DOMINATION ARABE

(De 670 à 1516.) - La conquête de l'Afrique par les Arabes est une magnifique épopée :

" Mahomet, dit M. de Sédillot dans son Histoire des Arabes, s'était appliqué à développer le génie militaire des Arabes en leur inspirant l'esprit de prosélytisme. La persuasion intime que Dieu avait donné aux Fidèles le monde en partage doublait leurs forces ; une sorte d'exaltation religieuse s'était emparée de toutes les âmes. Avec ces mots : " Le pa" radis est devant vous, l'enfer derrière, " les chefs entraînaient leurs soldats au milieu d'une mêlée furieuse, et ce délire superstitieux, cette véhémence de sentiment et d'action renversaient les plus grands obstacles. " Etrangers à toute idée de tactique savante, les Arabes n'avaient pour eux que la Foi, le courage et l'audace, - mais ils étudiaient avec soin les dispositions de leurs adversaires et les imitaient. Inhabiles dans l'art des sièges, ils auraient échoué dans leurs entreprises contre lés Grecs et les Perses, si ces peuples n'avaient pas épuisé, dans leurs guerres continuelles, ce qui leur restait de sève et de vie : affaiblis par leurs succès mêmes, comme par leurs revers, ils offraient, à qui saurait la prendre, une proie aussi riche que facile. - Les Grecs, divisés en factions ennemies par des sectes inconciliables, accoutumés à confier le soin de leur défense à des mercenaires, ne comprirent pas à quels adversaires ils avaient affaire : ils crurent que c'était une de ces guerres ordinaires, où l'on finit par s'entendre et s'accorder, et perdirentun temps précieux à négocier avec des hommes qui, vainqueurs ou vaincus, répétaient sans se déconcerter : " Devenez Musulmans, ou soyez tributaires. " Sous la conduite de leurs chefs intrépides, le Coran d'une main et le sabre de l'autre, ils avaient déjà conquis l'Egypte et la Syrie, et fondé près de Carthage la ville de Kairowan. Jusqu'alors, ils avaient marché, pour ainsi dire, de Victoire en victoire; mais un jour vint où ils durent reculer devant des forces trop supérieures. Attaqués à l'improviste, puis chassés de Kairowan par les Maures et les Grecs réunis, dénués de ressources, ils s'étaient retirés à Barka, et, dit M. Sédillot, désespéraient presque de la fortune, lorsque Abd-elMalek, vainqueur de tous ses rivaux, envoya au Gouverneur de l'Egypte l'ordre de rétablir dans l'Afrique septentrionale l'honneur de l'étendard du Prophète, compromis par les derniers événements. Hassan, chargé de cette glorieuse entreprise, assiégea Carthage, qui, grâce à ses fortifications, présentait une ligne de défense formidable. Rien ne résista à l'impétuosité des troupes musulmanes : la ville fut emportée, et ses richesses passèrent entre les mains des Arabes. Carthage fut détruite (697). - Quant aux Grecs, ils avaient cherché leur salut sur leurs vaisseaux et fui loin de la côte. Il ne restait plus que les Maures à soumettre. Leurs tribus étaient alors réunies en confédération, et toutes groupées autour de la Prophétesse Kahina, qui avait su prendre un ascendant marqué sur les Berbères de l'Aurès ; sa renommée s'était ensuite répandue rapidement, et son courage, aussi bien que sa haine pour les Arabes, en qui elle ne voyait que des spoliateurs, avait rendu général le soulèvement. Telles étaient les forces dont elle disposait, qu'Hassan revint en Egypte afin de déposer en lieu de sûreté le butin fait à Carthage. Pendant son absence, les Berbères avaient dévasté tout le pays. Hassan comprit qu'il fallait, avant tout, détruire le lien qui unissait cette confédération, et, rassemblant ses troupes, il se mit à la poursuite de Kahina. La Prophétesse voulait éviter les hasards d'une bataille : elle essaya d'échapper à l'ennemi en faisant un désert de l'Afrique et en affamant les Arabes ; les moissons furent détruites, et les villages rasés. - Hassan la poursuivit sans relâche et finit par l'atteindre : Kahina, vaincue et tuée, laissa aux Musulmans la possession définitive du littoral et de l'intérieur du pays. "... Il serait difficile, ajoute M. Sédillot, de fixer aujourd'hui avec exactitude jusqu'où s'étendit la domination arabe en Afrique. