LA COLONISATION
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La révolution de 1848 a marqué son empreinte sur la colonisation algérienne. Les philanthropes des diverses écoles fondaient de grands espoirs sur l'Algérie pour débarrasser Paris des ouvriers en chômage et conduire à l'extinction du paupérisme.

La colonisation de l'Algérie paraissait appelée à résoudre la crise sociale. L'État, qui avait garanti du travail à tous les citoyens, donnerait un capital au lieu de donner un salaire comme sur les chantiers nationaux.

On concéderait 10 hectares par famille et on distribuerait ainsi 10 millions d'hectares à un million de familles. " L'État, disait Raousset-Boulbon, a beaucoup plus de terres qu'on ne le dit, comme l'a démontré l'enquête ordonnée par le duc d'Aumale, le seul des gouverneurs généraux qui ait fait son devoir.

Au surplus, si la France veut sérieusement livrer l'Algérie à la civilisation, elle doit s'approprier au profit du bien public la totalité du sol possédé par les indigènes. " Et l'auteur, développant son programme, considérait toutes les objections comme négligeables et concluait dans une effusion lyrique : " Portons nos regards au delà des mers et considérons ce peuple des États-Unis que les centenaires ont vu naître. Confiez au travail le berceau de la France algérienne; abritez-le sous des institutions libres et fraternelles et bientôt ce peuple, glorieux enfantement d'une république, tendra la main par-dessus l'Atlantique au géant du nouveau monde

Ces vues enthousiastes n'étaient pas universellement partagées. L'économiste Léonce de Lavergne déclarait au contraire que la prompte installation d'une population européenne agricole sur toute la surface de l'Algérie était une chimère ruineuse et rencontrerait des difficultés insurmontables, provenant de l'insalubrité et de l'insécurité et surtout du prix de revient :

" On a essayé, disait l'auteur, la colonisation sous toutes ses formes, aucune n'a réussi ni ne pouvait réussir.

L'établissement d'une famille agricole européenne en Afrique coûte trop cher. Les grandes concessions ne remédient à rien, à moins qu'elles ne soient cultivées par des indigènes, ce qui revient à l'abandon de la colonisation. Laissons les campagnes aux indigènes : c'est leur lot.

La place des Européens en Afrique est dans les villes; à eux le commerce et l'industrie; 100 000 individus suffisent. La mise en valeur de l'Afrique est une association où les Arabes apporteront le sol, les bras, les bestiaux ; les Européens, les instruments de travail et les débouchés. " Et Léonce de Lavergne proposait de faire de l'Algérie une sorte d'État particulier, annexe de la France, se gouvernant et s'administrant lui-même par un système analogue à celui des colonies anglaises.

C'est déjà la théorie du royaume arabe, qui prévaudra sous le Second Empire.

Bugeaud aussi donnait son opinion. Ses colonies militaires, avec le travail en commun, avaient été en somme un essai socialiste et collectiviste. Éclairé par l'expérience et par la révolution de 1848, il brûlait désormais ce qu'il avait adoré.

Il constatait l'échec de l'Union du Sig, tentative phalanstérienne; l'échec de ses propres villages militaires où les colons avaient demandé à être désassociés : " Que l'on essaie en Afrique, disait-il, toutes les formes de socialisme, de fouriérisme, de communisme; que l'État vienne en aide à cette expérimentation.

LES PRISONNIERS : On en envoya 450, qui furent internés dans la kasba de Bône en attendant que le pénitencier de Lambèse fût prêt à les recevoir.

Il existait en Algérie en 1848 une cinquantaine de villages européens et environ 20 000 habitants ruraux. L'émigration projetée devait doubler en quelques mois le nombre des centres agricoles et installer du premier coup 13 500 colons.

Le territoire civil ne pouvant y suffire, on s'adressa au territoire militaire. Les travaux préparatoires étaient exécutés par des officiers du génie ; les maisons étaient toutes construites sur le même modèle; à défaut d'élégance, on pouvait espérer qu'elles seraient d'une parfaite solidité; mais, en beaucoup d'endroits, les entrepreneurs employèrent de mauvais matériaux et commirent des malversations ; en revanche, les fortifications furent très soignées.

Les villages une fois achevés, les officiers de toute arme se partageaient la direction de chacun d'eux avec les attributions de commandants de place.

Quarante-deux colonies furent ainsi créées : 12 dans la province d'Alger, 21 dans la province d'Oran, 9 dans la province de Constantine.

