COMMANDO KODJA
Combat de l'Oued Salsou,
5 et 6 février 1958

Le récit suivant conte un fait de guerre exceptionnel à la gloire des tout premiers harkis d'Algérie, ceux de la petite harka 84 - appelée commando Kodja du nom de son premier chef - fondée en 1955 dans les Aurès, à T'kout, à l'endroit même où débuta la guerre le 1 er novembre 1954. L'Oued Salsou est situé à 50 km au nord-ouest de Biskra.

"Le commando resta tranquillement camouflé sur ses positions durant toute la journée qui suivit. A l'entrée de la nuit, Lakhdar fit à nouveau part à Ali de ses craintes.
- Ali, il faut dire au chef de changer de place. Les Fellaghas, c'est sûr, nous ont vus depuis le djebel.

Ils ne sont pas encore venus parce qu'ils ont peur des avions, mais cette nuit ils vont nous attaquer. Depuis hier soir ils rassemblent tous les meilleurs djounouds (soldats) de la nahia (zone). Ils sont très nombreux maintenant, peut-être cent ou deux cents avec des mitrailleuses.
Il comprit instantanément la gravité de la situation.
Ali en parla à Kodja qui négligea l'information. Il pensait exactement le contraire, que personne ne l'avait aperçu car sinon il aurait déjà reçu de la visite. La nuit tomba. C'était une nuit sans lune. Kodja n'avait pas changé de position. Ses deux groupes distants de deux cents mètres s'étaient mis en embuscade. A onze heures, il permit aux hommes de son groupe de dormir, il pre'ndrait la garde avec le harki Amri. Vers minuit, il distingua des ombres s'avançant en ligne vers sa position. Les fellaghas ratissaient méticuleusement le terrain, un homme tous les dix mètres.

Il comprit instantanément la gravité de la situation. Il ne pouvait y faire face seul. Il bondit réveiller ses hommes, laissant Amri à son poste derrière une petite dune. Il n'eut pas le temps de rejoindre son guetteur que celui-ci vit se dresser devant lui un rebelle à moins de trois mètres. Il l'abattit à bout portant. Les fellaghas étaient entrés à l'intérieur du dispositif, et Kodja n'avait pas pu les arrêter à temps. Tout le monde se mit à tirer ensemble, membres du commando et rebelles. Le caporalchef A. se précipita avec son groupe, au secours de celui de Kodja pour faire diversion mais il fut arrêté par le tir des assaillants.
Touché à la jambe, il s'effondra. Le harki Turki se porta à son secours, il fut tué net. Le soldat Pe. et les harkis dégagèrent les corps et les mirent à l'abri. Dernier européen du groupe A., suivi de Belkacem, Taouririt et Habibalah arriva à proximité du groupe Kodja. Pe. les rejoignit quelques minutes plus tard, ayant laissé Abdallah et son frère Bouzid s'assurer la protection d'A. Kodja,ayant regroupé ses gens, voulut se dégager et bondit sur un buisson d'où tiraient plusieurs rebelles.
Les harkis, incrustés dans le sol, se battaient en Chaouias, farouches, insensibles au danger, tirant calmement.

" Son élan fut brutalement coupé par une balle qui l'atteignit à la poitrine. Pa. et B. se précipitèrent pour lui porter secours. Ils furent touchés tour à tour. Pa., blessé à l'épaule, réussit à dégager l'adjudant en lançant des grenades qu'il dégoupillait avec ses dents. Les harkis, incrustés dans le sol, se battaient en Chaouias, farouches, insensibles au danger, tirant calmement.
Le premier assaut rebelle fut repoussé et les tirs se firent plus sporadiques. Pe en profita pour regrouper les blessés et leur donner les premiers soins. Kodja, affaibli mais conscient, vit se réaliser sous ses yeux le miracle qu'il n'aurait jamais pu envisager: les harkis du commando faisant face, seuls, à 1 un ennemi dix fois plus nombreux qu'eux et mieux armé!
Tenez le coup, mon adjudant, on va s'en sortir.

Les rebelles se regroupèrent pour un nouvel assaut. N'entendant plus le crépitement de tir caractéristique des pistolets-mitrailleurs M.A.T. 49, ils comprirent que la plupart des Européens avaient été hors de combat. Avant de se ruer sur les positions du commando, ils tentèrent de rallier à leur cause les harkis en les haranguant en arabe:
" Algériens mes frères, c'est l'aspirant Kaddour qui vous parle ! Vous êtes perdus. Vos chefs sont, morts. Nous sommes deux katibas , autour de vous. Il faut nous rejoindre avant de mourir. Je vous assure la vie sauve. L'Algérie indépendante a besoin de vous ".

