CRIMINELLES ECONOMIES

Trois fois de suite, la Chambre avait refusé les fonds demandés pour l'assainissement et la reconstruction de Bône. Il est de criminelles économies, et nous ne saurions flétrir en termes trop indignés la fastueuse et hypocrite philanthropie qui détermine nos assemblées parlementaires à élever des palais aux dilettantes de l'assassinat et du vol, quitte à envoyer de braves soldats peupler les cimetières de nos colonies.

Bône, qui a englouti tant de victimes, qui, comme Boufarik, a moissonné trois générations de colons et n'a été assainie qu'après trente ans d'occupation, devint un véritable charnier. Les régiments se transformèrent en infirmeries, et l'on arriva à faire des distributions régulières de sulfate de quinine.

L'armée française réunie à Bône fut agréablement surprise par l'arrivée du duc de Nemours. Le soldat aime à voir les grands de la terre partager ses souffrances. Les princes d'Orléans étaient populaires dans l'armée d'Afrique, et chacun se souvenait de la conduite du duc d'Orléans à Mascara, où il avait montré le plus grand courage et bravé des souffrances horribles. On savait que le prince n'était rentré en France que parce qu'il avait été atteint de fièvres et de dysenterie, et l'on admirait sans réserve le roi Louis-Philippe qui envoyait un autre de ses fils prendre part à une entreprise que tous jugeaient en France devoir être autrement périlleuse que celle de Mascara.

C'est que tout le monde ne partageait pas les illusions du maréchal Clauzel. Le vieux soldat voyait bien que toutes les bases de l'organisation de l'armée expéditionnaire croulaient à la fois et que tous les moyens, à commencer par les moyens de transport, manquaient ; mais il se raidissait, comptant sur un caprice de la fortune, se complaisant, non dans les calculs de la froide raison, mais dans ceux qui appartiennent aux combinaisons du hasard. Il n'écouta [pas les sages observations des colonels Tournemine et Lemercier, chefs de l'artillerie et du génie, et mit en route sa petite armée de fiévreux en assignant à chacun un rendez-vous général à Guelma.

Il ne lui restait plus que 7,270 hommes valides, dont 5,400 d'infanterie, 520 de cavalerie, 550 d'artillerie, 500 du génie et 300 d'administration. C'est avec cette faible troupe, à laquelle il faut ajouter quelques centaines de Turcs, que sans avoir fait reconnaître la route de Constantine, presque sans vivres, avec une artillerie insuffisante, ayant contre lui, outre les Arabes, la distance, la saison et la maladie, il allait se ruer contre un nouveau Gibraltar.

Voici de quelle façon le maréchal organisa son armée :

1° L'avant-garde, commandée par le général de brigade de Rigny, se composait des Turcs traînant six petits obusiers, du 3° régiment de chasseurs d'Afrique, du 1 bataillon d'Afrique et de la compagnie franche du capitaine Blangini (1);
2° Le corps de bataille, aux ordres du général de division Trézel, comprenait un bataillon du 2e léger, le l7°léger, et les 62° et 63° de ligne ;
3" Enfin la réserve, colonel Petit d'Hauterive, se composait du 59° de ligne, avec un peu d'artillerie et de génie.

Ce corps expéditionnaire, qui marchait au sacrifice, n'avait qu'une batterie de six pièces de 8, avec dix obusiers de montagne. La batterie de 8, gênante dans la marche, était incapable de faire brèche ; elle était donc inutile. On n'avait pas d'attelages, et l'on dut laisser à Bône, outre un équipage de ponts bien nécessaire pour franchir les rivières débordées, et accélérer conséquemment la marche, une batterie de 12 qui eût peut-être eu quelque action sur les murs de Constantine. En fait d'attelages, l'artillerie ne disposait que de 328 animaux décrépits ; elle ne put emmener que 716 coups pour la batterie de 8, soit 119 coups par pièce, et 662 coups pour les obusiers de montagne, soit 66 coups par pièce, plus 36 fusils de rempart ayant! (I) Ces deux derniers petits corps étaient commandés par le lieutenant-colonel Duvivier. 31,000 hommes et de 4,000 chevaux, fut élevé à 43,000 hommes et 6,000 chevaux. L'Algérie ne fournissait plus rien à l'armée, sinon des ennemis de plus en plus nombreux, et, les Français ne pouvant se procurer des chevaux et des mulets dans un pays où ces animaux abondent, on fut obligé d'acheter six cents mulets en Poitou et eu Languedoc ; la cavalerie se remonta en chevaux tunisiens que le bey de Tunis, jaloux de voir grandir Ahmed-Beys côté de lui, laissa exporter.

On était tranquille pour le moment du côté d'Oran, grâce au traité de la Tafna, cette deuxième édition du funeste traité Desmichels ; le général de Damrémont, pour mieux assurer notre sécurité à Alger, conduisit en personne contre la Kabylie l'expédition dite du Boudouaou, qui se termina de la façon la plus heureuse. Puis il se mit en devoir d'aller arborer le drapeau français sur les murs de Constantine, Ksentinet el Alouah (Constantine l'aérienne), comme disent les Arabes.

Le général de Damrémont songea un moment à changer sa base d'opérations et à agir par Stora ; il y renonça pour diverses raisons, et se détermina à suivre le sillon tracé. D'abord le colonel Duvivier avait su donner à Guelma une importance politique considérable et avait soumis tout le pays jusqu'à Raz-el-Akba ; de plus des travaux très sérieux, que l'on n'osa pas laisser stériles, avaient été exécutés sur la ligne Bône-Guelma. Ainsi l'on avait établi une route carrossable jusqu'au gué de la Seybouse, et l'on avait créé les camps permanents de Dréan, Nechmeya et Hammam- Berda (l'eau froide). Ahmed-Bey avait si bien compris l'importance de Guelma, qu'il avait, le 16 juillet 1837, attaqué ce point défendu seulement par un petit bataillon du 11° de ligne, les tirailleurs d'Afrique du commandant Pâté, et cent chevaux ; mais le colonel Duvivier lui avait infligé un sanglant échec.

Cependant des indécisions fâcheuses avaient fait ralentir des préparatifs indispensables ; on voulut négocier avec le bey de Constantine, sans se rendre compte qu'avec les Orientaux il faut au moins être aussi fort pour négocier que pour combattre. Le mois de septembre, le dernier mois de beau temps, était déjà entamé, et Ahmed se mit à compter sur les pluies, grâce auxquelles il avait été victorieux l'année précédente.

CLAUZEL. Ancien village, situé près de Guelma, où il y a toutes, les ressources nécessaires. Les 5 familles, ensemble 24 personnes, qu'on y a envoyées, sont logées dans des maisons; elles ont reçu leurs concessions de terre; le Comité de Constantine leur a fourni des boeufs (prêtés, non donnés) ; la préfecture leur a donné des Charrues, des semences et des vêtements l'Administration les nourrit. M. Gahn, président du Comité, de Constantine, m'a assuré que ces familles étaient en bonne situation. Je n'ai pas pu me rendre à Guelma.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE