COLONS PARISIENS EN ALGÉRIE
( 1848-1851 )
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En pleine conquête de l'Algérie, le maréchal Bugeaud avec sa profonde connaissance du pays et des mœurs, avait songé à la colonisation de la nouvelle province que son épée donnait à 1a France.
Sa conception toute militaire s'inspirait un peu des " castra stativa" que les Romains avaient installés sur les frontières de l'Empire et des villages de soldats que les Autrichiens avaient autrefois opposés aux invasions turques.
Il réunit en camps agricoles les soldats qui n'avaient plus que quelques années de service à faire, les dota d'outils, de cheptel et en fit des colons qui, à l'occasion, sauraient délaisser la charrue pour reprendre le fusil.

Trois villages furent ainsi créés à titre d'essai (1846). Mais, comme il fallait que la colonie durât et que ses habitants eussent intérêt à rester, il les obligea, sous peine de mesures disciplinaires, à se pourvoir de femmes que ceux-ci allèrent chercher à Toulon.
L'idée, si bizarre qu'elle fût, parut plausible au gouvernement, qui demanda aux Chambres, pour l'appliquer en grand, un crédit de trois millions; mais la Commission, sur un rapport de M. de Tocqueville du 2 juin 1847, le refusa à l'unanimité.
Le rapporteur avait fait valoir avec raison que si, dans l'organisation d'une colonie, l'État doit se charger des travaux publics, ports, routes, chemins de fer, il doit laisser la colonisation proprement dite à l'initiative privée. Fournir aux particuliers des capitaux et du matériel risque fort d'être une opération stérile; une entreprise prospère par le travail, la valeur et la capacité: vertus que l'État ne peut procurer. Si la terre est féconde, l'argent et les hommes viendront d'eux-mêmes, sinon l'effort public n'y fera rien. Au surplus, les trois villages militaires du maréchal n'avaient pas réussi; ce n'était pas un essai à encourager.
Une ordonnance royale du 11juin 1847 enterra définitivement le projet de Bugeaud.

Deux autres généraux d'Afrique, Cavaignac et La Moricière, le reprirent un an après, sous une forme un peu différente, et cette fois il fut adopté. C'est que bien des événements avaient eu lieu de juin 1847 à juin 1848. La révolution de février avait renversé le trône de Louis Philippe et celle de juin avait mis, des le berceau, la jeune république en péril. Il y avait là, dans l'ombre, tumultueuse, agitée en but à des meneurs sans scrupules, toute une foule d'ouvriers en chômage, de mécontents, d'intellectuels aigris, à qui il fallait trouver à tout prix une occupation et, si possible, loin de Paris.
Le gouvernement, sans l'avouer ouvertement, se débarrassa avec plaisir de ces éléments suspects, en reprenant l'idée de colonies agricoles en Algérie.

Déjà, en mars 1848, le comte de Raousset-Boulbon, ce fol aventurier qui devait, six ans plus tard, se faire fusiller au Mexique, alors colon en Afrique du Nord, avait préconisé, au point de vue social plus qu'économique, la colonisation de l'Algérie par des équipes de " prolétaires sans travail ".
Il voyait la régénération de l'ouvrier, à qui l'on procurait ainsi une propriété, tandis qu'avec son salaire journalier en France il resterait toujours sous la " tyrannie capitaliste ".

Quelques-unes de ses idées étaient bien un peu bizarres: exploitation des mines par des sociétés ouvrières qui éliraient leurs chefs; expropriation des indigènes, que l'on indemniserait avec des titres de rente française, etc ... mais ce factuffi, présenté avec chaleur, animé d'un souffle d'idéal et d'aventure, dut contribuer beaucoup à lancer dans le public l'envie d'aller coloniser l'Algérie. Selon lui, avec 3,000 francs par famille, l'État pourrait assurer aux colons l'habitat, les outils, le bétail et même des vivres pendant la première année de défrichement.
Donc un décret du 19 septembre 1848 ouvrit un crédit de cinquante millions de francs destiné à l'installation de colonies agricoles en Algérie. Cinq millions étaient prévus pour 1848, dix pour 1849, trente-cinq pour 1850 et 1851.

Une première liste de 12000 colons devait être établie; arrivés en Algérie, on leur distribuerait des lots de deux à dix hectares suivant l'importance de la famille, des semences, des outils, du bétail, et pendant trois ans ils devaient être nourris par l'État.
Pour des ouvriers sans travail, ces promesses constituaient une agréable perspective, aussi les demandes furent-elles nombreuses, à Paris surtout.
On s'inscrivait dans les mairies; il fallait fournir certaines pièces d'état civil, un certificat de bonnes vie et mœurs et un certificat d'aptitude physique.
Les futurs colons eurent le droit de retirer sans frais leurs dépôts des caisses d'épargne et du mont-de-piété.

La capitale fournit naturellement, et de beaucoup, le plus fort contingent de départs. Mais combien, parmi les postulants, étaient aptes à ces métiers ? très peu.
Dans le premier arrondissement (VIII éme aujourd'hui) on relève bien parmi les inscrits, neuf cultivateurs, seize maçons, terrassiers, charrons et charpentiers, dix-sept menuisiers et mécaniciens et quatre ouvriers de l'alimentation; mais à côté on trouve des tailleurs, des ébénistes, des bijoutiers, des relieurs, des graveurs, des employés de commerce, un marchand de pommes de pin (?) : ce ne sont pas là des métiers qui disposent à un rude travail sous un climat torride.
Les listes du II arrondissement (IXe aujourd'hui) étaient semblables : quatre-vingt-dix-huit cultivateurs, jardiniers et vignerons, un certain nombre d'ouvriers d'état, mais aussi: deux relieurs, deux artistes dramatiques, quatre artistes peintres, trois concierges, deux anciens notaires, deux clercs d'avoués, un (jurisconsulte et, enfin (qu'allaient-ils faire là-bas?), un professeur d'écriture et un professeur de trompes de chasse !

Le premier convoi, composé de 843 colons, partit du quai de Bercy le dimanche 8 octobre 1848 au milieu d'un grand concours de population. Il y avait là, comme personnages officiels, Trélat, le président de la Commission des Colonies agricoles, le général La Moricière et le curé de Bercy. Il fallait réconforter les colons, qui partaient sans enthousiasme, mais confiants dans les promesses du gouvernement.
Le président et le général leur firent des discours enflammés, leur assurant qu'en échange de leur travail ils trouveraient là-bas la prospérité et peut-être la fortune; ils leur recommandèrent notamment la bonne conduite, l'entraide et la fraternité, et La Moricière termina par ces paroles, qui pourraient être répétées aujourd'hui à nos paysans de la Marne: " ooo si jamais en travaillant vos champs vous trouvez une croix de bois entourée de quelques pierres, doniez une larme ou une prière à ce pauvre enfant du peuple, votre frète, qui est mort là, en combattant pour la patrie et qui s'est sacrifié pour que vous puissiez un jour, sans même savoir son nom recueillir le fruit de son courage et de son dévouement. "

Le curé de Bercy bénit le drapeau et les colons s'embarquèrent dans de grands bateaux plats, remorqués par deux vapeurs qui devaient les emmener jusqu'à Arles, par la Seine, les canaux et le Rhône. D'Arles, ils devaient gagner Marseille par chemin' de fer, puis Oran. Leur destination était Saint-Cloud, entre Oran et Arzeu le Port, à treize kilomètres de cette dernière ville. Quelle ironie de la destinée envoyait ces Parisiens à 500 lieues de la capitale dans une localité qui s'appelait ... Saint-Cloud! .
La hâte que mit le gouvernement à organiser ces départs prouve bien qu'il était pressé de se débarrasser de ces sans travail.
Le décret avait paru le 19 septembre et le premier convoi embarquait dix-neuf jours après. Entre le 8 octobre et le 10 décembre, il y eut seize départs, toujours avec le même cérémonial, et les demandes, pour I849 affluaient déjà.

