COLONISATION DE L'ALGERIE
1883 par C H Boudin
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Vingt-trois ans se sont écoulés depuis la conquête de l'Algérie. A quels résultats ont abouti les immenses sacrifices de la France? Quels sont aujourd'hui le chiffre et la composition de la population de l'Algérie?

La mortalité des Européens, si élevée il y a quelques années, a-t-elle subi une diminution ? Existe-t-il des localités favorables à la colonisation, et quelles sont ces localités? Les naissances compensent-elles les décès?

Que deviennent, au milieu de l'immigration étrangère, les anciennes populations indigènes? Enfin, quel est l'avenir probable réservé à la race européenne et à ses descendants?

Nous avons posé ces graves questions il y a bientôt dix ans, et nous croyons avoir présenté pour leur solution les premiers documents; leur importance et leur signification, souvent signalées par la presse politique et médicale, ont été reconnues même par nos adversaires scientifiques.

Telle est l'autorité des faits bien observés , telle est la puissance de la vérité, que toutes les tentatives entreprises dans le but d'en atténuer l'impression ont échoué jusqu'ici, et qu'à mesure que les documents officiels sur l'Algérie se sont multipliés, ils ont servi à la consolidation des opinions que nous avions formulées.

Pour combattre ces dernières, on a cité des périodes soigneusement écourtées , des lieux habilement circonscrits;ois a inventé une année de la province d'Alger, armée imaginaire, mais dont la statistique mortuaire semblait se mieux prêter à l'hypothèse que l'on désirait faire prévaloir.

D'autres, à défaut de faits, ont eu recours à la méthode sentimentale, invoquant tantôt le cosmopolitisme de l'homme (1), tantôt les espérances du croisement de l'européen avec la bédouine ou avec la négresse.

Nous ne nous arrêterons ni à cette stratégie ni à ces hypothèses, peut-être très savantes, et nous continuerons de leur préférer la méthode expérimentale, la seule qui imprime de véritables progrès aux sciences.

Les faits nouveaux que nous allons présenter ont tous une origine officielle; c'est dire que la responsabilité de leur exactitude appartient entièrement à l'administration, qui n'a aucun intérêt à altérer la vérité.

Ils sont aussi complets que possible, car ils embrassent, dans le temps et dans l'espace, tout ce que nous avons pu nous procurer, et si l'on y rencontre quelques lacunes, c'est que ces lacunes existent dans (1) Sans doute l'homme se rencontre sons les latitudes les plus variées, sous l'équateur et près du cercle polaire. Mais, à qui espère-t-on faire croire que l'Esquimau devienne jamais propre à habiter Tombouctou, ou que le nègre puisse coloniser l'Islande? Quant à ce dernier, nous l'avons dit ailleurs, l'éloignement des tropiques le rend fou, à telles enseignes qu'on comptait, il y a quelques années, dans la province du Maine (États-Unis), i fou sur 14 nègres. En ce qui concerne le croisement, nous en abandonnons volontiers l'essai eus auteurs du projet. La science ne possède encore que très peu de faits sur le croisement des animaux; quant à celui de l'homme, tout est à étudier. Un médecin distingué de la Nouvelle-Orléans, M. Nou, qui a fait une étude spéciale du nègre et du mulàtre, affirme que le mulàtre, produit du croisement de l'Anglais avec la négresse , vit beaucoup moins que celui qui a pour père un Français ou un Espagnol. M. Nott ajoute que les véritables mulâtres, c'est-à-dire ceux qui descendent directement du blanc pur sang (pure midie) et d'une négresse, tendent à s'éteindre lorsqu'ils se marient entre eux , et qu'ils n'échappent à cette extinction que par le croisement avec le blanc ou le nègre. Si M. Nott a raison, le mulàtre serait mulet indirect, mulet à la seconde on troisième génération, tandis que le mulet proprement dit est frappé d'infécondité immédiate. Nous donnons cette proposition sous toute réserve, en appelant sur elle l'examen des voyageurs tes sources auxquelles nous avons puisé. D'autre part, les documents qui nous servent de termes de comparaison ont également un cachet officiel , et nous avons eu soin de préciser constamment l'autorité qui leur sert de base.

POPULATION EUROPÉENNE.