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le Magreb (nom que les Arabes donnèrent à 18 GUIDE DU VOYAGEUR EN ALGERIE. toute la contrée qui s'étend de Barka à l'Atlantique) fut toujours à leurs yeux une de leurs possessions les plus importantes. Le Calife Walid l'éleva à un très-haut rang dans la hiérarchie des provinces en lui donnant un vice-roi, et en la dégageant de toute dépendance à l'égard du, gouvernement de l'Egypte.,- Les riches dépouilles rapportées par Hassan provoquèrent un mouvement d'émigration considérable; tandis que trois cent mille Berbères étaient transportés en Asie, on vit un grand nombre d'Arabes quitter leur pays pour aller chercher fortune en Afrique, où ils répandirent le code religieux de l'Islamisme. Les Berbères étaient, comme eux, indépendants et pasteurs nomades : ils avaient les mêmes instincts et les mêmes sentiments, la fierté hautaine, l'amour de la liberté, l'esprit de rapine, le respect de l'hospitalité. L'analogie de leurs passions et de leurs moeurs renversa les barrières que n'avaient pu franchir les Romains, les Vandales et les Grecs, et les Berbères devinrent les plus fermes appuis des armes musulmanes. " Maîtres de l'Afrique, les Arabes, poussés par leur esprit d'aventures, franchissent le détroit de Gibraltar, s'emparent de l'Espagne, envahissent la France où leur armée est détruite par Charles-Martel (759), puis se rejettent sur l'Espagne et s'y maintiennent jusqu'au quinzième siècle, - c'est-à-dire jusqu'à la chute de Grenade (1492) qui marqua la fin de leur domination. De cette époque date une ère nouvelle, et l'Algérie devient le théâtre d'événements qui constituent sa propre histoire : Aussitôt après la prise de Grenade, ceux d'entre les Mauves qui ne voulaient point supporter la domination des chrétiens s'étaient établis de l'autre côté du détroit, dans la province d'Oran. Exilés de l'Espagne, mal accueillis de leurs coreligionnaires, contre lesquels ils avaient eu souvent à combattre, ils occupèrent les, points principaux du littoral, et, poussés qu'ils étaient par un irrésistible besoin de vengeance, ils sa firent écumeurs de mer. Ferdinand, qui tenait à honneur,d'achever son oeuvre, résolut de châtier, les pirates : le marquis de Comarès s'embarqua donc avec cinq mille hommes et vint s'emparer de Mers-el-Kebir (août 4504). - L'occupation de cette place assurait aux Espagnols un port militaire important : on fortifia la ville, de manière à tenir en respect les Arabes de la plaine, et Comarès conclut un traité de paix avec le Chérif d'Oran. Mais le nouveau Gouverneur cède bientôt à l'esprit de conquête qui le tourmente : jaloux d'étendre sa domination, il marche, avec la plus grande partie de son armée contre les tribus de Misserghin, les attaque à l'improviste et fait un butin considérable ;- au retour, il est assailli par les cavaliers maures : sa retraite se change en déroute, et il regagne péniblement Mers-el-Kebir. Un pareil échec compromettait la vieille réputation de bravoure dont jouissaient les Espagnols et ajoutait à l'audace de l'ennemi. Le gouvernement s'en émut, et le marquis de Comarès fut rappelé. - Le cardinal Ximénès, qui ne voulait laisser aux infidèles ni trêve ni repos, conseilla une nouvelle expédition : Ferdinand, alors entraîné dans la guerre d'Italie, se.souciait peu d'envoyer ses soldats guerroyer contre les Maures, et motivait ses refus par la pénurie du Trésor; mais Ximénès leva d'un mot l'objection : il déclara prendre à sa charge tous les frais de la campagne. L'Église, jalouse de participer à cette nouvelle croisade, ouvrit ses coffres-forts, et l'expédition fut résolue. L'armée était forte de 15,000 hommes. Le cardinal la commandait; il avait pour lieutenant un véritable homme de guerre, Pierre de Navarre. On mit à la voile le 16 mai 1509. Le surlendemain, grâce à la trahison d'un Juif qui leur livra la porte principale de la ville, les Espagnols s'emparaient d'Oran après un combat de quelques heures. Ce succès, inespéré détermina Ferdinand à adopter les projets du cardinal : il fut décidé qu'on poursuivrait les conquêtes en Afrique. Pierre de Navarre prit le commandement des troupes. L'année suivante (1510) il s'emparait de. Bougie et s'y installait militairement. Les villes voisines lui envoyèrent, à l'envi, des députés pour implorer sa clémence et faire acte de soumission au roi d'Espagne. - Alger donna l'exemple. Alger formait, dès cette époque, un État indépendant : " C'était, dit naïvement l'historien Mariana, une ville peu considérable, qui, depuis, est devenue fameuse, la terreurs de l'Espagne, s'est élevée à nos dépenset enrichie de nos dépouilles. " - Cette ville était alors gouvernée par un prince indigène, Sélim Eutémi : les pirates qui l'habitaient, trop éloignés de Bougie pour être activement surveillés, ravageaient les côtes d'Espagne et causaient au commerce un préjudice notable. Ferdinand enjoignit au comte de Navarre de faire cesser ces brigandages, et la flotte espagnole se présenta.; devant Alger. Les habitants capitulèrent aussitôt : ils s'engagèrent à rendre hommage au monarque chrétien, à lui payer tribut pendant dix ans, et à ne plus armer en course. Mais Pierre de Navarre croyait peu aux serments des pirates, et il fit élever une forteresse, armée de canons, sur une des îles situées en avant du port (1510). Les pièces étaient braquées sur la ville : aucun navire ne pouvait entrer dans le port, ni en sortir, sans l'autorisation expresse des Espagnols qui surveillaient, nuit et jour, les mouvements des Arabes. La puissance de Ferdinand était alors à son apogée ; tous les ports de la côte d'Afrique, à l'exception de Tunis, étaient occupés par ses troupes ; il put croire, et il crut, à la durée de son oeuvre. Mais le temps était proche où cette puissance allait crouler: - voici venir Aroudj et Kaïr-ed-Din. Aroudj et Kaïr-ed-Din étaient fils du renégat Jacoub-Reïs. Dressés, dès leur enfance, au rude métier de la mer, ils s'étaient voués, corps et âme, à la piraterie. - A peine ont-ils l'âge d'homme qu'ils sont déjà célèbres ; leur fortune s'accroît; ils équipent huit galères et désolent la côte depuis l'embouchure du Guadalquivir jusqu'à Marseille ; les corsaires les reconnaissent pour chefs suprêmes, et les Bougiotles, fatigués du joug que leur impose Pierre de Navarre, les pressent d'attaquer les Espagnols. Aroudj céde à leurs instances ; une première fois, il se présente devant Bougie (1512) avec douze navires, et canonne la place pendant huit jours ; les troupes royales tiennent ferme. Aroudj a le bras gauche emporté ; il lève l'ancre aussitôt et rentre à Tunis. Deux ans plus tard (1514), il renouvelle son attaque, mais sans plus de succès ; furieux, il se retire à Djidjelli, en chasse les Génois et y établit son quartier général. La mort de Ferdinand le Catholique (1516) servit les intérêts du pirate et décupla sa puissance. Le successeur du roi d'Espagne était encore enfant ; les Algériens pensèrent qu'il y aurait, durant la régence, compétition de pouvoirs entre lés grands dignitaires de l'Etat, partant, guerre dans les provinces, et qu'ils pourraient secouer, à la faveur de ces troubles, le joug incommode des Espagnols. Le Penon (cette forteresse que Pierre de Navarre avait fait construire à l'entrée du port) se dressait devant eux' comme une menace; Sélim Eutémi résolut de l'abattre. Trop faible pour tenter avec ses seules ressources une pareille entreprise, il s'adresse directement à Aroudj ; celui-ci part aussitôt, débarque à Alger et s'y installe avec ses compagnons, gens de sac et de corde, tous recrutés parmi les Turcs. - Sélim comptait sur la bonne foi de son allié ; il s'aperçut trop tard qu'en appelant les corsaires à son aide il avait préparé sa ruine. Aroudj avait promis de vaincre ; il élève une batterie à cinq cents pas du Penon et le canonne pendant un mois, mais sans résultat décisif. HISTOIRE. 