Les villages de la province d'Alger étaient Castiglione et Tefeschoun, aux environs de Koléa, Novi et Zurich aux environs de Cherchel, Marengo, El-Affroun, BouRoumi entre Cherchel et Blida, Lodi et Damiette dans la région de Médéa, la Ferme et Pontéba aux environs d'Orléansville, Montenotte près de Ténès ;
Dans la province d'Oran, la mieux partagée des trois, les villages furent groupés aux environs d'Oran (Hassi-Ameur, Hassi-ben-Ferah, Hassi-ben-Okba, Hassi-bou-Nif, Saint-Louis, Fleurus, Mangin), aux environs d'Arzew (Saint-Cloud, Saint-Leu, Damesme, Arzew, Moulay-Magoun, Kléber, Méfessour) et aux environs de Mostaganem (Aboukir, Rivoli, Toumin, Karouba, Aïn-Nouissy, Ain-Tedlès, Sour-el-Mitou) ;
Il y avait une soixantaine de concessions par village, sauf à Saint-Cloud où le périmètre était plus important.

Dans la province de Constantine, on fonda Gastonville, Robertville, Jemmapes, dans la région de Philippeville ; Mondovi, Barral dans la région de Bône ; Guelma, Héliopolis, Millésimo, Petit dans la banlieue de Guelma ; les villages étaient ici moins nombreux, mais plus importants que dans la banlieue d'Oran ; chacun d'eux comptait 3 000 colons.

Les concessions étaient très peu étendues : 2 à 10 hectares. Il en résulta des dépenses inutiles, car il fallut par la suite les réunir deux à deux. Surtout, et ce fut la principale cause des échecs, ces ouvriers parisiens n'étaient nullement préparés aux travaux des champs.

Il y avait parmi eux des horlogers, des ébénistes, des commis de magasins de nouveautés ou de modes; mais les indigènes n'achètent pas de meubles et les modes les plus nouvelles ne tentent pas leurs femmes.

Les colons improvisés ne savaient pas se servir des instruments aratoires, employaient les semences à contretemps; dans les notes mensuelles qui les concernent, on trouve des mentions comme celle-ci : " N'entend rien aux travaux de la campagne, a une peur affreuse de son bœuf. " On leur faisait des avances de grains, d'animaux, de matériel agricole, on leur fournissait des rations de vivres, on faisait même labourer leurs champs par des soldats ou par des indigènes.

Mais il était difficile d'apprendre l'agriculture à des gens qui jusque-là n'avaient manié que la navette ou le tire-pied. Or, dans certains villages, à Saint-Cloud par exemple, on comptait à peine 9 pour 100 d'agriculteurs.

D'autres difficultés provenaient du travail en commun, qui avait été prôné dans les clubs comme offrant la solution du problème social, mais que, devenus colons, les émigrants étaient unanimes à repousser.

Enfin les professeurs et les moniteurs des nouveaux venus n'étaient guère mieux préparés que leurs élèves. Il y en eut quelques-uns d'excellents, comme le capitaine de Malglaive, savant officier du génie en même temps que philosophe humanitaire, qui commandait à Marengo, ou le capitaine Lapasset, qui dirigeait Montenotte. Mais c'étaient forcément des exceptions.

" Ce doit être une rude besogne, écrivait Bugeaud à Charon, que la création de tant d'établissements à la fois. Les gens d'Alger et de France ne se doutent guère des difficultés qu'il y a ; ils s'imaginent qu'il n'y a qu'à lâcher les hommes sur la terre comme des lapins pour qu'ils vivent.

" Le lotissement des terres n'était pas achevé à l'arrivée des colons, par suite de l'insuffisance du service topographique, sur lequel le gouverneur n'avait aucune action. Charon demandait qu'on employât les troupes aux travaux de défrichement; il proposait de placer auprès de chaque directeur de colonie un agriculteur algérien qui aurait servi de moniteur; il proposait aussi de combler les vides qui se produiraient avec d'anciens soldats libérés choisis avec soin parmi les cultivateurs. Il souhaitait enfin qu'avant de fonder de nouveaux centres, on donnât à ceux qui avaient été créés en 1848 le temps et les moyens de se développer.

