MAI 1945,

DANS L'EST ALGÉRIEN
LA DÉSINFORMATION EST A L'OEUVRE

Roger VETILLARD

Le mois de mai s'en est allé. Néanmoins il serait bon de rappeler à nos lecteurs les événements de mai 1945 dans l'Est Algérien abusivement appelés " massacres de Sétif ". Aujourd'hui encore, leur présentation est très éloignée de la réalité des faits, la presse française reprenant les affirmations de sa consœur algérienne et n'éprouvant nullement besoin de les vérifier. Nous entendons désormais des affirmations similaires par des femmes et des hommes politiques incultes qui utilisent ce moment douloureux de l'histoire pour faire parler d'eux. Nous avons connu cela à propos du 19 mars 1962, choisi comme jour de la fin de la guerre d'Algérie au mépris des morts qui ont suivi ce jour. Ici, comble de mauvaise foi, les communistes qui ont été en 1945 parmi les boutefeux exigeant une répression exemplaire, dénoncent devant le Conseil de Paris les exactions que leur parti a suscitées!

Avenue G.Clemenceau

UNE HISTOIRE TRAFIQUÉE
Selon une certaine presse, le 8 mai 1945 à Sétif une manifestation pacifique (parfois faussement qualifiée d'interdite ou spontanée) de musulmans algériens qui veulent célébrer la fin de la Seconde Guerre mondiale se heurte aux forces de police qui tirent froidement sur le porte drapeau et le tuent.
Les manifestants se révoltent, des échanges de coups de feu ont lieu avec des morts de part et d'autre.
La révolte s'étend aux localités voisines. L'armée intervient avec de nombreuses unités, utilise la marine et l'aviation et fait des dizaines de milliers de morts dans la population musulmane.
Des milices civiles composées de Français d'Algérie participent à la répression.
Et on assure que les historiens confirment cette version des faits.
Que s'est-il donc passé ce 8 mai 1945 dans l'Est algérien?
UNE INSURECTION PROGRAMMÉE
Depuis des mois, une tension est entretenue dans tout le pays par le Parti du Peuple Algérien (PPA) de Messali Hadj, mais aussi par des hommes comme Ferhat Abbas président des Amis du Manifeste de la Liberté (AML) que le PPA a infiltré.
Messali est en résidence surveillée à Reibell.
Le PPA veut susciter un soulèvement et créer un gouvernement provisoire de la République Algérienne, qui serait présidé par Messali et siégerait à la ferme Maïza, dans une zone " libérée ", près de Sétif et représenterait l'Algérie à la conférence de San Francisco en juin 1945.

À cet effet, le PPA organise l'exfiltration de son leader ; celle-ci échoue. Messali est envoyé en résidence à El-Goléa, puis à Brazzaville. L'histoire de cet échec est racontée par la fille de Messali (1) et confirmée par Mohammed Harbi (2). Les cadres du parti, informés de la proximité du soulèvement qui doit avoir lieu dans les jours qui suivent la reddition de l'Allemagne, savent que l'information partira de Sétif. Cette ville est alors " la capitale du nationalisme algérien" selon Benyoucef Benkhedda, futur président du GPRA, car la plupart des leaders indépendantistes y résident ou en sont originaires. Pour beaucoup, les incidents de Sétif constituent le signal du soulèvement. Les témoignages recueillis par Jean-Pierre Uedo (4) sont explicites, ils confirment la thèse du complot et le fait que la répression a fait suite à l'agression subie par les Européens.
A SÉTIF