21 Tandis que les Algériens suivent avec anxiété toutes les phases de la lutte, lui, mûrit son plan et poursuit son oeuvre. Il se fait des partisans parmi les Arabes, séduit les uns, épouvante les autres et commande à tous. Ses soldats violentent les habitants, méconnaissent ou bravent l'autorité du roi; ils parlent et agissent en maîtres. - Bientôt, Aroudj lui-même jette le masque ; ce qu'il veut, ce n'est plus la destruction de la forteresse espagnole: c'est le trône de son allié. Lorsqu'il juge que le moment est venu de frapper un coup décisif, il fait étrangler Eutémi et se déclare Souverain d'Alger. Le peuple tremble et s'humilie. Mais les Arabes sont versatiles et ils peuvent, revenus de leur surprise, chasser le Corsaire-Roi. Aroudj abandonne l'administration du pays à ses principaux lieutenants, livre aux exécuteurs ceux d'entre les Maures qui résistent, ou sont accusés de résister à son autorité, appelle à lui tous les pirates de l'Archipel, et donne à sa milice une puissante organisation. " Les membres seuls de cette milice peuvent concourir aux emplois ; à l'exception des renégats étrangers, nul ne peut en faire partie s'il n'est originaire de Turquie ; enfin, pour mieux soustraire la troupe aux influences locales, les fils mêmes des miliciens en sont exclus s'ils sont nés à Alger. " L'Odjeac ainsi constitué, Aroudj, que son frère Kaïr-ed-Din est venu rejoindre, bravera la vengeance des Maures et la haine des chrétiens. Domination des Turcs (de 1516 à 1830). - Depuis que les Turcs occupaient Alger, la piraterie avait repris son essor, et les troupes royales qui défendaient le Penon se voyaient sans cesse menacées d'une attaque sérieuse. - Le cardinal Ximénès, chargé de gouverner le royaume pendant la minorité de Charles-Quint, voulut mettre ordre à cet état de choses. En politique habile, il fit taire ses vieilles haines et songea sérieusement à se ménager l'alliance des Arabes. Une occasion se présenta, qui lui permettait de jouer le rôle de protecteur ; il la saisit avec empressement: Eutémi laissait un fils, lequel avait pu, à la faveur du tumulte qui suivit la mort de son père, échapper aux assassins et gagner la province d'Oran, alors gouvernée par Comarès. Ce dernier adressa le jeune cheick au cardinal Ximénès. - Le cardinal prouva au Conseil de régence que l'Espagne avait un intérêt direct à soutenir l'héritier d'Eutémi, ou, qui mieux est, à étouffer dans son germe la puissance du Roi-Corsaire, et Francesco de Véro, maître de l'artillerie, fut chargé de diriger l'expédition. Une flotille, portant 8,000 hommes, sortit de Carthagéne et se pré senta devant Alger; le débarquement s'opéra en toute sécurité et troupes; divisées en quatre corps, marchèrent contre la ville. Le général espagnol comptait,, sinon sur l'assistance, au moins sur neutralité des indigènes; il fut cruellement désabusé. La question reli gieuse dominait la question politique: les Arabes se réunirent au Turcs en haine des chrétiens. - Après un combat de quelques heures les troupes royales, attaquées avec furie, se débandent, lâchent pie et regagnent précipitamment leurs navires. Aroudj rentre dans Alger où il est accueilli comme un sauveur (1516). Débarrassé des Espagnols, Aroudj songe à étendre sa puissance ; i ravage la Mitidja, dont les principaux chefs lui étaient hostiles, s'empar successivement de Ténès, de Médéah et de Milianah, puis, à la demand des habitants de Tlemcen, se porte sur cette dernière ville, s'en empar et s'en proclame roi. A cette nouvelle, Comarès, qui occupait Oran, organise un corp d'armée et charge le colonel Martin d'Argote de prendre l'offensive Tlemcen est aussitôt investie : bientôt les assiégés manquent de vivres Aroudj juge la résistance impossible et il