CORSAIRES BARBARESQUES
à partir de 1529

vois-tu là-bas?
C'est la frégate du raïs Hamidou.
Le vent gonfle ses voiles
Dorées par le soleil.
Son pavillon flotte sur le ciel
Elle fend les flots avec grâce
Hamidou resplendit d'orgueil
Son cœur déborde de joie.
Il ramène une frégate portugaise
Son triomphe est éclatant ...

Longtemps sans doute, la chanson où se trouvent ces strophes dut faire résonner voûtes des cafés maures, après la conquête d'Alger. Sans doute bien des chasseurs d'Afrique et bien des zouaves, réjouis par le déhanchement des chanteuses, l'entendirent sans la comprendre. Dans la voix montante des femmes s'élevait ainsi, narguant les oreilles sourdes, le dernier cri de gloire des vaincus.

Toutes les conquêtes de la Régence furent, en effet, maritimes. C'est sur la mer que les Turcs contraignirent les Arabes, pasteurs et cavaliers à chercher les profits et les mérites de la guerre sainte qui, depuis la prise de Grenade, leur était d'ailleurs interdite.
Les princes Afceides pourtant, avant les nouveaux conquérants, n'avaient pas ignorés la course. Mais les grands exploits ne commencèrent qu'avec le fameux et terrible Barberousse, véritable fondateur du port d'Alger. C'est lui qui, après avoir, en 1529, enlevé le Penon, forteresse espagnole bâtit sur un îlot à une portée de flèche de la ville, le relia à la côte par un môle abritant les vaisseaux.
Depuis lors, algérienne ne cessa pas de sillonner, comme un vol de mouettes rapaces les flots de la Méditerranée. Elle se composait surtout de galères et de galiotes dont la chiourme comptait parfois jusqu'à deux cent rameurs. Ces navires ras n'étaient pas faits pour tenir les grandes houles ; les Barbaresques, tout d'abord, n'osèrent pas s'aventurer hors du détroit de Gibraltar.
Mais un corsaire flamand leur ayant appris l'usage des caravelles, ils ne craignirent plus alors l'Océan.

On les trouve, en 1616, dans les parages de l'Islande. En 1617, ils capturent trois navires nantais, presque à l'embouchure de la Loire. La même année, ils débarquent dans l'île de Madère et en ramènent douze cents esclaves. En 1631, ils ravagent les côtes d'Angleterre.

Le nombre de leurs bâtiments variait sans cesse. Le plus souvent, il oscillait entre 10 et 25, avec des sautes brusques quand les campagnes étaient heureuses et des chutes soudaines après les désastre,. En 1534, il s'éleva à 70. En 1744, il tomba à 6. A la veille de la conquête, la flotte comprenait 16 navires armés de 298 canons.

Mais le nombre importait assez peu pour ce genre de guerre ou, si l'on veut, de chasse. D'ordinaire, on menait l'attaque à deux ou trois. On venait à la rencontre de quelque bateau isolé, en hissant le pavillon d'une nation amie ; puis, quand on était assez près, 0n lâchait ses bordées. Si l'on n'avait pas de canons, on attaquait à coups de mousquet ou même à coups de pierre, à la manière des Salétins.
Souvent le bateau se rendait sans combat. Parfois, il résistait et la lutte se terminait à l'abordage, en des corps à corps féroces.
Cette tactique traîtresse était d'ailleurs conforme aux usages courants de la piraterie et de ses conventions précises. En 1683, Louis XIV, excédé des affronts que lui faisaient subir les Barbaresques, avait envoyé Duquesne essayer, à Alger, pour la première fois, les galiotes à bombes.

L'expédition avait coûté près de 25 millions. C'était payer très cher l'écrasement d'une centaine de maisons et de deux ou trois mosquées, l'incendie de trois vaisseaux ennemis et la mort d'un millier d'habitants. L'effet pourtant avait été heureux. Le dey, impressionné, avait envoyé des ambassadeurs à Versailles et l'on avait fait un traité. Tous les vaisseaux français devaient désormais être respectés.