Lakhdar, qui aidait Belkacem à s'occuper de Kodja, traduisait à ce dernier le discours du chef rebelle. Kodja se souvint d'avoir entendu le même appel au ralliement en Indochine, un jour qu'il était x encerclé avec son commando de Vietnamiens. Il fut ému d'entendre la réponse d'Ali. Comme ceux d'Indo, ses supplétifs algériens ne le trahiraient pas.
" Kaddour ! Je te connais bien, tu es une crapule. Tu trahirais même ton père. Parle-moins et montre-toi si tu es un homme. Vive le commando Kodja ! " cria Ali en ponctuant son discours par une longue rafale de sa Thompson.

Kaddour répondit par ces injures et fit donner l'assaut. La mêlée fut un instant confuse, mais la position du commando ne fut pas entamée. Même les blessés, à l'exception de Kodja, participaient au combat.
Kodja n'en crut pas ses yeux de voir près de lui Lakhdar, le P.l.M. promis à la mort, s'emparer du fusil du harki tué, Turki, et faire le coup de feu près de Belkacem. Les fellaghas se replièrent en désordre, laissant plusieurs blessés hurlant de douleur sur le terrain.
Kodja gardait sa lucidité malgré sa poitrine perforée d'une énorme blessure d'où sortait un morceau de poumon sanguinolent qui se gonflait et se dégonflait au rythme de sa respiration. Il était très atteint physiquement, et plus encore moralement. Il en voulait à la terre entière : à lui de s'être fourvoyé dans cette impasse sans avoir écouté les mises en garde de ses harkis, à la malchance d'avoir été blessé si gravement au début du combat, aux sections de la Cinq de ne pas se rapprocher
au bruit des coups de feu, au moins pour rétablir la liaison radio qui permettrait son évacuation sanitaire.
La fusillade s'étant réduite, Pe. vint aux ordres. Kodja parlait difficilement.
Pe, essaie encore d'avoir la Cinq. Après tu écoutes tous les autres canaux. Sitôt que tu entends quelque chose, tu te branches dessus et tu appelles. Tu dis que si on ne m'évacue pas dans les deux heures, je vais canner ".
Pe et Pa. se relayèrent à la radio en pure perte.

Voyant leur chef s'affaiblir de plus en plus, ils lui mentirent pour le réconforter.
" On a eu quelque chose. C'est sûrement la Cinq qui arrive et qui essaie de nous contacter. Tenez le coup, mon adjudant, on va s'en sortir" ..

Pendant ce temps le combat continuait. Il dura deux heures et demie, puis les rebelles se replièrent, craignant que le commando eût donné l'alerte par radio et redoutant l'arrivée massive de renforts.

Pe. organisa une nouvelle position, une équipe de harkis protégeant les blessés, une autre placée devant en embuscade au cas où les assaillants reviendraient à la charge.
Belkacem et Lakhdar veillaient sur Kodja depuis le début de l'accrochage, le protégeant de leur corps, l'installant du mieux possible pour qu'il souffre moins, pansant sa blessure, lui donnant à boire.
Le blessé fut touché par ces marques d'affection. Avant de rentrer en agonie, il eut la force de le dire à A :

" Je vais canner A. Tu diras au commandant qu'il faut décorer tout le monde, y compris le P.I.M. Tu diras aux harkis qu'ils sont devenus comme vous les Européens des soldats dignes du commando Kodja maintenant ". le seul mot français de réconfort qu'il connût: maman.

N'obtenant aucune liaison radio, Pe. ne put se résoudre à laisser mourir son chef sans qu'il soit secouru. Il décida, malgré le risque de tomber dans une embuscade, de faire la liaison à pied avec la Cinq. Il partit avec Ali et Icher en direction du djebel Rebaa. Ne le trouvant pas, les trois hommes marchèrent et coururent comme des bêtes jusqu'à ( Tolga, parcourant près de cinquante kilomètres. A leur arrivée, vers dix heures du matin, ils apprirent avec soulagement que le commando avait été secouru entre-temps.
Sur place Kodja s'était mis à délirer, la tête reposant contre la poitrine de Belkacem qui lui épongeait le front avec douceur. Il revivait sa vie en langage décousu, évoquant l'Indochine, ses combats et sa fierté d'avoir été décoré par de Lattre. Puis ses paroles devinrent incompréhensibles, remplacées par un râle caverneux .