se décide à fuir. Les Espa gnols le poursuivent et l'atteignent sur les bords du Rio-Salado (Oued el-Malat) : un soldat le renverse d'un coup de pique et lui coupe tète. - Ainsi finit Aroudj (1518). Son frère Kaïr-ed-Din lui succède : mais le nouveau chef de l'Oajea connaissait trop les hommes et les choses pour prendre au sérieux sa royauté. Constamment menacé soit par les Espagnols, soit par les Arabe de l'intérieur, soumis aux caprices des Turcs, sans argent, sans année, - pour échapper aux périls qui le menacent, il fait au Sultan de Constantinople hommage de l'Odjeac, et se reconnaît volontairement tributaire de la Sublime Porte. Le grand Turc accepte avec empressement : il nomme Kaïr-ed-Din gouverneur de la province d'Alger, sous le titre de bey, et lui expédie en toute hâte deux mille hommes de ses meilleures troupes. - De cette époque date la prise de possession d'Alger par les Ottomans, et le même fait qui s'était produit en Asie va se reproduire en Afrique ; Les Turs se substitueront aux Arabes comme défenseurs de l'Islamisme. De l'avènement d'Aroudj à la conquête d'Alger, la domination turque embrasse une période de trois siècles. Nombre d'historiens en ont raconté toutes les phases ; quant à nous, l'espace nous est trop étroite- ment mesuré pour que nous puissions entrer ici dans de longs développements. Nous nous bornerons donc à tracer, à grands traits, le tableau moral de la Régence et à rappeler, suivant leur ordre chronologique, les événements principaux auxquels les puissances européennes furent directement mêlées. Dans le principe, la milice était exclusivement composée, nous l'avons dit, de Turcs et de renégats qui s'étaient liés à la fortune d'Aroudj. Elle se divisait en deux corps : l'un (les janissaires) comprenait les troupes destinées à opérer à l'intérieur du pays; l'autre (les reïss) constituait la marine. Les janissaires pillaient les tribus et vivaient de leurs brigandages. Les reïss avaient le monopole de la piraterie : ils équipaient un navire, choisissaient leurs hommes et croisaient sur les côtes; au retour de l'expédition, l'équipage se partageait les prises. Mais, peu à peu, les Arabes se soumirent : l'autorité du dey d'Alger étant ainsi acceptée et reconnue, les coups de main devinrent plus rares, et les janissaires se plaignirent de leur inaction ; ils voulaient' leur part de dangers et leur part de butin. Il fallut compter avec eux, et l'un des chefs du Beylick, Mohammed-Pacha, prescrivit qu'ils seaient, à l'avenir, admis comme soldats à bord des navires . C'était fournir aux reïss d'intrépides auxiliaires, et la marine prit ussitôt une immense extension. - Déjà les bâtiments du bey promenaient impunément leur pavillon de Gibraltar à l'Archipel ; bientôt; les particuliers même armèrent en course : chaque Algérien se fit corsaire. - La piraterie eut son organisation propre, son code et ses lois : " Quand ils avaient opéré des prises importantes, les pirates rentraient dans le port, où l'on procédait au partage selon le rang et le droit de chacun : Douze pour cent sur la valeur totale étaient attribués au Pacha : un pour cent était réservé pour l'entretien du môle ; un pour cent pour les marabouts qui servaient dans les mosquées. Après ce prélèvement, on partageait par moitié : l'une était partagée entre le reïss et les armateurs, suivant les proportions convenues; l'autre formait la part des janissaires, des officiers et des soldats qui montaient le vaisseau capteur. " Et telle fut l'importance de leurs prises qu'à la fin du dix-neuviéme siècle oh comptait 50,000 prisonniers chrétiens dans les différentes parties de la Régence. - C'est ici le cas de rappeler à quelle triste condition les esclaves étaient assujettis. 