Le 8 mai 1945 vers 7 heures, un Européen, Gaston Goudier, le régisseur du marché hebdomadaire, est tué par Bela Aissa membre du PPA (4). Ce dernier avoue puis se rétracte : il est condamné à 20 ans de prison. En 1963, il confirmera son forfait. L'armée est prévenue de ce meurtre dès 8 heures du matin : les compagnies de tirailleurs de la garnison sont mises en alerte. Le souspréfet, informé par le colonel Bourdilla, ne veut pas intervenir. La manifestation indépendantiste autorisée s'ébranle à 9 heures (5). Deux groupes, venant l'un de la mosquée du faubourg de la gare, l'autre de la porte de Biskra, se rejoignent devant le lycée, occupé par l'armée britannique qui filme la manifestation depuis une terrasse. Les manifestants le savent: ils brandissent alors un drapeau indépendantiste. Le sous-préfet demande à la police d'intervenir et de faire respecter les accords conclus avec les organisateurs. L'intervention se produit à 200 mètres de là devant le " Café de France ". Dans la bousculade, le drapeau change de mains, des coups de feu sont tirés, la foule se disperse. Quelques mètres plus loin, des manifestants tuent des Européens par armes à feu ou armes blanches. L'armée intervient et rétablit le calme en moins de 2 heures. On retrouve, à 300 mètres des incidents, Saal Bouzid mortellement blessé, peintre en bâtiment et non pas scout, pas plus que ne l'était le porte-drapeau, Aissa Cherraga. La manifestation de Sétif n'était pas une manifestation pacifique et le premier mort ne fut pas un musulman (6). Ce jour-là, dans la ville, 33 musulmans et 28 Européens sont tués (7), 80 Européens et de nombreux musulmans sont blessés.

Les villages alentour se soulèvent les 8 et 9 mai. Au moins 25 localités de la région de Sétif sont le lieu d'exactions et sont occupées par les insurgés des heures durant. Il y aura plus de 60 morts et 200 blessés parmi les Européens.
A GUELMA
200 km plus à l'est, à Guelma, la manifestation musulmane est interdite. Elle débute à 18 heures. Le sous-préfet André Achiary, la police nationale et la gendarmerie interviennent. Lors d'un échange de coups de feu, Boumaza El Hamdi le porte-drapeau est tué par le policier Saïd Kefti. La foule se replie. D'autres tirs sont entendus : plusieurs manifestants et deux gendarmes sont blessés. Le sous-préfet organise une milice civile car l'armée ne participe pas au maintien de l'ordre. Une dizaine de villages aux alentours se soulèvent, 12 Européens sont tués. La milice, la gendarmerie et la police nationale arrêtent des milliers de personnes, réputées suspectes, à partir des listes d'adhérents du PPA et des AML, détenues par la police. La création de la milice est légale, elle se réfère aux lois du 10 novembre 1875 et du 27 avril 1881. Un tribunal populaire est instauré (8). Il juge plus de 3.000 personnes : plus de 2.300 seront innocentées. Plusieurs centaines sont exécutées. Ferhat Abbas a pu parler de 400 morts, Jean-Pierre Peyroulou (9) de 700, en comptant tous ceux qui ont été tués lors des opérations répressives autour de la ville. Une répression excessive ?
La répression est sévère mais ne concerne que les endroits où des violences ont eu lieu. Elle débute le 9 mai et se poursuit durant deux semaines (10). A partir des journaux de marche des différentes unités militaires et de la gendarmerie, des listes des morts dans certaines communes (11), de divers témoignages et des écrits d'historiens français (Charles- Robert Ageron, Charles-André Julien) et algériens (Renouad Ainad Tabet, Boucif Mekhaled, Daho Djerbal, Kaddache Mahfoud), une évaluation du nombre des victimes situe entre 3.000 et 8.000 les morts algériens (loin des chiffres officiels français qui les annoncent à 1.800 ou des chiffres algériens qui les fixent à 45.000). Ce chiffre de 45.000 rime bien avec 1945 pour l'historien R.A Tabet, il est historiquement difficile à soutenir pour Daho Djerbal et il n'est qu'une des composantes du combat politique pout l'ancien premier ministre Belaïd Abdesselam.