Voici quels furent les lieux de destination des convois :
Le premier : Saint-Cloud, entre Oran et Arzeu (Oran).
Le deuxième: Saint-Leu, près d'Arzeu (Oran).
Le troisième: Rivoli, près Mostaganem (Oran).
Le quatrième: Castiglione, près Koléa (Alger).
Le cinquième: Robertville, au nord de Constantine (Constantine).
Le sixième: Fleurus, au sud d'Oran (Oran).
Le septième : Saint-Louis, près Mostaganem (Oran).
Le huitième: Damiette, près Médéa (Alger).
Le neuvième: Montenotte, près Ténès (Alger).
Le dixième : Jemmapes, près de Philippeville (Constantine).
Le onzième: Mondovi, près Bône (Constantine).
Le douzième: Marengo, entre Alger et Cherchell (Alger).
Le treizième: Zurich. ep.tre Blida et Miliana (Alger).
Le quatorzième: Héliopolis, près Guelma (Constantine).
Le quinzième: Aboukir. Près Mostaganem (Oran).
Le seizième: Millesimo, près Guelma (Constantine).

Ils furent bien reçus par les troupes africaines et même par les indigènes. On avait fait ce qu'on avait pu pour les installer, mais la hâte, le manque d'argent et d'organisation gâtèrent les débuts. Or, dans des expéditions de ce genre, si les commencements sont trop rudes, l'homme est déçu, aigri tout de suite et son courage tombe aussitôt. Nos colons étaient déjà partis sans grand enthousiasme, en criant, comme on l'a dît plus tard:
"La misère le veut "

Bien installés dès l'arrivée, fournis de tout, sans doute auraient-ils eu plus de cœur à se mettre à l'ouvrage, mais, comme on va le voir, il y eut loin des promesses qu'on leur avait faites en réalité, qu'ils trouvèrent en arrivant.
Nous avons lu un certain nombre de lettres que les colons originaires du 1er arrondissement écrivirent à leur maire, M. Despeux, qui avait toujours montré pour eux beaucoup d'humanité et de sollicitude. En voici des extraits:
De Jemmapes, un boulanger écrit que" le génie gaspille une masse d'argent" et que les travaux sont mal dirigés ; il se plaint de la mauvaise conduite de quelques débauchés, qui ne veulent rien faire et volent leurs voisins " aussi longtemps que l'état les nourrira, ils resteront et après se fixeront soit à Philippeville ou ils iront se fixer dans une autre ville , c'était en effet, un des vices du système qui n'exigeait aucun rendement des colons avant trois ans, les paresseux se laissaient nourrir sans travailler: c'était toujours du temps passé à ne rien faire!
A Aboukir, la situation semble mauvaise: un colon avoue que celui qui travaillait était beaucoup plus heureux à Paris.
Le défrichement consiste à arracher à grand-peine des lentisques et des palmiers nains. " Notre position, dit la lettre, est misérable : nous sommes arrivés à Saint-Louis le 13 décembre 1848; on nous a casés dix à douze personnes dans des baraques non couvertes; il plut torrentiellement pendant deux jours nous eûmes à subir l'intempérie et on nous couvrit après; nous sommes toujours engloutis dans les baraques [mars 1849]., traités comme des esclaves, je ne brave pas sur le texte, c'est littéral : Vous vous adressez poliment, on vous répond· brutalement; si vous insistez, on vous jette dehors.