1 GUIDE DU VOYAGEUR EN ALGÉRIE. La vente des prisonniers constituant, en partie, le bénéfice des corsaires, on divisait les captifs en deux catégories : La première comprenait le capitaine et les officiers du bâtiment capturé, les passagers qui semblaient appartenir à une famille riche, leurs femmes et leurs enfants. - Les hommes de cette classe, présumés rachetantes, jouissaient à Alger d'une certaine liberté : les femmes entraient dans les harems, ou servaient les Mauresques ; quant aux enfants, ils étaient remis au bey et aux principaux officiers de l'Odjeac. La seconde catégorie comprenait les matelots, les soldats et les artisans : - Ceux-là, " chiens de chrétiens, " étaient vendus au plus offrant et dernier enchérisseur. Les esclaves appartenant à l'Etat étaient logés dans les bagnes et employés aux travaux publics. Leur situation était véritablement intolérable : " Nourris de pain grossier de gruau, d'huile rance et de quelques olives, il n'y avait, dit Lovreso, que les plus adroits qui pouvaient, par leur industrie, en travaillant pour leur compte après le soleil couché, se procurer quelquefois une meilleure nourriture et un peu de vin. " Occupés tout le jour, et par une chaleur torride, aux plus rudes travaux, sous la surveillance d'un gardien responsable, ils étaient, le soir même, entassés dans des bouges infectés de vermine. Leur existence .était un supplice perpétuel ; pour le motif le plus futile, on les frappait à outrance. Ceux qui appartenaient aux particuliers avaient une condition meilleure : ils servaient comme domestiques dans la ville, ou travaillaient aux champs. Lorsqu'ils voulaient se racheter, ils traitaient avec leur maître, de gré à gré. Les rachats étaient fréquents : - Les États de l'Europe payaient, de temps à autre, la rançon de leurs prisonniers ; de leur côté, les Religieux de la Merci consacraient le produit de leurs quêtes à la délivrance des chrétiens ; quelquefois, aussi, des parents ou des amis achetaient la liberté des captifs. C'était, surtout, contre la catholique Espagne que les. corsaires aimaient à guerroyer: - Charles-Quint voulut, après s'être emparé de Tunis (1535), se rendre maître d'Alger, et il débarqua, à la tête de 24,000 hommes, entre la ville et le cap Matifou : il considérait son triomphé comme tellement certain, qu'avant d'entamer l'action il fit sommer les habitants de se rendre à merci. Trois jours après, cependant, sa flotte était détruite, son armée presque anéantie, et lui-même était forcé de fuir au plus vite, laissant au pouvoir des vainqueurs un matériel immense et 6,000 prisonniers (octobre 1541). A dater de ce jour, l'influence espagnole fut absolument détruite dans les Etats-Barbarésques, et ce furent les rois de France qui se chargèrent de venger la Chrétienté. Les relations commerciales entre le gouvernement Français et celui de la Régence datent du seizième siècle : -François 1er, mettant à profit l'alliance qu'il avait contractée avec l'Empereur des Turcs, obtint l'autorisation d'établir plusieurs comptoirs sur la côte d'Afrique; en 1520 des négociants marseillais traitèrent avec les tribus indigènes pour faire exclusivement la pêche du corail depuis Tabarka jusqu'à Bone. - Sous Charles IX, le Sultan concéda à la France le commerce de ports et havres de la Calle, de Collo, du cap Rose et de Bone : " le Bastion de France, " fut établi : - délaissées sous le gouvernement de Henri III ces concessions furent, plus tard, confirmées par les sultans, et, sur les instances de Richelieu, de nouvelles conventions garantirent à la France l'entière propriété des établissements qu'elle avait fait construire (1614). Mais, il faut bien le dire, ces conventions ne furent pas toujours observées, et, de 1520 à 1640, notre marine eut souvent à souffrir. Un jour vint où les choses changèrent de face : Louis XIV, conseillé par Colbert, se fit le protecteur de toutes les nations assises au bord de la Méditerranée, et jugea que le moyen le plus infaillible de contenir les pirates était de fonder sur les côtes de la Régence un établissement durable. On choisit, comme point le plus convenable, la petite ville de Djidgelli, et