On a prétendu que ces colons de 1848 étaient paresseux, ivrognes, débauchés, indisciplinés, passant leur temps à boire et à faire de la politique. Ces reproches ont été exagérés par l'esprit de parti lors de la réaction qui a suivi : " L'esprit des colons n'est pas mauvais, écrivait Charon à Cavaignac ; malheureusement, ils manquent d'énergie et de force et ignorent pour la plupart les travaux de l'agriculture. " Il estimait qu'un tiers de ces colons était appelé à réussir. Il faut dire, à la décharge des colons de 1848, qu'ils rencontrèrent des difficultés inouïes; ils furent très éprouvés par les fièvres paludéennes, par la dysenterie, par les épidémies de choléra de 1849 et de 1850; les récoltes des premières années furent fort mauvaises. Ils firent preuve de beaucoup d'endurance et c'est merveille, vu les conditions et les circonstances de la tentative, que l'échec n'ait pas été plus complet.

Les colons de 1848 n'étaient qu'un premier contingent. D'autres devaient suivre à l'automne de 1849. La loi du 19 mai 1849 alloua 5 nouveaux millions pour l'établissement de 6 000 colons et l'administration prépara 12 nouveaux villages pour les recevoir : 5 dans la province d'Alger, Ameur-el-Aïn et Bourkika dans la région de Blida ; Aïn-Benian, Bou-Medfa et Aïn-Sultan dans la région de Miliana ; 5 dans la province d'Oran, Bled-Touaria, Aïn-Sidi-Chérif, Aïn-bou-Dinar et Pontdu-Chélif aux environs de Mostaganem ; Bou-Tlelis aux environs d'Oran ; 2 dans la province de Constantine, Ahmed-ben-Ali et Sidi-Nasseur aux environs de Jemmapes. On construisit 700 maisons, on fit les travaux d'adduction d'eau et de chemins nécessaires. Charon obtint qu'une partie du crédit fût consacrée à compléter l'établissement des colons envoyés en 1848.
Cependant l'Assemblée nationale commençait à avoir des doutes sur l'efficacité de son oeuvre. Avant d'aller plus loin, elle voulut s'éclairer sur les résultats de la première expérience. Une commission d'enquête fut nommée par un arrêté du ministre de la Guerre du 20 juin 1849, à l'effet de dresser un rapport circonstancié sur la situation des colonies agricoles fondées en Algérie par application de la loi du 19 septembre 1848; elle devait examiner la situation matérielle et morale de ces colonies, voir ce qui avait été fait et ce qui restait à faire. Elle devait en outre donner son avis sur la question de savoir s'il convenait de doter les colons du régime civil et dire s'il fallait en envoyer de nouveaux.

La commission, présidée par de Rance, choisit comme rapporteur Louis Reybaud, l'auteur de Jérôme Paturot, ouvrage très lu à cette époque, dont le héros, à la fin du livre, part pour l'Algérie comme inspecteur général de la civilisation arabe. Les commissaires, débarqués à Alger le 2 juillet, firent deux mois de voyages pénibles en plein été pour visiter les 42 colonies agricoles; le 23 août, ils envoyèrent un premier exposé de leurs travaux et des indications sur les mesures les plus urgentes; le rapport détaillé de Louis Reybaud fut adressé au ministre de la Guerre le 16 novembre 1849.
Le rapporteur observait avec raison que le principal vice des colonies résidait dans leur composition même; former des colonies agricoles à Paris avec des Parisiens était un non-sens ; c'était de la compassion, de l'humanité, mais non de la colonisation. Les immigrants étaient presque tous impropres à la vie des champs et sans goût pour elle; ils avaient montré beaucoup de bonne volonté, mais ils avaient pu se rendre compte que l'agriculture est une carrière ingrate quand on y entre vers le milieu ou le déclin de la vie, car elle exige beaucoup de patience, de vigueur et de santé; la différence du climat accroissait d'ailleurs les peines et les mécomptes. Les colons comprirent qu'on leur avait demandé l'impossible.

