La légende des gorges de la Chiffa

Cette gorge profonde, dit-il, n'a point toujours existé. Là vivaient sur les flancs de la montagne deux tribus ennemies. Ce n'étaient entre elles que pillages, luttes, meurtres, malheurs de toute sorte. Pour mettre fin à ces calamités, des gens pieux et sages allèrent implorer un saint marabout du voisinage, puissant thaumaturge. Il vint, prit une hache, fendit la montagne en deux. Depuis, la Chiffa bondit dans l'énorme entaille. Depuis... la paix règne sur ses bords.

Et d'une ! Et de deux !
Le marabout, son oeuvre de paix achevée, se retira vers les plus hautes cimes de la montagne, loin des hommes, de leurs affaires, . de leur tumulte. Longtemps, longtemps après, une grande sécheresse survint qui empêcha les pâturages de verdir, les moissons de lever, de mûrir, le bétail de croître et de multiplier.
On songea de nouveau au marabout pour arrêter le fléau.

Plusieurs habitants grimpèrent vers la cime, vers la grotte où le saint priait Allah, où il saluait chaque matin le jour naissant au loin, bien loin, derrière le Djurjura, vers la Mecque. Il écouta leurs plaintes, compatit à leurs maux :

" Je suis vieux ; je vis de peu. Apportez-moi, dit il, chaque jour une jatte de lait, un peu de laine blanche de la toison de vos brebis. Je prierai pour vous. Allah vous bénira; il entendra vos vœux. "

Ils obéirent au solitaire. La pluie tomba ; les prés reverdirent. Les troupeaux revinrent et prospérèrent. Ils vivent depuis en ces montagnes. On peut les voir descendre chaque lundi vers les marchés de Boufarik et d'Alger. Mais chaque jour aussi on peut voir de petits flocons laiteux, ouatés, tourner autour des sommets de la montagne ; puis, en hiver, un burnous blanc comme une laine bien lavée, étinceler au soleil, couvrir les flancs de tous ces monts.
Ce sont les jattes de lait, les flocons de laine offerts jadis au saint marabout. Ils reviennent ainsi chaque jour, chaque année, se changeant en eau bienfaisante, répandre partout la joie et la fécondité.

Encore une pour faire trois !
Se sentant près de mourir, l'homme pieux voulut revoir les hommes et aller prier une dernière fois dans l'une des saintes mosquées de Koléa ou d'Alger. Il descendit donc.

Le soir, il s'arrêta, dressa sa tente pour se reposer la nuit près de l'oued Kèbir, à l'endroit où s'élève aujourd'hui Blida.
Les arbres, l'ombre manquaient en ce lieu. Les habitants des environs vinrent s'en plaindre à lui. Il leur promit d'y remédier.

Le lendemain, les piquets de sa tente étaient changés en oliviers, en orangers, en frênes feuillus, verts que l'on voit encore au Bois sacré. Il mourut peu après. Comme partout il avait fait le bien, sa mémoire fut, est encore vénérée dans toute la région. Son nom est resté à la cime culminante de l'Atlas de Blida : c'est Abd-elKader

. Son œuvre eut pourtant une conséquence bien inattendue, bien singulière. Au sortir de la montagne fendue par sa hache, la Chiffa se changea en un immense serpent au corps gris et jaunâtre, aux replis tortueux, aux multiples têtes. Le serpent se mit à courir à travers la Mitidja, effrayant tout le monde, faisant fuir hommes et bêtes.
Le marabout étant mort, on dut appeler Salomon (!).

Salomon est une sorte d'Hercule, de grand justicier universel pour les Orientaux. Il vint. Les uns racontent qu'il coupa les têtes du serpent ; les autres disent qu'il les écrasa en posant dessus les collines qui forment aujourd'hui le Sahel d'Alger.
Le sang du monstre s'épandit dans la plaine et forma le marais pestilentiel appelé lac Halloula.

Les " roumis ", c'est-à-dire les Français, plus puissants ou plus adroits que Salomon, sont en train de le dessécher en y faisant des tranchées profondes pour l'écoulement des eaux, et des plantations d'eucalyptus pour la disparition des fièvres.

Ces quatre légendes sont bien plus longuement racontées par les indigènes, avec des variantes très diverses, mais sans aucun lien qui les unisse. Elles sont, comme beaucoup d'autres, les preuves ingénues, amusantes, poétiques quelquefois des efforts faits partout par l'imagination des peuples enfants pour expliquer les grands phénomènes de la nature.

Le coup de hache qui ouvrit les gorges de la Chiffa, c'est le formidabletravail d'érosion que les pluies, les vents accomplissent sur toute l'Afrique du Nord( 2)", sur tous les pays voisins de la Méditerranée. Les petits flocons blancs, les sources renaissantes sur les flancs de l'Àbd-el-Kader, la verdure des pâturages, la présence des troupeaux, etc., c'est l'effet du vent du nord et de l'altitude condensant en pluie les vapeurs venues de la Méditerranée où l'évaporation est toujours extrêmement active.

Les vergers de Blida sont le résultat de la vie sédentaire, pacifique, opposée à la vie nomade et dévastatrice des bergers ; c'est aussi la preuve de la merveilleuse fécondité du sol de la Mitidja.

Enfin le serpent, le lac Halloula sont des images symboliques du mauvais régime des eaux dans les pays déboisés ou mal cultivés.

Ces explications parurent intéresser et amuser mes compagnons. Il n'est point de fête, même champêtre, même algérienne qui ne prenne fin.
A deux heures et demie, après un déjeuner dont les convives se souviendront longtemps, j'en suis sûr, nous commençons à descendre à pied les gorges de la Chiffa.

Les pans, abrupts des rochers, auxquels est accrochée tantôt à droite, tantôt à gauche la route qui surplombe le torrent, sont garnis de mousses, de plantes à longs festons retombants où s'égouttent les sources et les suintements du rocher.

Quelques jolies cascades glissent en longues nappes de mousseline argentée.
On les prendrait pour le voile nuptial de quelque nymphe endormie dans les grottes de la montagne. Celle-ci paraît vivante. Elle sourit, elle pleure ; elle montre ses âpres nudités, ses éboulis ; elle se pare de fleurs, de vergers, de gourbis et de forêts.

Il semble à certain moment que nous descendons dans un entonnoir sans issue, que nous allons disparaître dans quelque tournant, ou entrer dans les flancs mêmes de la montagne, tandis qu'au-dessus de nous les cimes se masquent, fuient, tournoient, s'élancent dans le ciel et s'évanouissent. La descente est belle.

Passé le pont hardi jeté sur le torrent à l'un de ses angles les plus brusques, l'horizon s'élargit peu à peu avec des échappées de vue sur la Mitidja, et au loin sur la mer.

Quelques-uns d'entre nous, sur mon conseil, causent avec les rouliers, les cantonniers, les passants, les Arabes, les colons.

C'est ainsi que l'on s'instruit des différentes choses de la vie, dit Montaigne. Il faut de tout aux entretiens et aux voyages.

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