le duc de Beaufort reçut l'ordre de s'en emparer : Djidgelli fut prise, mais, bientôt après, abandonnée (1664). -L'entreprise était manquée : comme on ne pouvait rester sur cet échec, le duc de Beaufort eut le commandement de nouvelles troupes, se présenta devant Alger, attaqua la flotte des corsaires et la détruisit en partie (1665). Les pirates s'humilièrent ; puis, lorsqu'ils eurent réparé leurs pertes, ils recommencèrent leurs brigandages. - Le châtiment ne se fit point attendre: Sur l'ordre de Louis XIV, Duquesne vint avec sa flotte bombarder Alger (1682); forcé par les mauvais temps de s'éloigner de la côte, il reparut l'année suivante, incendia la ville, et les navires et se fit rendre six cents esclaves. Quelques années plus tard, les corsaires inquiétant de nouveau notre commerce, le maréchal d'Estrées reçut l'ordre de sévir contré Alger : il jeta sur la ville prèsde 10,000 bombes (l688). Ces différentes expéditions ne rapportaient à la France aucun profit et nécessitaient d'énormes dépenses. Louis XIV, qui avait besoin de toutes, ses forces pour tenir tête, à la coalition des grandes puissances européennes, fit proposer par l'intermédiaire du bey de Tunis dé nouvelles négociations : le bey réussit : les traités antérieurs furent modifiés au profit des Algériens, et la paix fut définitivement conclue (1688). Au milieu de ce perpétuel état de guerre, le gouvernement de la Régence était en pleine anarchie. Le bey d'Alger, bien qu'élu par la milice, relevait directement de l'Empereur des Turcs et restait soumis au contrôlé d'un haut dignitaire de l'empire, en résidence à Alger même. Entre ces deux fonctionnaires, dont l'un représentait la milice et le peuple, l'autre, l'autorité royale, il devait donc y avoir, et il existait effectivement une sourde rivalité. Le chargé d'affaires parlait au nom du Maître, et, pour faire' respecter son pouvoir chaque jour plus compromis, il adressait plainte sur plainte à Constantiriople, ou intriguait à Alger; le bey, fort de l'appui que lui prêtaient les janissaires, agissait sous leurs inspirations et bravait les ordres qu'on lui donnait au nom du Divan. Cette constante rivalité provoquait parfois.de sanglantes révolutions : Baba-Ali, qui venait d'être porté au beylikat (1710), prit, dès les premiers jours de son avénement, un parti décisi. Son élection n'avait été contestée par personne. Bientôt, cependant, il se forma au sein de la milice et du divan une puissante opposition, dont le représentant de la Sublime-Porte était l'âme et le chef. Une catastrophe pouvait s'ensuivre : Ali fit arrêter les principaux conjurés, puis saisir et jeter sur un navire en partance pour Constantinople l'envoyé du Grand-Turc, lui défendant, sous peine dé mort, de reparaître dans la Régence. Lé fait était grave ; mais Ali était un politique habilé pour échapper à l'accusation dont il allait être l'objet, il accusa lui-même. Il fit partir pour Constantinople un ambassadeur chargé d'exposer la situation et de justifier sa conduite : " Depuis longtemps, dit l'Envoyé, les pachas semaient dans la ville le trouble et le désordre, et déconsidéraient ràtltorité souveraine ; la milice et le peuple s'en plaignaient à bon droit, et, pour mettre un terme à ce honteux scandale,' tous suppliaient l'Empereur de supprimer ces fonctionnaires inutiles et de confier au bey le titre de pacha. " - L'ambassadeur d'Ali fut d'autant plus persuasif qu'il appuyait ses arguments de cadeaux magnifiques. Le visir et les grands officiers du sérail furent promptement convaincus de la légitimité de ses réclamations, et le bey gagna sa cause (1710). Du jour où l'unité de pouvoir et de commandement fut concentréeentre les mains du bey, l'Odjeac devint indépendant et se transforma en une république militaire.: de nouvelles lois déterminèrent les droits et les devoirs du chef électif, ainsi que sa responsabilité ; on reconstitua l'administration politique ; la milice, qui