CONQUETE DE BOUGIE
PAR LES ESPAGNOLS
D'APRES UN MANUSCRIT ARABE

Suplices infligés par les barbares à leurs prisonniers
Gravure du XVII sièle par Van Luyken
La chevelure est imbibée d'huile et enflamée

       Jusqu'à ce jour, nous avions été obligés de s'en tenir aux narrations de Léon l'Africain et de Marmol, les seuls qui eussent relatés d'une manière quelque peu détaillée des traces de la domination espagnole sur la côte d'Afrique et, en particulier, ce qui avait trait à Bougie.

       Il était cependant permis de supposer que la conquête d'une ville aussi importante que l'était bougie, au commencement du XVIe siècle, n'avait pas pu passer inaperçue
Elle avait dû au contraire, frapper les imaginations stimuler la verve des écrivains d'une cité réputée encore, alors, comme la plus éclairée de la l'Algérie. Qui se voyaient chassés de leur foyer par une invasion chrétienne. Mais si ces documents contemporains existaient, ils étaient inconnus.
Ainsi que j'ai déjà dit dans un autre travail de la même nature, on ne se forme pas la moindre idée des difficultés que l'on rencontre non seulement pour découvrir les manuscrits arabes, mais surtout pour qu'il nous soit permis d'en prendre connaissance.

Il y avait longtemps que mes recherches sur le passé de bougie se portaient plus spécialement vers l'époque de la domination espagnole ; le peu de succès que j'avais eu commençait à me faire renoncer, quand j'appris qu'un Taleb kabyle possédait un ouvrage relatif à cette période.
Il ne fallait pas songer à se procurer le texte original, car nous savons par expérience combien les indigènes tiennent à leurs vieux papiers de famille.

Après bien des démarches infructueuses, un bougiote nommé si Said ben ali offrit de se rendre auprès du détenteur du manuscrit.
Le récit de la prise et de l'occupation de Bougie figure au complet, des événements, conduits au commencement ou le Turc Salah Rais reprit la ville aux Espagnols, sont racontés d'une manière claire et vive.
Le récit arabe est plus attachant et semble plus vrai ; je veux cependant risquer aucune appréciation et, afin de mettre dans les mains du lecteur tous les moyens de juger les deux versions, je vais rappeler ce que disent Léon et Marmol , on verra ainsi beaucoup mieux comment les événements ont été interprétés par les uns et les autres.

Léon l'africain s'exprime en ces termes :
………les habitants de cette cité bougie furent jadis opulents et souhaitaient armer plusieurs fustes et galères lesquels ils envoyaient courir sur les frontières d'Espagne ; tellement que la ruine d'eux et de leur cité en est procédée ; parce que le comte Navarre fut envoyé pour la prendre….
" Les citoyens sont assez joyeux, qui ne tâchent à autre chose qu'à se donner du bon temps et à vivre joyeusement, tellement qu'il n'y a celui qu'il ne se sache sonner d'instruments musicaux et baller ; principalement le seigneur, lesquels n'eurent jamais guerre contre personne, qu'il en fussent le motif : au moyen de quoi , ils en sont tellement apoltronnis et de si lâche courage, qu'étant intimidé par la descente de Pierre de Navarre avec 14 vaisseaux , décampèrent avec le roi qui fut un des premiers a gagner le haut, prenant la montagne pour refuge de lui et des siens.
En sorte de quoi, sans coup ruer, ni glaive brisé, le comte après y être descendu, la saccagea, puis soudainement y fit édifier un fort prés le rivage de la mer, sur une belle plage et fortifia encore une ancienne forteresse qui semblablement du côté de la marine et joignant de l'arsenal.

D'après ce qui précède, la prise de bougie aurait été un exploit facile.
Nous allons voir comment, maintenant comment les événements sont racontés par l'auteur indigène.
Dans le cours du récit nous aurons le soin de mettre en note les autres détails fournis par Marmol, afin que le lecteur, ainsi que nous l'avons déjà dit, apprécie mieux les deux versions.

PRISE DE BOUGIE PAR LES ESPAGNOLS
Louange à Dieu unique
Son gouvernement seul est durable.

