maudits, et cette dénomination est justifiée autant par leur aspect merveilleux que par les guérisons miraculeuses qu'elles opèrent.

Le corps d'armée réuni au camp de Medjez-Amar était fort de 13,000 hommes, y compris 1,000 à 1,100 cavaliers, l'artillerie, le génie et l'administration , ce qui réduisait le chiffre des baïonnettes à 7,300. Le nombre total des chevaux s'élevait à 6,000, celui des mulets de bât à 483, celui des voitures à 400 environ, et celui des canons à 27, dont 17 pièces de siège.
Afin d'alléger un si lourd convoi et d'éviter, autant que possible, l'encombrement, on fit partir le corps expéditionnaire en deux colonnes, le 1er et le 2 octobre. Les soldats reçurent, à leur départ du camp, du pain frais pour deux jours, du biscuit pour deux jours, et deux sachets contenant chacun pour quatre jours de biscuit et de riz considéré comme pain, de sorte que chaque homme portait dans son sac pour douze journées de vivres.

Depuis longtemps j'avais remarqué, et surtout à Mascara, combien l'eaude-vie, que souvent on distribue pour plusieurs jours d'avance, avait été fatale aux soldats; il m'était démontré que les liqueurs alcooliques sont pernicieuses dans l'Algérie. Lors de l'expédition de Tlemcen, et d'après mes conseils, on avait remplacé l'eau-de-vie par le café, boisson fort salutaire et dont les indigènes font grand usage. Les soldats avaient fini par si bien s'habituer à cette boisson, qu'à l'exception des ivrognes, tous la préféraient à l'eau-de-vie. Nos prévisions furent couronnées de succès, et, bien que l'armée fût partie d'Oranun mois auparavant, épuisée par les affections diarrhéiques contractées pendant l'expédition de Mascara, elle était, à son retour de Tlemcen, dans l'état sanitaire le plus satisfaisant.
Lors de la première expédition de Constantine, un préjugé funeste avait fait préférer l'eau-de-vie au café.
Malheureusement on put constater une fois encore les effets pernicieux de cette liqueur.
Les soldats qui, épuisés par la faim et les souffrances, voulurent, au moyen de l'eau-de-vie, réparer leurs forces, furent pour la plupart victimes de cette imprudence : une faible dose avait suffi pour les plonger dans l'ivresse. Près de Constantine, autour des voitures où l'eau-de-vie avait été abandonnée, nous vîmes, avec une émotion pénible, les cadavres décollés d'une foule de ces malheureux livrés sans défense au fer de l'ennemi. Ce fut là une grande et triste leçon, dont on sut profiter en 1837. Cette fois l'eau-de-vie fut rejetée, et on donna à chaque soldat pour huit jours de café et de sucre.
A peu de distance de Medjez-Amar on ne rencontre plus dans le pays aucun arbre; le chardon remplace le chêne et devient le roi de la végétation dans les plaines immenses qui s'étendent jusqu'à Constantine, et qui, au printemps, sont couvertes de riches moissons. On avait d'abord pensé à faire du charbon à Medjez-Amar, et à le distribuer en petits sachets; mais ce projet fut abandonné. Chaque soldat mit sur son sac un petit fagot ; de la main gauche il portait le fusil, la main droite fut armée d'une grosse canne de cinq pieds de hauteur. Cette idée était des plus heureuses et atteignait un double but, celui d'empêcher que le soldat ne manquât de bois pendant la route, et de lui fournir en même temps une canne pour l'aider à porter l'énorme fardeau qui chargeait ses épaules. Ce fardeau consistait en une ration de vivres pour douze jours, cent vingt cartouches, du sucre, du café, du sel, du bois, du linge, un fusil, une giberne. Le sac seul pesait quarante livres. En présence des faits que nous citons, les admirateurs les plus aveugles de l'antiquité sont réduits au silence. Nos soldats peuvent être comparés avec justice aux légions romaines.