Exemple :
Le 1 er mars, on nous dit de faire des bons pour 6 kilos de haricots et 3 kilos 500 de fèves pour semences, il nous manquait à chacun près de 2 kilos de haricots et moitié de fèves; une réclamation fort polie fut adressée :
on commença par nous traiter de bandes à Mandrin et autres termes qui sont trop sales pour les répéter. Mais, comme l'erreur était trop patente, on nous remit quelques haricots et quelques fèves, mais pas notre compte ... "
Les colons n'avaient ni bestiaux, ni charrues, rien que quelques outils de jardinage; l'eau est rare et souvent salée.
En général, tous se plaignent de la suppression de la petite allocation de 0 fr. 10 par jour, qui leur permettait d'acheter quelques suppléments, notamment pour les enfants; beaucoup, en effet, étaient complètement sans ressources.
Un autre colon, du même village, déclare que la santé générale est assez bonne, mais que " la fraternité n'existe pas "; les maisons sont seulement en construction (mai 1849) : elles seront communes à plusieurs familles, les célibataires ayant droit à une pièce, les ménages avec enfants (quel qu'en soit le nombre 1) à deux.
Un optimiste est heureux malgré tout: il a un puits d'eau salée, mais " il espère qu'elle sera douce à l'avenir " Il se voit un avenir heureux et confortable et demande au maire qu'on lui envoie son beau-frère. Tout de même il regrette " les deux sous de poche et la chandelle, qui étaient une grande douceur ;. Pauvres gens....
Speisser, écrivant à sa femme, fait de la colonie de Kléber un lieu enchanteur. Il parle de (ses hectares, qui sont d'une étendue à perte de vue et renferment quantité de tortues délicieuses·"! Il est fier de ses 1,000 pieds de haricots et de mais, mais l'argent liquide lui manque, . il n'a pas de quoi se faire raser, ni blanchir, et demande à son épouse de lui envoyer 5 ou 6 francs.
Dans une lettre collective au maire, Speisser est moins optimiste. " Les lots sont durs et l'on manque d'outils: huit charrues pour quatre-vingt-dix-huit familles! Pour gagner 2 francs par jour, il faut travailler dix heures pour le génie; il n'y a ni église, ni école et pas la moindre distraction "1
De Saint-Cloud, un cocher écrit une lettre poignante: le malheureux était parti avec sa femme amputée du bras droit et sept enfants; il avait vendu tout ce qu'il possédait, deux chevaux, des harnais, des voitures, ses meubles et s'était embarqué avec 270 francs pour neuf personnes!

" En Algérie, il ne trouve que menaces et mauvais traitements "; ils ont pour eux tous leurs outils et leur matériel dans deux pièces de 2m50 sur 5 mètres. Il supplie le maire qu'on le rapatrie en France, il fera n'importe quoi mais qu'il revienne 1 Il écrit ces mots désabusés : " Si l'Angleterre possédait l'Afrique, ses colons feraient fortune, et depuis longtemps elle en tirerait ses céréales ... "
Ferdinand Paris, lui aussi installé à Saint-Cloud, se plaint de l'administration militaire: " Nous avons plusieurs bals, plusieurs goguettes, nous allons avoir un théâtre, mais nous n'avons pas d'école." La vie en commun dans les baraquements a bien des inconvénients pour les familles.
Mme Diesnis était partie à Aboukir comme sage-femme. En avril 1849, elle donnait encore ses consultations sous une tente!
Plusieurs colons se plaignent de n'avoir pas été guidés par des agriculteurs du pays (on trouve un pharmacien chef de culture !) ; ils ont employé les méthodes françaises et les récoltes ont été perdues: tous se plaignent de la vie commune, mais en général ils sont courageux et désireux d'arriver.

A Millesimo, emplacement d'une ancienne ville romaine, les baraquements sont dans un bas-fond humide et malsain; on avait donné à chaque famille une chèvre, mais on l'a retirée; pas de maisons (mars 1849). Les Arabes pillards attaquaient souvent le village; il avait fallu creuser un fossé et élever un mur: là non plus pas de maisons, peu d'outils, de la misère, mais du courage.
La ration journalière allouée par l'État aux colons était celle de la troupe:
750 grammes de pain, 250 grammes de viande, un quart de litre de vin, 12 grammes de café et de sucre. Pour quatre jours, 125 grammes de riz ou de haricots et un demi-pain blanc; les légumes et les fruits des jardins fournissaient le complément.
Pour le travail pénible du défrichement, cette ration était trop faible, et les dix centimes de prêt qu'on avait supprimés au mois de janvier leur étaient absolument nécessaires pour acheter quelques suppléments.