Mais ici se révèle la façon singulière dont on comprenait alors le droit des gens. Les corsaires d'Alger, avant d'appareiller, devaient passer au consulat de France pour y retirer des pièces leur assurant la protection de nos bâtiments de guerre. Chaque raïs (2) recevait, d'abord, un certificat de nationalité " priant et requérant, au nom de S. M. Très Chrétienne, tous officiers commandant les vaisseaux du Roi de lui donner les secours dont il pourrait avoir besoin" ; il emportait, en outre, deux expéditions faites pour servir de passavants aux prises qu'il pourrait faire. D'autre part, pour garantir notre trafic, chaque corsaire recevait un exemplaire en blanc des passeports délivrés à nos capitaines. II pouvait ainsi vérifier si les navires qu'il arrêtait ne le trompaient pas en arborant le pavillon français.

Des registres attestent encore que ces formalités furent régulièrement accomplies jusqu'à la conquête. La course, en effet, fut pratiquée jusqu'en 1830. Elle connut même de beaux succès à la fin du dix-huitième siècle et sous l'Empire, avec le raïs Hamidou.

Hamidou n'était pas, comme beaucoup de ses pairs, un chrétien renégat. Musulman, fils de musulman, il s'était illustré tout jeune en repoussant, avec trois méchants chebecs, deux polacres de guerre génoises. Au cours de sa carrière il prit plus de cinquante vaisseaux de tous pays. Il se couvrit de gloire en capturant, avec son seul navire, une frégate portugaise de 44 canons et près de 300 prisonniers. Il mourut héroïquement en 1815, frappé par un boulet d'une escadre américaine. Il avait demandé, au début du combat, qu'on jetât, s'il mourait, son corps à la mer. Il fut obéi. Et quand les vainqueurs demandèrent, en montant à bord, à voir le raïs Hamidou, on ne leur montra qu'une flaque de sang (3).
Avec lui venait de sombrer la fortune maritime d'Alger.

Il y eut pourtant encore quelques corsaires. Ils furent indirectement cause de la conquête. En 1827, le consul Deval jugea à propos de profiter d'une réception à la Kasbah pour protester auprès du dey contre la capture d'un vaisseau pontifical. Hussein lui répondit qu'il ferait mieux de s'occuper des affaires de son roi et de lui a une réponse au sujet de la créance Busnach et Bacri. Le consul se fâcha et ce fut le coup d'éventail.

Le gouvernement royal devait saisir cette occasion d'en finir avec la question de la course. Le système employé pour permettre au rais de vérifier l'authenticité des passeports présentés en mer par les commandants des bateaux français était une source d'incidents. Les raïs, ne pouvant lire ce qui était écrit sur les papiers, devaient se contenter d'en mesurer le format et d'y compter les lignes. Cette façon de juger les exposait à des erreurs. En outre, ils ignoraient le type des pièces en usage dans les ports de l'Océan. En 1721 le capitaine Jean Prud'homme, commandant le maréchal d'Estrées du Havre-de-Grâce, fut pris au large de Madère par deux corsaires d'Alger, " attendu qu'il n'était pas muni passeport semblable à ceux de les capitaines algériens ont en main Ce n'étaient pas rares. Nos marins, du supportaient avec impatience l'obligation de se soumettre aux injonctions et aux raïs. Cette nécessité, au dix-neuvième parut insupportable. L'affaire du coup de l'éventail vint offrir un moyen de s'en affranchir . Le courage avec lequel les défendirent leur territoire fut toujours reconnu. Il honorait ceux qui en triomphaient et peut-être est-ce pour cela qu'on ne craignit pas de le louer.

Mais la hardiesse extrême des corsaires barbaresque qui, plus d'une fois, s'emparèrent de navires n'a jamais été célébrée. il était naturel qu'on n'exaltât pas, en leur temps, des exploits qui ajoutaient de terribles périls aux hasards de la mer et qui avaient pour objet de faire des esclaves et de fructueux rachats. Mais tout cela est bien loin. Souvenons-nous maintenant des vers à la gloire d'Hamidou. Un peuple y épanchait sa fierté. Aujourd'hui qu'il est frère du nôtre, après un siècle de vie commune, nous pouvons chanter librement les gestes des vieux capitaines qui lui firent une épopée.
Ne lui refusons pas une couronne moins sombre que le laurier brisé dont s'orne le front des héros vaincus.

Jean Gallotti (journal L'Illustration 1930)
Site Internet GUELMA-FRANCE