Ces hommes, recrutés en grande partie dans les rangs des socialistes, étaient d'ailleurs ennemis de toute espèce de communauté, d'association, de travail en commun. " Pas une bouche qui ne demandât la division des lots, la division des tâches et le partage des produits. La perspective d'une solidarité dans la besogne aigrissait les esprits et décourageait les bras; elle suffisait pour que la moisson séchât sur pied ou restât éparse en javelles. " Les colonies nouvelles avaient néanmoins maintenu leurs cadres et accompli leur première évolution; elles renfermaient un tiers de bons éléments, un tiers de médiocres, un tiers de mauvais. Il ne fallait pas se décourager, mais apporter aux nouveaux centres un concours plus efficace et mieux dirigé, n'y admettre ni célibataires, ni ouvriers d'art.
Si l'on formait de nouveaux convois d'émigrants, il ne fallait en tout cas pas les recruter à Paris et ne pas les mettre en route avant que les villages fussent prêts à les recevoir. Il convenait de concentrer ses efforts sur un petit nombre de points et de bien choisir les nouveaux venus destinés à combler les vides. L'application du régime municipal, pour laquelle le décret du 19 septembre 1848 avait prévu un délai d'un an, ne paraissait pas encore possible, mais certaines institutions civiles, notamment les justices de paix, pouvaient être organisées. Et Louis Reybaud concluait avec beaucoup de sagesse :
" Ce tableau n'a rien de brillant, mais c'est là, plus que l'on ne l'imagine, l'histoire de toutes les colonisations. Au dix-septième siècle, des dissidents, chassés par la persécution, se répandirent sur le vaste continent de l'Amérique du Nord; ils n'apportaient ni les aptitudes spéciales du cultivateur, ni les rudes qualités du pionnier. Cependant, à peu d'années de là, cette terre voyait s'élever de son sein une civilisation merveilleuse et les États-Unis étaient fondés. "

Dans la séance du 4 juillet 1850, l'Assemblée législative discutant l'emploi du crédit de 5 millions précédemment alloué à la colonisation, Louis Reybaud développa les conclusions de son rapport : " Deux points sur lesquels tout le monde est d'accord, dit-il, c'est que les colonies agricoles sont un produit de la nécessité, des circonstances, et ont été dans une proportion notable composées d'éléments défectueux peu en harmonie avec leur destination; c'est aussi qu'il faut faire un grand effort pour en tirer parti dans le présent et dans l'avenir. Le second point est qu'en face d'une expérience en cours d'exécution, il faut s'abstenir de ce qui pourrait ajouter de nouveaux germes de découragement à ceux qui existent déjà sur les lieux. "

La loi du 20 juillet 1850 apporta d'intéressantes retouches à l'organisation des colonies agricoles. Elle décida notamment que les colons destinés à compléter la population des villages fondés en 1848 seraient choisis parmi les soldats ayant servi en Algérie, les cultivateurs d'Algérie mariés, les cultivateurs de France mariés. Les colonies continueraient à être placées sous la direction des autorités militaires jusqu'à l'expiration des trois années pendant lesquelles elles recevraient des subventions de l'État, mais elles seraient rattachées au ressort de la justice de paix la plus voisine.

Au budget de 1851, le ministre demanda seulement 300 000 francs pour achever les constructions commencées. M. Lestiboudois, chargé du rapport, insistait sur les obstacles que rencontrait la colonisation faite aux frais de l'état.

Le gouvernement déclarait renoncer au système suivi en vertu de la loi du 19 septembre 1848 ; afin de ménager les intérêts du Trésor, il proposait de peupler les douze villages construits en 1849 avec des cultivateurs de France ou d'Algérie qui justifieraient de ressources suffisantes pour pourvoir à leur installation. On concéderait à chacun d'eux une maison bâtie et 8 à 10 hectares de terres sans subvention d'aucun genre; on grouperait autant que possible dans chaque nouveau centre des populations originaires du même département. L'Assemblée, dans sa séance du 10 juin 1851, donna son adhésion à ce programme.

En 1851, on se borna à doter les centres des travaux d'utilité publique et des voies de communication qui leur manquaient encore; surtout, on remplaça graduellement les premiers colons par des agriculteurs de profession. Les très mauvaises récoltes de 1849-1851 obligèrent à prolonger les allocations de vivres jusqu'en mars 1852 et un nouveau crédit de 1 200 000 francs, dont 700 000 francs pour les travaux publics, fut accordé par le décret du 10 décembre 1851. A la fin de 1852, les titres de propriété définitifs furent délivrés aux colons qui avaient mis en valeur leur exploitation. A partir du ter janvier 1853, les colonies agricoles de 1848 passèrent en territoire civil et se confondirent avec les autres centres de population.