Jules Renaut, établi à Zurich, se plaint de l'immoralité de certains de ses compagnons :
on a envoyé des filles prostituées et des gens vivant en concubinage et, comme après une scène scandaleuse plainte avait été portée par le directeur de la colonie; il fut répondu à celui-ci:
" Passez sur l'immoralité des colons, car ce sont presque tous gens tarés dont on a été bien aise de débarrasser le pavé de la capitale! " . _
Cette phrase reflète bien le sentiment général : on ne faisait guère de différence entre les colons d'Algérie et les déportés de Belle-Ile
François Moulin écrit de Sour-Kel-Miton qu'il regrette bien la France et se trouve très mal de son changement d'état. Ils ont une pioche pour six personnes, les célibataires couchent sur la paille, sous des tentes, et les familles dans des baraquements (mai 1849).

A EI-Affroun, sur les bords du Bou-roumi; la situation est meilleure. On y reçoit avec plaisir la nouvelle qu'une administration civile va remplacer l'autorité militaire; Clermont, Limonadier, avoue que le travail de la terre et la conduite des bestiaux sont des travaux auxquels le plus grand nombre des colons est tout à fait étranger .Ils avaient pourtant là comme directeur de la colonie le lieutenant du génie Buquet, dont tous s'accordent à faire l'éloge : " il est très bon et humain avec nous ", dit un colon; ils possédaient une église desservie, avec une infirmerie et un docteur.
Chaque colon a un jardin et deux hectares de terre défrichée; le village, à cinq lieues de Blida, est sain et agréable; il y a de l'eau en quantité, les habitants ont reçu 40,000 boutures de vigne et d'arbres fruitiers et ont à leur disposition soixante-dix-huit bœufs, dix chevaux et trente chèvres. Une seule ombre au tableau: les maisons trop petites et mal distribuées, sans étables, ni granges, ni même de cour clôturée; comment y renfermer les approvisionnements?
Un autre grief encore, mais peu grave: " Nous désirerions que le comptable chargé de la distribution des liquides ne craignit pas tant· qu'il nous arrivât des maux de tête, c'est-à-dire qu'on ne mit pas tant d'eau dans notre vin, la quantité qu'on nous en délivre n'étant pas, du reste, assez abondante pour exalter nos pacifiques cerveaux! "

Genat, du même village, demande au maire qu'on leur fasse parvenir leurs armes et uniformes de gardes nationaux. te Nous serions· heureux de nous retrouver dans notre nouvelle patrie comme nous étions à Paris. "
A Ponteba, près Orléansville, le pays est très laid sans arbres ni abri ; pas de bestiaux, pas de maisons.
De Fleurus, Victor Cieutat, chef de culture, demande qu'on lui envoie des jeunes gens qu'il aidera de ses conseils, il s'étonne avec raison de voir qu'à Saïd·Ali, à trois kilomètres, il y a une grande ferme appartenant au gouvernement où on laisse perdre tout le fumier, sans seulement le donner aux colons pour leurs terres.
A Saint-Leu, on se plaint de ce que le génie ne fait pas travailler les habitants; le chef de la colonie, un lieutenant de chasseurs, est très mal vu. " Il ne faudrait plus que l'usage du knout pour compléter les rigueurs de son administration ", lit-on dans une lettre.

Le pays au bord de la mer est beau et sain; il reste d'énormes ruines romaines avec sculptures et mosaïques, qui fournissent de la bonne pierre.
Les quelques bœufs qu'on a donnés aux colons étaient dans un tel état de maigreur que d'abord personne n'en a voulu; enfin, après plusieurs mois de soins, on a pu les mettre à ces charrues arabes qui trouent la terre sans la retourner. Les aménagements hydrauliques romains, réservoirs et aqueducs, auraient pu être utilisés, mais rien n'a été fait.
Nous sommes trompés et nous savons que le gouvernement n'y est pour rien, la direction du génie qui nous a été imposée a été une fatalité, car les chefs ne prennent aucun souci de nous ... "

De la lecture de ces lettres, on peut conclure à trois principales revendications de la part des colons:
1- Être débarrassés de l'autorité militaire qui les traite comme des condamnés.
2- Recevoir de nouveau le prêt de 0 fr. 10 qui avait été supprimé,
3- Etre propriétaires de maisons propres et bien aménagées.