Le tableau suivant résume la composition de la population civile européenne de l'Algérie, de 1833 à 1851 inclusivement (!) :

Au 3I décembre.
       Français. Etrangers. Totaux.
1833. 3,483 4,329 7,812
1834. 4,349 5,404 9,750
1835. 4,888 6,333 41,224
1836. 5,485 9,076 44,564
1837. 6,892 40,478 46,770
1838. 8,034 42,044 20,078
1839. 9,526 13,497 23,023
1840. 42,032 44;955 26,987
1844. 45,947 19,780 35,727
1842. 49,056 25,475 44,534
1843. 28,163 34,023 59,486
1844. 37,701 37,749 75,420
1845. 46,339 48,982 95,324
1846 48,274 61,426 409,400
1847. 53,696 50,197 403,893
1848. 63,540 54,561 415,404
1849. 53,005 54,602 442,607
1850. 62,044 63,704 425,748

1854. 66 ,050 65,233 34,283
Ainsi, au 34 décembre1854, c'est-à-dire vingt ans après la conquête, l'Algérie comptait 131,283 habitants européens, dont 66,050 Français et 65,233 étrangers. Ce chiffre représente un peu moins de la septième partie de la population de Paris, et juste 400,000. individus en moins que la seule émigration irlandaise de l'année1854, qui s'est élevée.à 234.323 personnes.

La population européenne de 1854 dépasse celle de 1850 d'environ 5,500 individus, mais cet accroissement ne saurait être attribué qu'à l'arrivée de nouveaux immigrants; car, ainsi, qu'on la verra plus loin, le nombre des décès n'a pas cessé d'excéder celui des naissances.

L'ensemble de la population européenne se trouvait ainsi réparti en 1851 :
Province d'Alger.57,081 habitants.
Province d'Oran.46,820
Province de Constantine.37,389
Au 31 mars 1852, on comptait 85,678 individus.
Population urbaine
Population agricole.83,840
Population rurale agricole. 43,494
L'élément étranger se décomposait de la manière suivante au 31 décembre 1851 :
Espagnols .44,760
Italiens .7,555
Maltais . 7;307
Allemands . 2,854
Suisses .. 4 ,645
Divers. . 4,400
Total. . 85,283

Ainsi, plus de 56,000 étrangers, ou plus des quatre cinquièmes, étaient originaires du midi de l'Europe, circonstance digne d'étre notée quand il s'agira d'apprécier la mortalité générale de la population européenne.

Presque tous les Espagnols habitent les provinces d'Alger et d'Oran, plus rapprochées des côtes d'Espagne que la provinee de Constantine, dans laquelle on n'en compte qu'un petit nombre.

Les Italiens habitent surtout la province de Constantine ; puis viennent les Maltais, dont les deux tiers habitent la province de Constantine. On n'en compte que quelques uns dans la province d'Oran.
Les Allemands sont répartis dans chaque province à peu près proportionnellement au chiffre de la population.
Les Suisses se sont fixés, savoir: huit douzièmes environ dans la province d'Alger, trois douzièmes dans la province de Constantine, et un douzième seulement dans la province d'Oran.
Les Prussiens habitent pour, la plupart la province d'Oran, dans laquelle se trouve également le plus grand nombre des Belges et des Hollandais.
Les Portuguas et les Anglo-Espagnols habitent surtout la province d'Oran.
On en trouve cependant un certain nombre à Alger, mais quelques uns seulement dans la province de Constantine.
La province d'Oran compte à elle seule autant de Russes que les deux autres provinces.
Les Grecs occupent surtout les provinces d'Alger et de Constantine.
Les Polonais sont en grande majorité à Alger; on en trouve 82 dans la province de Constantine, et 32 seulement dans celle d'Oran.

POPULATION INDIGÈNE A RÈSIDENCE FIXE DANS LES VILLES.

Au 31 décembre 1851 , la population indigène comptait 105,865 habitants, dont :
Musulmans 84,329
Nègres 3,488
Juifs 24,048
Si l'on compare ce document avec le recensement de 1849, on constate les faits suivants :

1° En ce qui regarde la population musulmane, nous trouvons à la page 114 du dernier volume des Tableaux officiels, un aveu ainsi formulé : " La population musulmane des villes tend de diminuer. " Cette proposition est pleinement confirmée par l'excédant prononcé des décès sur les naissances, comme on le verra plus loin.

2° Quant aux nègres, leur nombre était, au 31 décembre 1849, de 4,177 En déduisant le chiffre de 1851, de 3,488. On a, pour une période de deux années, une perte de 689 (4)

3° Les juifs étaient, au 31 décembre 1849, au nombre de 19,028 Leur nombre, au 31 décembre 1854, était de 21,048 . Il s'ensuit que, dans une période de deux années, leur accroissement a été de 2,020

TRIBUS INDIGÈNES.
D'après le recensement de 4854, les tribus indigènes comptaient :
Habitants. Province d'Alger. 756,267
Province d'Oran. 466,467
Province de Constantine. 404,855
Cette population se trouve ainsi répartie entre le Tell et le Sahara (1) :
Tell. Sahara.
Province d'Alger. 583,472 472,795
Province d'Oran. 335,422 430,745
Province de Constantine 924,493 477,228
4,843,087 480,768
En additionnant les divers éléments, on trouve donc :
Population européenne. 431,283 habitants.
Population indigène des villes. 405,865
Tribus indigènes 2,323,855 2,564,003

