...............315 ans d'occupation sanguinaire sans partage

             Les Turcs s'établirent à Alger dans le 16e siècle; voici à quelle occasion : lorsque le vaste empire des Califes commença à se désorganiser, l'Espagne et l'Afrique s'en séparèrent successivement. Dans cette dernière contrée, la domination arabe se fractionnant encore, deux nouveaux empires se formèrent l'un à Fez et l'autre en Égypte, laissant entre eux un vaste espace où surgirent de petits États indépendants. C'est ainsi que dans un vieil édifice, une poutre rongée par le temps venant à se briser, les deux extrémités restent scellées dans le mur, et le milieu tombe en éclats.
             Alger forma un de ces petits États, où il parait que quelques princes sages firent fleurir l'industrie et l'agriculture, en ouvrant un asile aux Musulmans que les conquêtes des Chrétiens chassaient d'Espagne. Mais après l'entière destruction de la puissance Arabe en Espagne, les espagnols poursuivirent jusqu'en Afrique les restes de leurs anciens conquérants.

             Ils s'emparèrent d'Oran, de Bougie et d'autres places, et vinrent s'établir sur un rocher situé en mer en face d'Alger. L'Émir de cette ville, fatigué de cet importun voisinage, appela à son secours le fameux renégat Harouj Barberousse. Mais un allié trop puissant est souvent pire qu'un ennemi déclaré ; l'Émir mourut empoisonné, et Barberousse s'empara du pouvoir. Après sa mort, son frère Khair-Eddin fut nommé Pacha d'Alger par la Porte Ottomane, et ce pays fi t dès lors partie du vaste empire des Turcs ; mais Khair-Eddin, quoique satrape du Sultan de Constantinople, fut de fait le fondateur d'un État qui ne tarda pas à devenir indépendant. Cet État était une république militaire, dont le chef était électif, et dont les membres devaient être Turcs. Les Indigènes étaient sujets ou alliés, selon le plus ou le moins d'action que les Turcs avaient sur eux ; mais ils ne pouvaient exercer aucune fonction politique en dehors de la race à laquelle ils appartenaient. Les fils de Turcs ou Kourouglis étaient considérés, à cet égard, comme Indigènes, et ne pouvaient, en conséquence, prétendre à aucun emploi gouvernemental. La république, qui n'était qu'un corps de troupe, se perpétuait par le recrutement qui se faisait à Constantinople, et surtout à Smyrne. Tout individu Turc transporté de cette manière à Alger devenait membre de l'État, et pouvait parvenir à la position la plus élevée. La milice turque était divisée en compagnies ou odas commandées par des officiers supérieurs appelés boulcabachys, ayant sous leurs ordres un certain nombre d'officiers subalternes. Les règles de l'avancement étaient établies de manière à assurer les droits de l'ancienneté, sans nuire à ceux du mérite. Les membres de la milice recevaient par jour deux livres de pain, et une modique solde qui variait selon l'ancienneté, mais dont le maximum ne dépassait pas 30 c. par jour. C'étaient là de faibles moyens d'existence ; mais comme ils pouvaient disposer de leur temps et de leurs actions, lorsqu'ils n'étaient pas de service, il leur était facile de s'en créer d'autres en se livrant à divers genres d'industrie.

             Les jeunes Turcs étaient casernés et soumis à une discipline très sévère. Ils ne sortaient que le jeudi, sous la surveillance d'un officier; mais après cette espèce de noviciat, rien n'était moins assujettissant que les règlements de la milice turque. Un membre de cette milice pouvait vivre tranquillement au sein de sa famille, se livrer au commerce, ou occuper quelque emploi civil, sans que les exigences de la discipline s'y opposassent. On ne lui demandait autre chose que d'être toujours prêt à marcher lorsqu'il en recevait l'ordre. L'administration avait beaucoup de condescendance pour les soldats mariés : on les laissait, autant que possible, dans les mêmes garnisons, s'ils le désiraient; et l'on cherchait en tout à améliorer leur position. Beaucoup de Turcs faisaient des fortunes considérables, soit dans les emplois publics, soit par leur industrie, soit par des mariages avec de riches héritières indigènes.

Barberousse
             L'obligation du service cessait à l'âge de cinquante ans. Les Kourouglis étaient admis dans la milice; mais ils ne pouvaient parvenir aux grades levés. Ils furent traités sur le même pied que les Turcs, jusqu'en 1630. A cette époque une conspiration qu'ils firent pour expulser les Turcs du pays, et qui fut découverte, les fit exclure eux-mêmes de tous les emplois de quelque importance. Ils furent dès lors soumis à une surveillance qui pesait assez durement sur eux ; cependant quelques Kourouglis sont parvenus, par exception, aux plus grands emplois. Le Bey actuel de Constantine, nommé par le dernier Bey, est Kourougli. Le Dey et les Beys avaient auprès d'eux des soldats tous Turcs qui formaient leur garde. C'était ce qu'on appelait les janissaires. Ils jouissaient de plusieurs avantages et d'une très grande considération. Les forces militaires du gouvernement Algérien ne se bornaient pas à la milice turque; il existait dans les tribus Arabes qui lui étaient soumises un certain nombre de cavaliers toujours à sa disposition. Il avait aussi établi sur plusieurs points des espèces de colonies militaires, composées d'aventuriers de toutes les races, dont il tirait un bon service. Nous entrerons plus loin dans des détails assez curieux à ce sujet. Telle était l'organisation militaire des Turcs. Voici maintenant leur constitution politique. La haute direction gouvernementale et le pouvoir législatif appartenaient à un conseil supérieur ou Divan, composé de soixante boulcabachys et des grands fonctionnaires. Ce Divan nommait et déposait les Deys. La déposition d'un Dey était toujours suivie de sa mise à mort.