Tous les officiers d'Afrique ne pensaient pas comme Cavaignac et La Moricière au sujet des colonies agricoles.
Dès le ,début de 1849, le général Le Pays de Bourjolly, dans une brochure rendue publique, prédisait l'insuccès de l'opération.
Il blâmait l'emplacement des villages, trouvait qu'on avait eu tort d'exproprier les Arabes, même en les indemnisant; ils ne comprendraient jamais pourquoi on leur avait pris la terre où reposaient leurs ancêtres.
On a accepté pêle-mêle tous les colons qui se présentaient, alors qu'on aurait dû faire un choix; enfin, il calcule les frais de l'opération à 7,000 francs par famille, sans compter les frais généraux, et estime que les colonies agricoles, très coûteuses, ne rapporteront rien.
On verra plus loin que l'expérience lui donna presque complètement raison.

Les lettres des colons, lues à Paris, découragèrent bien des postulats ; dans le 1er arrondissement, sur les 347 inscrits pour les départs du printemps de 1849, 103 se firent rayer.

Aussi dans la loi de finances du 19 mai 1849, qui affectait cinq millions pour l'envoi de 6,000 colons nouveaux, fut-il stipulé que l'opération ne serait entreprise qu'après une inspection officielle et un rapport motivé. .

En conséquence, une mission partit de Paris le 27 juin 1849.
Elle était composée de : MM. de Rancé, président; Testu, du bureau de colonisation au ministère de la Guerre, secrétaire; Reybaud, rapporteur; Faure, Richier, Dutrône, Dussert, ancien secrétaire général de la direction des Affaires civiles d'Alger, membres; Louis de Montault, ingénieur des ponts et chaussées, et Louis de Rancé étaient adjoints à titre consultatif. Les inspecteurs visitèrent tous les villages, un par un, écoutant les doléances des colons et les explications des directeurs; leur voyage dura quatre mois et ils déposèrent leur rapport au ministre de la Guerre en novembre 1849.
Leur impression générale fut que l'opération avait été trop improvisée, bien des mécomptes avaient surgi au sein des colonies et l'opinion publique était devenue peu bienveillante.
La moralité était suffisamment bonne : certes, il y avait bien eu quelques agitateurs, oisifs volontaires préférant être nourris. par le gouvernement que se mettre sérieusement au travail, mais la grande majorité des colons était active, travailleuse et de bon esprit..
Les idées socialistes, dont on redoutait la diffusion dans ce milieu éminemment favorable, n'étaient pas du tout en honneur: les colons avaient en horreur la communauté de l'habitation et du travail.
" Chacun chez soi, chacun pour soi ", telle semblait être leur devise.

Les chefs de village, officiers en activité, investis d'un pouvoir quasi souverain, traitaient généralement les colons avec humanité et douceur; quelques-uns avaient seulement les manières un peu brusques inhérentes à leur métier: on peut être excellent officier, admirable chef et mauvais administrateur; d'autre part, les colons, hommes faits, dont la plupart n'avaient jamais été soldat, refusaient de se laisser commander comme de jeunes recrues.
En ce qui concerne les professions des habitants, la Commission déclara formellement qu'il fallait à l'avenir n'accepter que les cultivateurs de métier: il y avait trop d'ébénistes, de bijoutiers et de relieurs
La santé publique laissait beaucoup à désirer; la mortalité chez les enfants était très élevée :
En huit mois, il y eut 477 décès, dont 363 d'enfants en dessous de dix ans, sur une population qui atteignait, le 30 juin 1849, I3.628 personnes, pourcentage extrêmement élevé (plus de 3 %).
D'autre part, il était bien certain que les enfants nés sur place supporteraient mieux le climat que ceux venus de France, et qui se trouvaient déjà, en bien des cas, en état de moindre résistance physiologique.