La première journée de marche d'une armée est toujours difficile, surtout quand il faut mettre en mouvement un lourd convoi; aussi n'allâmes-nous bivouaquer, le 1er octobre, qu'à deux lieues et demie de Medjez-Amar, au col du Ras-el-Akba, qui est élevé de huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer. A partir d'une lieue au-delà de Medjez-Amar, jusqu'à Constantine, on se trouve constamment dans des régions très hautes, et c'est à cette cause qu'il faut attribuer le brusque changement de la température : le froid se fait alors sentir vivement, et la pluie est glaciale.
Nous découvrîmes à moitié chemin, sur notre gauche et à quinze minutes de la route, quelques ruines assez bien conservées d'une ancienne ville romaine appelée Annonna ; mais nous ne pûmes les visiter. En arrivant au col, la pluie tomba pendant plusieurs heures avec assez d'abondance ; les terres commençaient à être détrempées, les voitures avaient de la peine à marcher, et déjà l'on était venu informer le lieutenant-général Valée que les pièces de 24 ne pouvaient arriver jusqu'au Ras-el-Akba.
Alors nous fut révélé tout ce qu'il y a de volonté, d'énergie et de puissance dans le caractère du général : sauter à bas de cheval, s'armer d'un fouet de conducteur, stimuler hommes et chevaux du geste et de la voix, triompher des obstacles et amener son artillerie au sommet de l'Atlas, tout cela fut pour lui l'affaire d'un moment.

Pendant toute la nuit, le temps ne cessa d'être orageux; il fut même question de retourner à Medjez-Amar pour y attendre le retour des beaux jours; mais l'apparition du soleil, qui le lendemain vint nous réchauffer, fit abandonner ce projet.

Le 2 octobre, nous descendîmes le revers des montagnes du Ras-el-Akba jusqu'au marabout de Sidi-Tamtam, situé sur la rive gauche du l'Oùed-Zenati, où nous arrivâmes de bonne heure. Nous n'avions guère fait plus de trois lieues, bien que le chemin eût offert une pente assez facile pour le passage des voitures.
Dans la journée du 3, de plus grandes difficultés se présentèrent ; la route était constamment coupée par des ravins, et nous arrivâmes non sans peine à l'Oued-Bacaran, situé à cinq lieues au-delà de l'Oued-Zenati.

Nous rencontrâmes souvent sur notre chemin des ruines romaines. Dans une de ces ruines, appelée Mezer-Chourfa, on trouva une meule en pierre parfaitement conservée, de cinq pieds de diamètre; elle était creusée d'une large rigole à sa circonférence, et avait servi évidemment à broyer l'olive, ce qui démontre que ces terres, aujourd'hui dépouillées d'arbres, ont été autrefois couvertes d'oliviers.
Dans la journée du 4, nous allâmes camper à quatre lieues plus loin, près de la rivière dite Bou-Mezroug.

En nous éloignant de cette rivière, nous laissâmes à notre droite une montagne élevée de mille à onze cents mètres au-dessus du niveau de la mer, et connue sous le nom de Bas-Pilé. Cette montagne, dépouillée de toute végétation, ressemble parfaitement à celles qui dominent la ville de Toulon, et qu'on retrouve le long des côtes de Provence.
Dès la veille, quelques cavaliers d'Achmet s'étaient montrés sur la crête des montagnes.
Quand l'armée approchait d'un douar, quelques-unes de ces vedettes partaient au galop pour nous devancer et aller incendier toutes les meules de paille qui se trouvaient à une lieue sur les côtés de la route, et principalement dans les lieux où nous devions passer la nuit.
Quant aux silos où l'orge et le blé étaient renfermés, ils étaient recouverts de terres labourées , et il aurait fallu, pour s'emparer de ces provisions, des recherches laborieuses que nous n'avions pas le temps d'accomplir.
On sait combien le caractère des Arabes les porte peu à la destruction ; on sait aussi combien ils adorent l'argent.

Nous aurions généreusement payé aux Arabes les provisions ou les fourrages qu'ils auraient pu nous livrer, aucun d'eux ne l'ignorait; aussi je ne doute pas que la mesure prise par Achmet, mesure d'ailleurs très politique et très sage, ne lui ait enlevé de nombreux partisans.
Quoi qu'il en soit, les cavaliers d'Achmet s'acquittèrent de leur mission avec une rare intelligence; la route que nous suivions n'offrait qu'incendies à droite et à gauche, et nous fûmes forcément réduits à nos propres ressources.
(à suivre)

Site internet GUELMA-FRANCE