Le texte des événements qui se sont passés à bougie, raconte ce qu'il va suivre:

Le cheikh de bougie Abou Ali Brahim el Merini dans son livre intitulé "exposé des événements qui se sont passés à Bougie," raconte ce qu'il va suivre :

Plusieurs princes occupèrent successivement le pouvoir suprême dans le royaume Bougie, et cette ville devint souvent le théâtre de luttes que la rivalité fit éclater entre eux.
Cette situation durait encore à l'époque où le trône était occupé par le sultan Abou El Abbas, son frère, Abou Beker, commandait à Constantine.
Ce dernier, décida d'étendre les limites de sa puissance, tourna ses vues vers les états d'Abdel Aziz qu'il résolu de renverser.
Pendant deux années consécutives, il resta en campagne, ne cessant d'inquiéter Bougie dont il voulait s'emparer, mais il éprouva toujours une vive résistance.
Le sultan Abdel- el- Aziz lutta avec énergie et réussit à de se maintenir au pouvoir, parce qu'il avait eu la précaution de recruter de nombreuses troupes et qu'il avait amassé des approvisionnements considérables en vivres et munitions de guerre. Du reste, son port était rempli de bâtiments et de marins dévoués à sa cause ; néanmoins Abou Beker continuait à menacer Bougie venait l'assiéger de temps en temps. Chaque fois, il portait la dévastation dans les campagnes, en ruinant les habitations et incendiant les récoltes.

Au commencement de l'année 912 (1507), il se présenta devant Bougie qu'il assiégea pendant 40 jours, mais après s'être contenté de couper les vergers environnant il dût cette fois encore abandonner sa tentative et s'en retourner désappointer vers Constantine.
Le sultan Abdel Aziz lui écrivit, à cette occasion, une lettre conçue en ces termes :
O toi qu'enflamme la jalousie et que frappe l'éblouissement de l'ambition ! L'échec que tu viens de trouver devrais de convaincre de l'impuissance de tes efforts. Renonce donc à descendre de nouveau dans l'arène pour d'essayer de renverser. Comment peux-tu croire que j'aurais la faiblesse de t'abandonner un royaume que je me suis appliqué à créer ?
Renonce plutôt à celle lutte, qui te nuit dans l'esprit des populations fatiguées. Suis le conseil que je te donne; ton ambition ne saurait en souffrir ; il en est temps encore. Porte tes vues conquérantes vers Ifrikia rebelle qui s'étend derrière toi, tu trouveras là un aliment proportionné à ton insatiable avidité. Mais Abou Beker, au lieu d'écouter les messages d'exhortations de son frère, fit une· nouvelle expédition contre 'Bougie' en l'an 913 (1508) o Le sultan Abd el-Aziz résolut alors de le prévenir en marchant lui-même sur Constantine. Son rival avait déjà mis le pied sur le territoire de Bougie; les deux corps se rencontrèrent et Abou Beker fut mis dans une déroute complète, Abd el-Aziz, profitant de sa victoire, pénétra dans le Hodna et de là se rendit à Constantine qui lui ouvrit ses portes et reçut de lui une organisation nouvelle et régulière.
Pendant que le sultan s'occupait ainsi à raffermir sa conquête il reçut la nouvelle du débarquement des chrétiens à Bougie. Cet événement inattendu renversa tous ses projets. Il expédia immédiatement, son fils Abou Farés pour rassembler toutes les troupes du pays, afin de repousser l'invasion des infidèles.
Nous avons raconté plus haut la guerre qui avait éclaté entre les deux frères, guerre dont on ne voyait pas arriver le terme. Ce qui constituait la force du sultan Abd el-Aziz c'était la position de sa capitale, située près des montagnes de la Kabylie, d'ou il pouvait tirer des renforts, et d'avoir un port qui faisait un grand commerce aves les nations européennes. Ces relations commerciales avec les chrétiens furent interrompues par suite de la guerre sainte qui éclata dans mogrhreb.