A l'Est, la première lueur du jour perça. Il était six heures trente du matin ce 6 février 1958 quand Kodja mourut, dans les bras de Belkacem qui le berçait en lui murmurant à l'oreille comme une litanie le seul mot français de réconfort qu'il connût: maman, maman, maman ... A., Pa. et B. pleurèrent sur le corps de Kodja.

Les harkis abandonnèrent à tour de rôle leur emplacement de combat pour venir saluer la dépouille de leur chef, lui touchant le visage du doigt en prononçant les paroles rituelles de leur religion. Ce moment de compassion fut abrégé. car la situation restait critique.

A huit heures, miracle, il intercepta une émission entre deux unités.

Pe. et ses deux harkis avaient été tués en embuscade, les rebelles ne changeraient-ils pas d'avis et ne reviendraient-ils pas les attaquer?
De jour, à dix harkis valides armés de simples M.A.S. 36 contre plus de cent fellaghas, le combat était perdu d'avance.
D'autant qu'avec trois blessés et deux cadavres, il était exclu de se déplacer. Il ne restait plus que prier Dieu et tenter d'obtenir une liaison radio avec des unités en opération dans la région .

Aussi Pa., malgré sa blessure et son grand état de faiblesse, se remit-il à balayer inlassablement les fréquences radio en tournant le bouton de son poste. A huit heures, miracle, il intercepta une émission entre deux unités. " coupa la 1 conversation." avait soigneusement 1 préparé le message qu'il répéterait jusqu'à ce qu'on lui en accuse parfaite réception.
Le message annonçant la mort de Kodja fit l'effet d'une bombe.

Pour que les rebelles, s'ils étaient équipés d'un poste 300, ne puissent apprendre la situation désespérée du commando, il s'efforça de donner un minimum d'informations et de suivre scrupuleusement la procédure radio d'emploi des indicatifs à la place des noms propres.
A tous. Urgence absolue. Prévenir Violet (indicatif radio du commando) en Papa Whisky 39 (coordonnées géographiques de position). Prévenir Prémunir autorité (le commandant) mort ( Violet autorité (Kodja) Demandons protection Rancune (aviation de le chasse de Biskra) et renforts.

Pa. n'interrompit son émission que lorsqu'il perçut dans le grésillement du combiné une voix éloignée lui répondre à deux reprises.
- Prémunir Violet, ici Prenant bleu (indicatif d'une compagnie du premier bataillon du 24e R.I.C.) Message reçu cinq sur cinq. Avisons immédiatement Prémunir et Rancune de foncer vers vous en Papa Whisky 39.

Le message annonçant la mort de Kodja fit l'effet d'une bombe.
Un Piper en opération dans les Aurès fut dérouté et vint survoler les naufragés des dunes. prêt à faire intervenir l'aviation de chasse en cas de besoin.

Le commando était sauvé. En attendant l'arrivée de l'élément motorisé de Tolga qui s'était mis en a route, ils foulllèrent le terrain. Ils découvrirent trois cadavres, six armes de guerre, deux paires de jumelles et d'innombrables traces de sang indiquant que les rebelles :1 avaient subi de lourdes pertes.

Des documents récupérés sur un cadavre firent état d'un effectif d'assaillants de cent deux combattants, tous pourvus d'armes de guerre dont deux collectives.

Le convoi de Tolga atteignit le commando à dix heures. On soigna les trois blessés que l'on évacua par hélicoptère sur l'hôpital de Biskra.

Les corps de Kodja et du harki Turki furent chargés dans l'ambulance.
Au retour, au passage du convoi près du djebel Rebaa, on récupéra les deux sections de la Cinq restées en embuscade. Elles n'avaient rien vu ni rien entendu du combat. Les dix harkis du commando rejoignirent Toiga avec leurs trois camarades rentrés à pied.
Le commandant du bataillon vint les voir au bordj pour les féliciter.

" Ce que vous avez fait est magnifique. Vous êtes tous des héros. Le général de Batna et le colonel de Biskra me chargent de vous féliciter à leur place et vous font savoir u'ils viendront tous. vous décorer" .

Un caporal et quatre hommes de la cinquième compagnie furent désignés pour renforcer la sécurité du bordj afin que les " héros de l'oued Salsou " pussent se reposer en paix ce jour là et la nuit suivante.

Jean-Maurice GARCEAU (Gr 120)

Extrait de LA CHARTE mars avril 2013. Avec l'aimable autorisation de monsieur J M Guatavino Vice-Président Fédéral ,Rédacteur en chef de " LA CHARTE "
Fédération Nationale André Maginot des Anciens Combattants 24 bis boulevard saint Germain 75005 Paris

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