SEXE ET AGE.
L'ensemble de la population européenne comptait, au 31 décembre 1854 :
Hommes. . . . 53,351
Femmes. . . . 38,047
Enfants. . 39,885
Ainsi, 'le nombre des femmes européennes se trouvait, lors du dernier recensement, inférieur de 13,000 à celui des hommes. On verra plus loin que, malgré cette infériorité, la pro-portion des naissances n'en a pas moins surpassé beaucoup celle de la France, circonstance qui semble indiquer que l'infériorité numérique du sexe féminin n'implique pas nécessairement infériorité de la portion fécondable des femmes. La population indigène comptait, au 31 décembre 4851. :Hommes.53,351; Femmes.38,047; Enfants.39,885

Le recensement de la population de la France, en 1.851, a donné :
47,799,869 individus du sexe masculin, et 47,988,759 individus du sexe féminin.

D'autre part, en examinant la composition par sexe de la population de 45 états de l'Europe, on trouve (4) en moyenne, sur 40,000 habitants : 4,964 individus du sexe masculin. 5,039 individus du sexe féminin.

Femmes. . . . 38,047
Enfants. . . 39,885

Europe, il existe en Algérie une prédominance numérique marquée du sexe masculin dans les deux éléments, musulman et juif, de la population indigène, prédominance qui exclut de toute évidence la possibilité de la polygamie sur une large échelle.

MARIAGES.
On a compté dans la population européenne de l'Algérie les nombres ci-après de mariages :
En 1847.1,029 mariages sur 40,000 habitants. 1848. . . 4,052
1849. . 4,097
1850. . 4,382
1854. . 4,392

D'après M. Mathieu , la période de 34 années, de 1817 à 1850, a donné en France, en moyenne, 4 mariage sur 427,63 habitants, soit 78 sur 40,000.

La proportion des mariages de la population européenne de l'Algérie excède donc notablement celles de la France.
La différence serait plus marquée encore si l'on comparait les mariages au seul nombre des femmes.

NAISSANCES.
On compte en France 29 naissances sur 1,000 habitants (1817 à 1850). En Algérie, on a compté, de 4847 à 1851, les nombres ci-après de naissances sur 1,000habitantseuropéens : 1847. Étrangers.Français.
1848. .48,3 37,7
1849. .40,5 54,5
1850. 35,4 47,2
1854. 39,7 15,7
Ainsi, le nombre proportionnel des naissances excède de beaucoup celui de la France; il l'excéderait plus encore si la population au 31 décembre de chaque année n'eut été substitué comme base d'appréciation à la population moyenne.

Le nombre des naissances illégitimes, par rapport aux naissances légitimes, a été de :
Étrangers, Français.
En 1847. . 4 sur 8,12 naiss. légit. 4 sur 4,18 miss. légit.
1848. . 4 7,23 4 3,27
1849. . 4 7,80 . 1 4,94 1850, . 1 5,90 4 3,77
4854. . 4 7,56 4 ' 4,20

En France, le rapport, pendant la période de 1817 à 1850, a été de 1 naissance illégitime sur 13 naissances légitimes.
En ce qui regarde les sexes, on a compté en Algérie, de 1830 au 1" juillet 1850 :
Parmi les Français, 40,158 naiss. masc. et 9,391 naiss. fém. Parmi les étrangers, 8,607 naiss. masc. et 8,148 naiss. fém. En France, on a constaté de 1817 à 4850, en moyenne, 17 naissances masculines sur 16 naissances féminines.
Voici les résultats constatés dans la population musulmane en 1850 et en 1851 :
Année 1850. Année 1851.
Garçons. Filles. .
Alger.. . . 430 364 350 314
Oran. . . 649 670 419 137
Constantine. 391 382 572 547
La population juive fournit les résultats suivants :
Année 1850. Année 1851.
Garçons. Pelles. Garçons. Filles. Alger. . . 4 58 4 55 435 448
Oran . . . 356 281 387 417
Constantine . 92 86 420 413
Ces chiffres ne comportent aucune déduction. Passons à l'examen de la mortalité.
MORT
Population européenne.
Voici, d'après les tableaux officiels, quel aurait été, de 3842 à 1851, le nombre des décès sur 1,000 Européens de la population civile :
1848 44,28 décès sur 4,000 habitants.
1843 44,20
1844 44,60
1845 48,80
1846 44,72
1847 80
1848 42,8
1849 108,9
1850 84,4
1884 80,8
Ces chiffres expriment le rapport des décès, non à la population moyenne de chaque année, mais à la population au Si décembre ; or le chiffre de cette dernière excédant plus ou moins notablement celui de la moyenne, il s'ensuit que les nombres officiels qui précèdent, quoique déjà très élevés, ex-priment néanmoins une mortalité au-dessous de la réalité. Ainsi, il serait facile de démontrer que la mortalité de 1851 a dit dépasser 53 décès sur 1,000 habitants, tandis qu'elle est ici évaluée au-dessous de 51.