Les musulmans d'Andalousie avaient été repoussés jusqu'à la mer par le Tar'ia (1} (l'empereur d'Espagne). L'émir de Bougie reçut alors du souverain de Tunis l'ordre d'armer des vaisseaux Pour faire la guerre aux chrétiens envahisseurs; de l'Andalousie. Cet ordre fut exécuté d'autant plus volontiers qu'il y avait empressement de la part des musulmans. Les bâtiments de Bougie allèrent faire des descentes Sur les côtes d'Espagne où ils enlevaient, Des hommes et des richesses ils couraient sur tous les vaisseaux. ennemis qu'ils rencontraient et ramenaient ·leurs prises :à Bougie. C'est à tel· point que cette ville et toutes celles du littoral de l'Afrique, se remplissaient d'esclaves chrétiens .
.. Cependant après avoir fait la conquête de l'Andalousie entière, l'empereur attaqua Oran finit par s'en emparer en l'an 910 (l505) et y mettre une garnison de ses troupes.
Les musulmans tentèrent de reprendre cette ville mais : n'y parvinrent pas. En l'année 912.(.1507) Le sultan· Abd el-Aziz s'étant concerté avec le souverain de Tunis résolut de porter secours aux gens d'Oran pour les aider à expulser les infidèles.
A cet effet, il demanda du renfort à toutes les villes; ses kaïds surveillaient activement l'armement des vaisseaux mais au moment où tous ces préparatifs étaient terminés, éclata là guerre entre lui et son frère l'émir Abou-Beker,
Ne pouvant dès lors se mettre lui même à la tête de cette armée de secours, il donna le commandement à son fils Abou Farés qui conduisit les troupes allant à Oran par terre. Son ministre, Mohammed ben Ahel Allah el Kenani et Brahim ben Younès partirent par la mer, ·mais la nouvelle de l'arrivée prochaine de cette armée parvint aux Espagnols d'Oran. Les infidèles apprêtèrent aussitôt leurs vaisseaux pour repousser l'agression. Les deux flottes se rencontrèrent et celle des musulmans fut battue et un grand nombre de martyrs de la foi périrent dans ce combat naval.
L'an 915 (1509~10), l'empereur embarqua son armée et lui fit prendre terre près de Bougie, au-dessous de l'endroit où existait le tombeau de Sidi Aïssa el-Sebouki (2). Les Chrétiens rassemblèrent rapidement sur ce point en y élevant· des baraques en planches, .. tout le matériel nécessaire pour un siège prolongé
A ce moment:, ainsi que nous l'avons dit :plus haut le sultan Abd el-Aziz,. En lutte avec son frère ·Abou Baker se trouvait à Constantine Conslantine. Il avait réduit à la soumission les Arabes et les Sedoui-Kich de la contrée. Il s'était emparé·de Brahim ben Ouadfel le cbef. du parti qui lui était hostile et qui avait favorisé les agressions successives, d'Abou Beker.· Brahim, conduit à Constantine et emprisonné, fut mis à mort le 2 du mois de moharem de l'an 915 Quand aux villes tributaires du royaume de Bougie telles que Msila el HamZa, elles n'avaient pas cessé de rester dévouées à Abd el-Aziz

Dans les confédérations arabes une partie des Dreïd avaient suivit le mouvemente imprimé par Abou Beker et, dans une des courses de ce prince elles attaquèrent le camp d'Abou Fares, fils du sultan Abd ei-Aziz, qui était· établi à Guedjan (2) du côté de Sétif. Ce prince les combattit vigoureusement, les repoussa et mis en déroute avec de grandes pertes les beni Aïad, les Mcaïd et ceux qui. étaient de leur côté côté,
Mohamed ben Ali ben Yakoub fut tué clans ce combat. Après sa victoire Abou Farès se dirigea vers Constantine afin d'y rejoindre son père .Abd- el:-Aziz lui donna le gouvernement de celle ville mon père m'a raconté ce qui suit:
Il Pendant que nous étions à. Constantine arriva la nouvelle du débarquement des infidèles à Bougie.
Abd-el-Aziz, se dressant subitement sur son siège appela son fils Abou Farès et lui donna ordre de se porter avec ses troupes au secours de sa. Capitale et d'empêcher les ennemis d'y pénétrer. Mais ceux-ci l'avaient devancé déjà. Leur armée avait effectué sa descente dans l'ancien port au dessus duquel se trouve le tombeau du cheikh Aïça el Sebouki.
Ce quartier était entièrement habité par des maures andalous qui 's'étaient réfugiés à Bougie après la conquête de leur pays par les chrétiens, Le sultan· Abd~el~Aziz leur avait désigné cet endroit pour s'y établir parce qu'il n'y avait pas eu possibilité de· leur faire place dans l'intérieur de la ville. Quelques-uns de ces réfugiés avaient également fixé· leur demeure dans· les jardins situés du côté de l'Oued-el-Kebir (Soumam)