Capitaine de Janissaires
             La nomination d'un nouveau Dey était annoncée par une ambassade à la Porte Ottomane, qui ne manquait jamais de la confirmer, en envoyant à l'élu du Divan un firman et un kaftan d'honneur. Dans ces occasions, l'état Algérien faisait quelques présents au Sultan, qui les rendait ordinairement en armes et en munitions de guerre. Le titre officiel du Dey était celui de Pacha ; le mot Dey est à peine connu à Alger : nous en ferons connaître ailleurs l'origine. Le Dey ou Pacha avait le pouvoir exécutif dans toute sa plénitude ; il l'exerçait au moyen de ses ministres qui étaient :
Le Khasnadj ou ministre des finances et de l'intérieur; L'Agha ou ministre de la guerre ;
Le Krodja et kril ou ministre des domaines nationaux
L'Oukil el hardj ou ministre de la marine et des affaires étrangères ;
Le Makatadj ou chef des secrétaires ;
Le Beit el mal ou procureur aux successions ;
Le Cheikh et islam ou Muphty el hanephy, ministre du culte et de la justice.

             L'administration de la justice criminelle n'appartenait qu'au Dey, qui l'exerçait ou par lui-même ou par ses ministres ; les peines étaient la mort, la mutilation, les travaux publics, la bastonnade et l'amende. La justice civile était administrée dans chaque grand centre d'administration par deux Cadis, l'un dit El hanephy pour les Turcs, et l'autre dit El maleki pour les Indigènes. C'était au moyen de ces divers fonctionnaires que le Dey dirigeait les rouages de son gouvernement ; mais comme son action ne pouvait s'étendre directement sur les points éloignés, il avait établi dans les provinces des gouverneurs qui, sous le titre de Bey, y exerçaient la souveraineté en son nom. Ces gouverneurs étaient obligés de venir tous les trois ans à Alger rendre compte de leur administration. Les beyliks ou provinces étaient au nombre de trois, Constantine à l'est, Oran à l'ouest, et Titery au midi. Nous en parlerons successivement, à mesure que notre narration nous y conduira. L'arrondissement d'Alger était directement administré par le Dey et ses ministres. Tel était le gouvernement turc d'Alger dans sa pureté constitutionnelle ; mais les formes en furent plus d'une fois altérées par la licence de la milice. L'élection du Dey, au lieu d'être le résultat paisible d'une délibération du divan, n'était le plus souvent que le produit d'une émeute soldatesque. La facilité avec laquelle elle s'établit dans le nord de l'Afrique, n'a rien qui doive étonner, si l'on se reporte à l'époque où elle prit naissance; c'était dans un temps où les malheurs des Maures d'Espagne avaient porté à son comble la haine du nom chrétien. Les Turcs se présentèrent comme les vengeurs de l'Islamisme, ce qui, joint à la gloire dont brillait alors l'empire des Osmanlis, dut les faire accueillir plutôt comme des protecteurs que comme des maîtres incommodes. Leurs premiers succès contre les Chrétiens, le système de piraterie qu'ils organisèrent avec autant d'audace que de bonheur, justifièrent la bonne opinion que les arabo-berbères avaient conçue d'eux, et leur domination s'établit sur la double base de la reconnaissance et de l'estime. La dignité de leurs manières, la régularité de leur conduite, imprimèrent à tous les esprits un si profond sentiment de leur supériorité, que chacun les considérait comme nés pour commander.
             Aussi, avec sept ou huit mille hommes répandus sur plusieurs points, contenaient-ils dans le devoir de vastes contrées que nous aurions peut-être de la peine à parcourir avec un nombre double de troupes.
             Lorsque, dans un des livres suivants, nous étudierons leur politique envers les Arabes, nous verrons qu'elle était très habile pour le maintien de leur autorité, mais déplorable pour la prospérité du pays qu'elle tendait sans cesse à étouffer. Il en sera toujours de même de celle d'un peuple conquérant qui ne cherchera pas à se mêler complètement au peuple conquis. Nous avons vu qu'à Alger, cet esprit d'isolement, qui est dans le caractère des Turcs, était poussé si loin, qu'ils regardaient leurs propres enfants comme étrangers, parce qu'ils naissaient de mères arabo-berbères. Au reste, ils avaient su ménager à toutes les ambitions un peu actives un débouché qui, tout en les éloignant des hautes fonctions politiques, pouvait, jusqu'à un certain point, les satisfaire, car il était en même temps le chemin de la fortune; je veux parler de ces bâtiments armés en course, qui furent pendant si longtemps la terreur de la Chrétienté, et au commandement desquels chacun pouvait prétendre selon sa valeur, son habileté, et la confiance qu'il inspirait aux armateurs. La marine offrait à tous les indigènes, sans exception, des chances d'avancement que leur refusait la milice. Raïs-Hamida, qui commandait la flotte algérienne en 1815, était kabaïle.

Collectif des Guelmois GUELMA FRANCE