Le préfet Lestrade-Carbonnel a été accusé d'avoir favorisé l'action de la milice civile à Guelma. Une enquête faite auprès de plusieurs sources (témoins français et algériens, archives, documents familiaux) permet de savoir que l'enquête judiciaire n'a visé que le sous-préfet et les responsables de la SFIO de Guelma. Le préfet n'a pas été inquiété alors que les communistes pour s'innocenter ont produit des témoignages apocryphes contre lui et lui ont attribué des propos qui s'avèrent mensongers. La loi d'amnistie de mars 1946 mettra fin aux procédures. Le préfet a quitté l'Algérie en 1963, plusieurs mois après l'indépendance, sans être inquiété.
Les agissements de la milice de Guelma sont une exception mais sont présentés comme le parangon de la répression de ces journées dans toute l'Algérie. Une milice n'a été constituée que dans cinq autres localités. Elle n'a eu aucune action répressive à Bône, Constantine, Djidjelli et El Milia. Certains témoignages accusent celle de Saint-Arnaud de débordements coupables. Nous n'en avons aucune preuve.

La justice est intervenue: les chiffres officiels de la Justice militaire donnent 3.511 inculpations qui ont abouti à 952 non-lieux, 460 acquittements, 1.855 condamnations dont 151 à mort (28 exécutions). La plupart des condamnés ont bénéficié de la loi d'amnistie du 9 mars 1946.

Une exploitation politique tardive Ces journées ont laissé des traces dans les populations musulmanes et européennes qui se souviennent des instants de terreur qu'elles ont vécus. Pour beaucoup d'Algériens, mai 1945 marque le début de la guerre d'indépendance et est de nos jours instrumentalisé par les officiels algériens sous l'influence de la Fondation du 8 mai, créée en 1988 par Bachir Boumaza, ancien ministre et président du Conseil de la Nation, pour lutter contre les tensions qui existaient dans le pays à cette période. À la fin des années quatre-vingt, le pouvoir politique algérien faisait face à de graves difficultés: la Kabylie exigeait l'autonomie ou l'indépendance, les francophiles voulaient se rapprocher de la France et les islamistes du FIS étaient en passe de remporter les élections législatives après avoir gagné les municipales. La Fondation du 8 mai 1945 exige alors la condamnation de la France. Le but est de rappeler aux Kabyles qu'ils ont en mai 1945 participé aux combats pour l'indépendance et qu'ils sont algériens, aux francophiles (le Parti de la France/ Hizb Frallça) que la France, dont ils souhaitent se rapprocher, a commis de graves crimes contre le peuple algérien et aux islamistes que les dirigeants algériens de ces années 1990 ont participé avant eux à un djihad.

On ne peut que s'interroger sur les motivations de ces Français qui interviennent ingénument dans les affaires intérieures d'un pays étranger et participent au lynchage de leur pays. Il est certain qu'après la campagne que certains groupes ont menée pour imposer le 19 mars 1962 comme date de la fin de la guerre d'Algérie, désormais la nouvelle campagne qui s'annonce semble cibler ces moments difficiles d'il y a 70 ans.

Notes
1 o Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d'Algérie, La Découverte, 2006, p. 238.
2 - http://www.filpac-cgt.fr/spip.php?article9779 o 19 avril 2015.
3 - Jean-Pierre Lledo, Grand-père a tué 2 colons, Atlantis Éditions, 2011.
4 - Eugène Vallet, Un drame alglrien, Grandes Edirions Françaises, Paris, 1947, p. 26.
5 - Dans la plupart des villes et villages d'Algérie, une manifesrarion similaire est organisée.
6 - Roger Vétillard, Sétif Guelma Mai 1945, massacre en Alglrie, Éditions de Paris, pp. 559-561.
7 - Registre des hospitalisations dans les hôpitaux civil et militaire de Sétif.
8 - Cette pratique a existé au même moment en France métropolitaine à la Libération et a également donné lieu à des excès.
9 - Jean-Pierre Peyroulou, Guelma 1945, une subversion française dans l'Alglrie Colonial, La Découverte, 2009.
10 - Cf mon livre pp. 135-224.
II - Ces listes sont présentes dans plusieurs localités sur des monuments publics.

Que Roger Vetillard et l'Echo d'Oran soient remerciés pour m'avoir autorisé la parution de cet article. Gilles Martinez
Site Internet GUELMA-FRANCE