" Dès que les chrétiens: eurent pris possession de la· terre, ils envoyèrent proposer aux habitants de Bougie, au Ministre chargé des affaires du sultan et enfin au fils du sultan qui était resté dans la place, de faire leur; soumission sans résistance et d'ouvrir leurs portes. Cette proposition fut repoussée et on prit des dispositions pour se défendre. Les chrétiens voyant qu'ils échouaient dans celle voie pacifique dressèrent immédiatement depuis le quartier de Sidi Aiça, en suivant la crête du terrain, une palissade en bois semblable à une muraille (1). Ils s'établirent aussi sur la montagne et de là ils lançaient des boulels.sur tous ceux. qui tentaient de franchir les portes de la ville cette situation dura pendant dix jours.
Abou Mohamed ben Abd-el-Hak dit à ce sujet dans son livre

: L'ennemi se fortifia dans ses retranchement de diar' Sidi Aïça, pendant vingt-un jours recevant l'eau et les vivres qui lui étaient nécessaires des vaisseaux venant d'Oran. C'est de là qu'ils tiraient journellement leurs renforts en hommes et leurs· approvisionnements en vivres et· en munitions. Pendant toute celle période, la lutte était acharnée entre les combattants. Une nuit entr'autres, une troupe de gens de la ville éprouva un grand désastre. Les guerriers les plus courageux, au nombre de cinq cent vingt, organisèrent une attaque.
Les uns s'embarquèrent sur les barques de la ville pour attaquer par mer, tandis que leurs compagnons devaient tourner les positions en passant: par le sommet de la montagne. Ces derniers sortirent· par les, portes Amsiouèn et Sàdat (2). J'étais au nombre de ceux, qui attaquèrent par la mer; mais pendant , cette nuit un nombre considérable de musulmans succomba:
Ceux venus par la mer éprouvèrent peu de pertes, parce que après avoir effectué quelques, captures ils parvinrent à s'éloigner rapidement à force de rames et se mettre à l'abri.

Le lendemain, une grande panique éclata dans la ville par suite des lamentations et des cris de désespoir que poussaient les familles de ceux qui avaient succombé dans l'attaque dirigée du côté de la montagne.
Ce jour là, arriva à Bougie l'émir Abou Farès, fils du sultan Abd-el-Aziz, amenant avec lui, des guerriers accourus de toute la contrée, tels que les Arabes, les Sedouïkiche, les habitants de la montagne des Ketama, des kabiles des environs, ceux des Zouaoua; il arriva en même temps des Beni Abd-el-Oued et les Toudjin.
Les deux fils du sultan, Abou Farès et Abou Abd-Allah, allèrent au milieu de tous ces combattants pour la guerre sainte. Ils se firent accompagner par quatre des principaux eulema de la ville qui étaient ;
Abou Ahmed ben ,Smaïl ben Ali Kenani, l'ancien chambellan de l'enemi Brahim mort sous l'émir el Abbas; Abou Aïça ben Brahim el Hentati, chargé des affaires du sultan; Abou Yousef ben el-Haoussin ben Ali de la postérité de Sid-en-Nas; et Abou Ali ben Mohammed, le prédicateur.Ils se rendirent ensemble au milieu des guerriers musulmans, dont le nombre était tellement considérable, qu'il est impossible de le fixer. Ils étaient tous campés dans les jardins (1). Les marabouts, les gens de loi et les ascètes de la ville allaient prêchant la guerre sainte pour enflammer les courages.
L'attaque contre les infidèles ne se fit pas attendre. Les musulmans, se séparèrent en deux corps; les uns gravirent la montagne et les autres montèrent dans les barques. Les fils du sultan sortant par bab Sadat et bab Amsiouèn se mirent à la tête du gros de leur troupe. L'attaque eut lieu en même temps par terre et par la mer les guerriers 'musulmans s'appelaient 'les uns les autres de tous, côtés- et: ils avancèrent ainsi jusqu'à ]a crête qui sépare le quartier Sidi-Aiça de la ville. ,Mais à ce mouvements les :chrétiens sortant brusquement de leur palissades tous à la fois refoulèrent les assaillants jusqu'aux murailles de la ville et en massacrèrent un grand nombre.