seule avait droit au vote, fut souveraine et maîtresse ; et, sous l'empire d'un système qui avait l'égalité pour base, chaque soldat put atteindre au poste le plus, élevé. De ce jour encore, la marine algérienne prit une rapide extension.; Les Reïss empruntèrent aux Génois leurs plus habiles constructeurs; au lieu de lougres et de barques ils eurent, pour faire la course, des, bâtiments pontés et se livrèrent avec un redoublement d'ardeur à la, piraterie. La France et l'Angleterre commerçaient librement alors avec les États barbaresques, et leurs pavillons étaient respectés ; mais les autres, peuples de l'Europe, moins résolus ou moins forts, osaient à peine envoyer leurs vaisseaux dans la Méditerranée... La marine espagnole était particulièrement inquiétée, et, sous le régné de Charles III, les corsaires commirent de si grandes dévastations que la cour de Madrid résolut de détruire Alger. On confia le commandement de l'expédition au colonel O'Reilly., L'escadre portait 25,000 hommes de troupes, tant infanterie que cavalerie, 100 bouches à feu et un matériel considérable. L'armée opéra son débarquement à une lieue de l'Harrach, du côté de la ville : les Turcs, que soutenaient les Kabyles, vinrent à sa rencontre et la bataille s'engagea. - Cette fois encore les troupes espagnoles furent culbutées et durent se rembarquer en toute hâte, laissant à l'ennemi une partie de leur matériel (1775). Le gouvernement de Madrid s'en vengea en faisant, quelques années, plus tard, bombarder Alger (1784-1785). De cette dernière époque à 1816, les corsaires algériens considèrent la Méditerranée comme leur domaine, exigent des puissances européennes qui veulent commercer avec la Régence, des tributs onéreux. violent les traités, pillent, brûlent ou capturent, sans distinction de pavillon, tous les navires qu'ils rencontrent. L'Europe, enfin, s'en émut, et l'Angleterre confia à lord Exmouth la mission de faire cesser ce brigandage. - Lord Exmouth se présenta donc devant Alger, fit pleuvoir sur la ville une grêle d'obus et incendia, dans le port même, tous les. bâtiments qui s'y trouvaient (1816). On crut, un moment, que cette exécution rendrait les corsaires plus circonspects; il n'en fut rien : le dey régnant fit connaître à la Sublime Porte, à l'Empereur du Maroc et au bey deTunis, la situation presque désespérée de la Régence, et sollicita des secours qui lui furent immédiatement accordés. En moins d'un an, Alger était rebâtie, la marine reconstituée, et les Reïss continuaient, comme par le passé, à ravager les côtes d'Espagne et d'Italie. A quelque temps de là, le Gouvernement Français, gravement insulté dans la personne de son représentant, prenait résolument en main la cause de toutes les puissances de l'Europe, et, du même coup, chassait les Turcs de la Régence et détruisait la piraterie. Les événements qui motivèrent cette glorieuse expédition sont peu connus du public; aussi croyons-nous pouvoir entrer, à ce sujet, dans de plus longs détails : Vers la fin du siècle dernier, le mauvais état de nos récoltes força le gouvernement de la République à demander au dey d'Alger l'autorisation d'acheter des blés dans ses États. Le dey s'y prêta de bonne grâce, et les juifs Busnach et Bacri expédièrent à Marseille, de 1793 à 1798, des fournitures de céréales dont le prix peut être évalué à quinze millions de francs. Les premières livraisons furent soldées en monnaie métallique ; mais lorsque les assignats devinrent la monnaie légale de la France, les créanciers protestèrent contre ce mode de payement et réclamèrent une indemnité considérable. - En droit, ils avaient raison ; mais ils surchargèrent leur mémoire en y ajoutant des intérêts nouveaux, et les négociateurs français chargés de liquider leurs comptes exigèrent une diminution notable, " attendu que les dernières fournitures se composaient entièrement de blés avariés. "- On ne put s'accorder, et l'affaire resta pendante.