D'après les documents officiels, les 42 colonies agricoles de 1848 comptaient, au 31 décembre 1851, 10 450 habitants; on en avait amené 20 000, dont 12 000 en 1848 et 8 000 en 1849-1850. Parmi eux, 3 000 étaient morts, 7 000 avaient abandonné leur concession ou étaient rentrés en France. On comptait 3 071 concessionnaires, dont 1 858 anciens cultivateurs, 831 anciens militaires, 383 de professions diverses. Les colons possédaient 26 000 hectares de terres, dont 15 000 avaient été défrichés et 11 000 ensemencés, et 5 000 têtes de bétail. C'était là, si on tient compte des conditions défectueuses dans lesquelles l'expérience avait été conduite, des résultats moins mauvais qu'on n'aurait pu le craindre.

COLONISATION ORDINAIRE ET COLONISATION LIBRE

Par suite de la création des colonies agricoles de 1848, on restreignit pendant cette période les nouvelles créations de centres sur les crédits ordinaires de la colonisation et les petits concessionnaires furent casés dans les colonies subventionnées. On continua cependant à créer des villages nouveaux, à peupler les anciens centres, à accorder des concessions en dehors des villages. On faisait d'ailleurs appel comme précédemment à l'élément étranger en même temps qu'à l'élément national pour le peuplement ; l'Algérie reçut quelques contingents d'Espagnols, de Suisses, d'Allemands, d'Irlandais : " Vous avez deux moyens, écrivait en 1847 le baron de Vialar au ministre de la Guerre, d'établir une population française en Algérie : c'est d'y faire venir des Français et d'y rendre Français les Européens qui y sont déjà ou qui y arriveraient.

Soixante-sept familles suisses du Valois furent installées entre le Mazafran et Koléa, notamment à Chaïba. Des Mahonnais furent établis près d'un ancien fort turc dit Borj-el-Kifan et appelé par les Français le Fort-de-l'Eau; le domaine vacant du prince de Mir à la Rassauta fournit une partie des terres; les plans, préparés par le préfet d'Alger, Frédéric Lacroix, furent exécutés par son successeur Lautour-Mézeray en 1850; les Mahonnais, très laborieux, réussirent très bien dans la culture maraîchère.

En bordure de la Mitidja, au pied de l'Atlas, furent créés le village de l'Arba, au croisement des routes de Blida et d'Aumale et celui de Rovigo, à l'entrée des gorges de l'Harrach ; ces deux centres complétaient la colonisation du pourtour de la plaine. Dans la vallée du Chélif, près de Miliana, on fonda Affreville. Aux environs d'Oran, deux villages furent dénommés Valmy et Arcole ; dans la plaine des Andalouses, on fonda Aïn-el-Turk et son annexe Bou-Sfer. Deux beaux centres, qui se développèrent rapidement sur des terres excellentes, furent ceux d'Aïn-Témouchent et de Sidi-bel-Abbès ; dans ce dernier, on profita des terres disponibles par suite de l'émigration des indigènes qui, en 1845, avaient quitté le pays pour ne pas vivre sous la domination des chrétiens. Dans la province de Constantine, plus vaste cependant que les deux autres, le manque de terres vacantes et la densité de la population indigène gênait le développement de la colonisation.

On groupait cependant des Européens à Allelick et à El-Hadjar dans la région de Bône, au Khroub dans la vallée du Bou-Merzoug, enfin dans la banlieue de Batna et de Sétif.

La colonisation libre progressait également. " L'administration ne perd pas de vue, dit un document officiel, que la colonisation pour se développer a besoin du concours des bras et des capitaux. Aussi ne néglige-t-elle rien, soit pour rattacher la grande à la petite propriété dans les villages, soit pour provoquer par de grandes concessions l'établissement de grandes fermes entre les villages. " Une concession de 600 hectares sur les bords du Safsaf fut accordée par un arrêté du 27 avril 1848 à M. Thémistocle Lestiboudois, moyennant une rente annuelle de 2 francs par hectare, à charge d'établir 18 familles européennes sur les terrains concédés et de les mettre en culture. La colonisation libre se développait dans le Sahel et la Mitidja, où elle couvrait 14 000 hectares. La ferme Bastide, près de l'Arba, comportait des constructions importantes; on y cultivait la luzerne et le tabac, on y faisait de l'élevage; la ferme Billon, à l'Oued-Corso, appartenant à des Lyonnais, couvrait 900 hectares consacrés à la culture des céréales et du mûrier. La colonisation libre marquait aussi quelque avance dans les environs de Constantine, de Philippeville, de Bône, de Guelma (fermes Lavie, Guiraud). Une exploitation forestière se créait à La Calle, une exploitation de plomb argentifère à Kef-oum-Theboul.