Dans plusieurs attaques successives, ils essayèrent même de s'emparer des portes, C'est là que, poussé par la foule des fuyards les musulmans tombèrent étouffés. Parmi les martyrs de la foi, on complait des hommes religieux des eulema-,des marabouts et des maures andalous réfugiés à Bougie:
Abou Mohamed ben Otman el Tlili, prédicateur de la grande mosquée raconte que dans la journée du 25 de Moharrem le nombre des victimes s'éleva à quatre mille cinq cent cinquante gisant dans l'espace compris entre les deux portes de la ville

Mon père, ajoute t-il, dans son livre, était parmi les morts, près des portes; je retrouvai son cadavre percé de trois blessures. Les deux princes succombèrent également.
Là nouvelle de ce désastre parvint au sultan Abd'el-Aziz avec le récit de tout ce qui s'était passé depuis le jour du débarquement des chrétiens. On lui rendit compte que l'ennemi avait proposé l'Aman aux habitants de la ville s'ils voulaient consentir à se soumettre, mais que les Andalous réfugiés avaient dit :
Nous connaissons par expérience le peu de confiance qu'il faut avoir dans les promesses des infidèles; ils sont traites et perfides à leurs serments
C'est ce qui avait déterminé les habitants de Boùgieà- repousser les offres de paix et résister.

La mort de ses deux fils affligea profondément le sultan Abd-el-Àziz mais il trouva la consolation de sa douleur, en songeant que Dieu leur accorderait. sa miséricorde en récompense de leur zèle pour la foi
Le sultan se hâta d'envoyer à Bougie les troupes qui restaient auprès de lui, ainsi que les arabes et les kabiles de la contrée

Cependant depuis qu'Abd-el-Aziz était maître de Constantine,l'émir Abou Beker s'était retiré dans le Belezma (prés de Batna). Dès 'que ,celui-ci ,apprit le débarquement des chrétiens à Bougie il se rendit dans cette ville avec les guerriers dont disposait. Pendant huit jours; il combattit comme un lion en furie, empêchant les habitants de s'enfuir afin de les forcer à la résistance.
Enfin cela dura jusqu'au· cinquième jour du mois de Safar de l'an 915 (25 mai 1509).

La mésintelligence régnait entre les troupes du sultan et celles amenées par Abou Beker; les chrétiens en profitèrent, pour pénétrer dans les rues de la ville.
Le lendemain, ils firent une attaque générale par terre et par mer. ·L'émir Abou Beker, ·qui, s'était retiré auprès du château de l'étoile (2), fut sur le point de tomber entre les mains de l'ennemi et beaucoup de ses soldats succombèrent en martyrs autour de lui. L'émir parvint cependant à sortir de la ville, mais une troupe de musulmans enveloppée dans les rues fut massacrée.
Les habitants de Bougie avaient abandonné leurs maisons au point du jour, dès qu'ils s'étaient aperçus que les chrétiens s'étaient rendus maîtres du haut de la montagne. Voyant qu'il n'y avait plus pour eux aucun espoir de salut, ils avaient compris qu'il ne leur restait qu'à se sauver avec leurs femmes et leurs enfants,

Parmi ceux qui se sauvèrent ainsi était le cheikh Nacer el Merinl, chef des ministres du Sultan, qui emmena avec lui la famille d'Abd-el-Aziz et la conduisit en sûreté dans la montagne des beni Abd-el-Djebbar .
Puis se sauvèrent également, Si el Moufok, Si Salah et Si el Hamlaoui, enfants de l'émir Brahim mis à mort par son cousin le sultan Abd el-Aziz. Ces trois personnages, enfermés dans les prisons de la ville, avaient profité de la présence de l'émir Ahou Beker pour réclamer leur mise en liberté. Ils sortirent en effet et combattirent à côté de leur protecteur jusqu'au dernier moment de résistance.
Une partie de la population de Bougie se réfugia dans les montagnes du côté de Didjeli.

Celle montagne prit depuis le nom de Djebel beni Mïad {1). On dit que lorsque les bougiotes s'éloignèrent de leur' ville, ils marchaient tous groupés en masse; les Arabes les appelèrent alors el M'iad (réunion d'hommes) et ce nom est resté à la montagne dans laquelle ils se réfugièrent.
D'autre allèrent chez les Zouaoua, entre autres tous ceux.qui avaient exercé un emploi dans la maison de la monnaie. Ils avaient à redouter la haine d'Abou Bekerl parceque ils avaient jadis déclaré contre lui en refusant de frapper la monnaie en son nom.D autres enfin se retirèrent chez les Oulad Yala el Aujissi, à l'est du djebel Fergan.
Les OuladYala s'étaient autrefois établis sur ce point après avoir quitté leur patrie qui était la Kala des beni Hammad.

(a suivre )
L. Charles FERAUD,
Interprète de l'armée.