Au demeurant , en prenant à la lettre les chiffres officiels, il est facile de voir combien est contraire à la vérité l'assertion de certaines personnes qui osent encore affirmer, en opposition avec l'évidence des faits, que la mortalité européenne diminue en Algérie. Non seulement elle a montré une marche manifestement croissante, non seulement elle a plus que décimé la population en 4849, mais encore elle s'est main-tenue en 1850 et 1851 dans un chiffre deux fois plus fort que celui de la mortalité de la population en France pendant l'année du choléra de 1849 (1).

On pourrait objecter que la mortalité générale, bien que très considérable, pèse pent-étre sur une des provinces, tandis que l'état sanitaire des deux autres serait satisfaisant. Continuons d'interroger les faits officiels. Voici quel a été, de 1847 à 1851, le nombre des décès sur 1,000 habitants européens dans chacune des trois provinces :

1917. 1848. 1840.
Alger. . . 49,7 41,8 67,7 61,4 43,6
Oran. . . 44,6 39,8 400 47,5 70,3
Constantine. 58,9 56,0 450 54,3 38,6
Ainsi, la mortalité, d'après les documents les plus récents,dépasse : Dans la province d'Alger. . . 43 décès sur 1,000 habitants.
Dans la province d'Oran. . 70
Dans la province de Constantine. 38
Ce n'est pas tout ; en 1849, la mort a enlevé :
Dans la province d'Alger. . . plus de 4 Européen sur 48.
Dans la province d'Oran . . . plus de 4 Européen sur 40.
Dans la province de Constantine. plus de 4 Européen sur 7.
Allons plus loin encore. Depuis 1845, les tableaux officiels ont publié le chiffre proportionnel des décès de quatorze localités. C'est à l'aide de ces documents que nous avons construit le tableau suivant. Il résume, de 1845 à 1851, à l'exclusion de 1846, le nombre des décès sur 1,000 Européens de la population civile.
MORTALITE DANS LES VILLES.
Nombre annuel des décès sur 1,000 Européens civils. 1841. 1847. 1848. 1949. 1830. 1831
. Alger. . 36,4 48,7 44,3 84,2 66,4 30,0
Blidab. . 66,2 76,4 56,7 405,9 73,6 39,0
Tenès. . 49,6 42,4 46,6 403,3 40,8 36,6
Cherchell. 60,9 50 43,6 323,6 72,3 67,7
Médéah . 46,0 30;. 21,7 36,1 44,0 37,4.
Milianah . 25,6 87,0 69,0 40,0 68,8 30,0
Boufarik . 40,4 434 49,3 27,5 28,6 49,2
Oran . . 41,6 52,4 44,9 407,4 47,4 52,4
Mostaganem, 37,0 25,5 27,5 416,8 45,6 67,4
Tlemcen. 47,6 47,2 32,9 35,2 46,8 41,9
Constantine . n 56,0 44,2 61,0 72,3 71,9
Bône. . .28,2 47,0 46,8 403,8 84,4 37,7
Philippeville. 55,3 82,0 70 400 33,4 38,3
Bougie. . . 30,7 38,3 42,2 30 48,4 48,5

Ce tableau, dont tous les détails sont officiels, suggère une triste réflexion.
En effet, de deux choses l'une : ou les documents sont inexacts, ou bien ils dénotent un mal dont l'in-imité atteindrait des proportions fabuleuses. La mort aurait atteint en 1849 plus de :

400 Européens civils sur 4,000 hab. à Miliana et Philippeville. 403
405 à Bône
*. 407 - à Oran.
410 - à Mostaganem.

Enfin, à Cherchell la mort aurait frappé plus de 323 habitants sur 1,000.

Et de tels faits ne donneraient lieu à aucune réflexion, à aucune explication ! En vérité, une telle opinion est-elle admissible? Ou bien les auteurs de ces documents sont arrivés aux chiffres fabuleux qui précèdent en rapprochant des choses qui n'ont entre elles aucun rapport (1).

Dans l'impossibilité où nous sommes de résoudre l'énigme, nous nous abstiendrons de toute réflexion, en attendant sur ce point quelques éclaircissements.