Certains villages avaient été mal placés, dans des bas-fonds ou le long de rivières insalubres; les fièvres y régnaient perpétuellement (à Robertville, 450 habitants sur 460 furent touchés) et le régime des baraquements ne contribuait pas à l'hygiène générale. Il était de toute obligation de presser vigoureusement la construction des maisons.
La nourriture était insuffisante pour les travailleurs et plus encore pour les enfants; il fallait absolument rétablir l'allocation journalière de 0 fr. 10, supprimée au mois de janvier; la Commission était donc sur ces deux points, les maisons et le prêt, absolument d'accord avec les colons. Le travail effectué n'était pas considérable : sur les 57,571 hectares concédés, 3,966 seulement avaient été défrichés au 30 juin, avec l'aide des soldats et des Arabes; les colons avaient pour excuses les difficultés d'arrachage des palmiers nains et la mauvaise qualité des outils qu'on leur avait donnés.
La grave question du remplacement de l'autorité militaire par l'administration civile fut soigneusement étudiée par la Commission.
Tout en "reconnaissant " ce que la première pouvait avoir été un peu rude pour des " civils ", elle l'estima néanmoins la plus utile dans un pays neuf, encore exposé aux soulèvements, et en face d'une population de colons qui, par sa composition même, toute factice, n'était pas en état de s'administrer elle-même.
Pendant deux mois, les inspecteurs parcoururent tous les villages; voici quelques notes de détail;

Dans le département d'Alger, Marengo, Lodi, Montenotte sont en bon état; le premier de ces villages compte 856 habitants; El Affroun est meilleur encore; malgré la difficulté du défrichement, l'état d'esprit est excellent, le directeur et les colons sont en fort bons termes ; Novi manque d'éléments agricoles; à Damiette, Castiglione et Ponteba, l'eau fait malheureusement trop défaut; de plus, cette dernière localité a vu ses rares récoltes ravagées par les sauterelles.
Dans le département de Constantine, Jemmapes, Millesimo et Mondovi sont de très bonnes colonies; Robertville et Gastonville ont été très éprouvés par les fièvres.
Dans le département d'Oran, Kléber est en pleine prospérité, ainsi qu'Aboukir et Rivoli; à Saint-Leu se trouvent des ruines romaines qui ont été fort utiles aux colons; à Saint-Cloud, les défrichements sont pénibles, mais le bourg est prospère (708 habitants) ; il possède même un théâtre. Saint-Louis souffre de la présence d'eau salée dans le sous-sol.
Bref, les conclusions du rapport peuvent se résumer ainsi:
Nous avons créé des colonies agricoles de toutes pièces, et trop hâtivement: "Reconnaissons que nous avons fait fausse route, mais soutenons les colons travailleurs que nous avons encouragés à partir et que nous n'avons pas le droit d'abandonner maintenant à leurs propres forces; donnons-leur tout ce qu'il leur faudra, mais n'en envoyons plus de nouveaux, sauf de véritables cultivateurs ou d'anciens soldats d'Afrique. L'acclimatation des premiers colons se fera peu à peu, et nous aurons dans quelques années un noyau d'habitants éprouvés, façonnés par les dures leçons de l'expérience personnelle. Sachons attendre, ne prenons pas pour la mesure de nos opinions l'impatience de nos désirs; plus une œuvre est laborieuse, plus, elle résiste avec succès au choc des années: ce que les siècles fondent est toujours ce qu'ils respectent le mieux. "
Le rapport Reybaud fut discuté à la Chambre des représentants. les 17 juin, 4, 5 et 19 juillet 1850.
Il y eut de nombreuses interpellations : de Rancé, Barrault, Raudot attaquèrent l'opération en particulier et la colonisation officielle en général; Didier et le général d'Hautpoul, ministre de la Guerre, la défendirent; ce dernier mit hors de cause l'administration militaire en rejetant sur la paresse des colons l'insuccès de l'affaire.

La question des expulsions fut aussi agitée avec passion: on voulut dénier au gouvernement le droit de rembarquer les colons qui mettaient le trouble dans les villages; le ministre de la Guerre protesta que les expulsions n'avaient jamais été ordonnées qu'après une sérieuse enquête: en fait, il n'yen eut que 257 de pratiquées, ce qui n'est pas exagéré pour une population de 13,628 individus recrutés on a vu comment.
Sur les quinze millions votés pour 1848 et 1849, non seulement il ne restait rien, mais il y avait un dépassement de crédit de 1,490,000 francs et bien des travaux en cours étaient à terminer promptement, notamment toutes les maisons commencées en 1849~ en vue de l'installation de douze nouvelles colonies.
Enfin, le 20 juillet fut votée une loi qui affectait un crédit de cinq millions pour compléter l'aménagement des villages fondés en 1848 et finir d'installer ceux de 1849-

Mais le recrutement des colons fut complètement modifié on n'admit plus pour combler les vides des anciennes colonies et peupler les nouvelles que des soldats libérés ayant servi en Afrique et des cultivateurs français ou algériens.
Les directeurs militaires subsisteraient jusqu'en 1851, mais on leur adjoignait une commission consultative, composée des notables du village, qui serait chargée de la police et des propositions d'éviction des colons paresseux ou débauchés.
Le dernier décret intéressant les colonies agricoles d'Algérie est celui du 8 décembre 1851, qui accordait 1,200,000 francs pour celles de 1848.
On avait définitivement renoncé à en fonder de nouvelles.

D'après un état officiel arrêté au 31 décembre 1850, elles comptaient à cette date : 10,376 habitants répartis en 42 villages et 3,745 maisons, qui possédaient 5,350 animaux divers (dont 3,348 bœufs) et 27,937 outils. Sur les 23,728 hectares qui leur avaient été distribués, ils en avaient mis en culture 10,491 ; enfin, ils avaient planté 311,350 arbres .Malgré les difficultés de leurs débuts, malgré les tâtonnements qui ont marqué le commencement de leur histoire, les colonies de 1848 ont prospéré, et il n'est pas sans intérêt de savoir ce qu'elles sont à l'heure actuelle.
Une seule, Ponteba, est restée un petit centre de 493 habitants, dans le canton d'Orléansville; toutes les autres sont maintenant des communes ou des chefs-lieux de canton.
Dès le 31 décembre 1856, un décret impérial érigeait en communes de plein exercice Saint-Cloud (actuellement chef-lieu de canton de 5,467habitants) ; Rivoli (4,793 habitants) ; Fleurus (1,035 habitants) ; Saint-Louis (2,605 habitants); Marengo, chef· lieu de canton (8,128 habitants) et Aboukir (2,803 habitants).

Dans le rapport à l'Empereur qui précédait le texte du décret, le maréchal Vaillant, ministre de la Guerre, disait:
" Le district d'Arzeu s'est accru en 1853 de treize colonies agricoles fondées dans la province d'Oran en exécution du décret du 19 septembre 1848. Ces colonies ont reçu leur assiette définitive au double point de vue du peuplement et de la distribution des terres. L'une d'elles, Saint-Cloud, est devenue le siège d'une justice de paix, toutes communiquent facilement avec le chef-lieu du département; il ne reste plus qu'à laisser à l'énergie propre à la vie municipale le soin de développer leur avenir. "
Jemmapes devint même le chef-lieu d'un nouveau district; le climat salubre. un sol fertile, les eaux abondantes et la facilité des communications attirèrent un si grand nombre de colons qu'il fallu de construire mairie. écoles. église. hôpital, etc. .. Actuellement, Jemmapes regroupe vingt cinq douars et centres comptant 29.503 habitants.
Les autres villages sont devenus à leur tour des communes complètes par décrets de dates diverses (1861 à 1899) ; leur population a grandi considérablement: Saint-Leu a 5.792 habitants; El Affroun, 6,463; Castiglione, 3,650; Robertville, 6,153; Gastonville, 3,813; Lodi, 3.442 Damiette, 4,173; 'Montenotte. 3.948; Mondovi, 4,880 ; '-Héliopolis. 3.252; Millesimo. 3.791:; Novi. 1,039.
Pour certaines de ces colonies, l'accroissement de population a été extraordinaire : Marengo est passê de 856 habitants à 8.128 ; Saint· Cloud de 108 h à 5.467; Robertville de 460 à 6,153
La ténacité, le courage et la persévérance des colons de 1848 ont eu raison de toutes los difficultés; ces citadins. en grande partie des Parisiens, sont devenus d'excellents cultivateurs, et c'est une belle leçon d'énergie française qu'ils ont donné à leurs contemporains et au monde.

Henri LEMOlNE.
Archiviste départemental de Seine et Oise.

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