A la fin de 1851, 4 773 concessions avaient été accordées; elles portaient sur 19 000 hectares (Alger 13 000, Oran 3 000; Constantine 3 000). La population européenne atteignait 131 000 habitants ; son développement avait été retardé par la crise financière de 1845-46, par la révolution de 1848 et par les épidémies de choléra. La population de la province d'Alger, qui au début absorbait la plus grande partie des éléments européens, avait diminué (57 000 Européens en 1851 au lieu de 73 000 en 1846), pendant que la province d'Oran (47 000 Européens) et celle de Constantine (27 000 Européens) progressaient. Sur ces 131 000 Européens, la population urbaine comptait pour 85 000, la population rurale non-agricole pour 13 000, la population rurale agricole pour 33 000. L'élément français, 66 000, et l'élément étranger, 65 000, se faisaient à peu près équilibre; ils étaient en nombre égal dans la province d'Alger; les Français avaient la supériorité dans la province de Constantine; ils étaient moins nombreux que les étrangers dans la province d'Oran, où affluaient les Espagnols.

Les expériences faites amenaient à certaines conclusions que l'histoire de l'Algérie a toujours confirmées depuis. Elles montraient qu'il n'est pas possible de faire dans ce pays de l'émigration à dose massive comme aux États-Unis.

On ne dispose pas comme en Amérique d'étendues quasi illimitées de terres fertiles et l'on est en présence d'indigènes agriculteurs qui ne tirent pas parti de la totalité des terres qu'ils détiennent, mais qu'on ne saurait cependant dépouiller sans injustice et sans péril.

L'Algérie ne peut pas absorber, comme on se l'est parfois imaginé, 2 à 300 000 émigrants par an.

Les crises de 1846 et de 1850 se sont produites précisément parce que la capacité d'absorption avait été dépassée en 1845 et en 1848.

Si c'est une erreur de croire que les immigrants européens peuvent affluer en masses compactes, c'en est une et non moins grande de croire le peuplement rural impossible. Les villages dont l'enfantement a été si laborieux sont aujourd'hui prospères et sont la parure de l'Algérie. Voici par exemple le village de Saint-Cloud. En 1846, un Espagnol, qui avait l'entreprise du service des voitures d'Oran à Arzew, établit en ce point, dans une région complètement inculte et déserte, un relais et une baraque, puis un magasin de comestibles. Un peintre de passage décore la baraque d'une enseigne qu'il intitule : " A Saint-Cloud. " En 1848, 350 colons sont envoyés et s'installent tant bien que mal, plutôt mal que bien; ils sont huit dans une chambre. La fièvre, le choléra les déciment; en trois ans, on compte 287 morts pour 134 naissances. Beaucoup repartent. Deux cents nouveaux colons arrivent en 1850 pour combler les vides. Or, en 1898, Saint-Cloud fêtait son cinquantenaire; un colon de 1848, le père Leslin, portait le drapeau remis par La Moricière et pieusement conservé à la mairie; Saint-Cloud avait 5 000 habitants, 500 hectares de vignes donnant 200 000 hectolitres de vin qui valaient plus de 3 millions. Et cette prospérité n'a cessé de s'accroître depuis lors. Rivoli fêtait la même année son cinquantenaire; les doyens des colons français, Hamelin et Chéradame, évoquaient en termes émus la sollicitude du capitaine Magnin, directeur de la colonie. On pourrait multiplier les exemples. Celui de Fort-de-l'Eau, où la culture des primeurs enrichit 3 000 Européens, montre aussi qu'on peut assimiler les étrangers : " Nous ne sommes plus des Mahonnais, disent les habitants, nous sommes des Français algériens, tout comme les. Lorrains, les Champenois ou les Provençaux nés en Algérie. "

Encore faut-il des éléments français pour faire contrepoids. Aussi l'intervention de l'État est-elle nécessaire; il ne saurait se désintéresser complètement de la colonisation rurale; son intervention, parfaitement justifiée dans son principe, fut trop souvent maladroite et gauche dans ses méthodes, qu'il s'agisse des colonies militaires de Bugeaud ou des colonies d'ouvriers parisiens de 1848. D'où la réaction excessive du Second Empire, qui renoncera au peuplement et ne s'intéressera qu'aux grandes sociétés.

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE