L'EMPEREUR CHARLES V

L'EXPÉDITION D'ALGER

1542

Nicolas VILLEGAGNON
Chevalier français de Rhodes

AVANT-PROPOS

Les deux opuscules réunis ici sont excessivement rares, presque introuvables. Comme ils n'ont pas été réimprimés depuis trois cent trente-deux ans, ils manquent aux plus riches collections publiques, aux plus célèbres collections particulières, et beaucoup de curieux ne les connaissent que de réputation. J'ai pensé que les amis des lettres et de l'histoire me sauraient gré de mettre, à la fois entre leurs mains, le récit de l'expédition de Charles V contre Alger (octobre 1541), tel que le retraça Nicolas Durand de Villegaignon, qui avait pris une glorieuse part à l'attaque héroïque des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, et la traduction française de ce récit, par Pierre Tolet, qui fut publiée à peu près en même temps que l'original (1542), et qui est encore plus rare que lui.
Le texte latin que l'on va lire est celui de l'édition de Jean-Louis Tiletan (Paris, in-4°), copié sur l'exemplaire appartenant à la Bibliothèque nationale(1) La traduction est celle qui fut éditée par Le Prince (Lyon, in-4°), copiée sur l'exemplaire appartenant à Monseigneur le duc d'Aumale(2). J'y ai joint une notice sur le chevalier de Villegaignon aussi détaillée qu'il m'a été possible de le faire, et quelques notes qui complètent l'historique de l'expédition en général et des opérations militaires en particulier. Ma tâche, en ces derniers points, a été facilitée par les études de mon ancienne profession et par la parfaite connaissance d'un terrain que j'ai chaque jour sous les yeux. Je m'acquitte d'un devoir aussi agréable qu'impérieux, en remerciant Monseigneur le duc d'Aumale de m'avoir si gracieusement accordé l'autorisation de transcrire et de reproduire son exemplaire (peut-être unique) de la traduction de Lyon, et je prie tous ceux qui s'intéressent aux livres de s'associer aux sentiments de reconnaissance que m'inspire ce généreux procédé Mon unique motif n'a pas été de rééditer deux rarissimes plaquettes : j'ai surtout désiré remettre en lumière l'histoire d'une campagne où les vaillants de notre pays ont tenu le plus honorable rang. Je ne me résigne pas à accepter l'oubli dans lequel on laisse des faits aussi glorieux, et je voudrais que pas un de nous ne passât à cette place où le chevalier Pons de Balagner enfonça son poignard dans les poutres de Bab-Azoun, sans songer au jour où le fer français ira heurter plus utilement à d'autres portes. Je constate avec tristesse que, depuis plus de quarante ans que notre drapeau flotte sur les murs d'Alger, pas une pierre commémorative ne s'est dressée à l'endroit où sont tombés ces héros. Rien ne marque le lieu sacré où le brave Savignac, déjà blessé à mort, enveloppé dans la bannière de l'Ordre pour ne la laisser à l'ennemi qu'avec son cadavre, l'épée à la main jusqu'à la dernière minute, servant aux siens d'un drapeau vivant, expira en lançant aux vainqueurs un défi prophétique. Espérons qu'une génération plus soucieuse de la gloire de ses aïeux les vengera de cet oubli. Je serais fier de penser que mon travail pourrait rendre un peu moins tardive l'heure d'une solennelle réparation ! Mustapha Supérieur, juin 1874.
Au très noble D.G.Bellay " Langoeus " représentant le Roi auprès des peuples subalpins et chevalier du 1er Ordre auprès du très chrétien roi de France Nicolas VILLEGAGNON, chevalier français de Rhodes

Une fois l'armée rassemblée et les navires prêts à naviguer, une fois que la question des vivres est réglée, et que l'armée est embarquée à Lucques sur les navires, il se rendit chez le Souverain Pontife pour lui faire part de sa décision de faire la guerre. Le Pape, se fondant sur la pauvreté de l'Afrique en ports, estimait qu'il ne fallait pas affronter une navigation en temps d'hiver et cherchait à détourner l'Empereur de cette voie. Quoique la raison soit d'importance : éviter de faire traverser son armée même à un autre moment de l'année dans des contrées si dangereuses, pourtant l'Empereur était incité à camper sur son opinion par de plus grands arguments. En effet, il voyait combien les nôtres étaient harcelés par les ennemis en Pannonie et combien il importait à la Chrétienté de ne pas porter la guerre là-bas ; et afin que la guerre soit déplacée de là, et que les ennemis soient obligés d'endurer la guerre à l'intérieur de leurs propres frontières, il avait en tête de régler l'affaire en toute hâte. Mais parce que la puissance des Turcs exige un équipement d'une telle importance que l'Empereur ne pouvait pas se le procurer au complet avant le début de l'été, il s'appliquait à le faire, séance tenante. A son avis, il devait affronter la guerre en Afrique afin de libérer les Espagnols de la crainte des Africains pour les inciter plus facilement à prendre part à l'expédition contre les Turcs. Ils avaient, en effet, l'habitude, lorsque de l'argent leur était demandé pour la mener à bien, de s'en excuser par le voisinage des ennemis et la crainte qu'ils leur causent. Le Pape, ébranlé par ces arguments, approuve vivement la décision de l'Empereur et, après avoir fait l'éloge de sa grandeur d'âme, il le laisse aller. Ces projets ainsi échafaudés, l'Empereur donna l'ordre que les navires de transport gagnent les îles Baléares et que sa propre arrivée en ces lieux soit tenue secrète. Quant à lui avec trente-six vaisseaux de guerre, il fait voile à partir de Porto Venere et se met en route en direction de la Corse. Alors qu'un vent favorable lui avait fait gagner la haute mer, suite à une tempête subite, il ne put garder l'ordre de sa flotte : elle est dispersée en divers lieux. Quant à lui, c'est à force de rames qu'il réussit à tenir le cap tandis que les sept autres navires qui l'avaient suivi ont atteint cette partie de l'île qui regarde l'Italie.
Les vents le retinrent en Corse pendant deux jours. Le calme revenu, les navires qui s'étaient écartés de leur route la reprennent et une fois qu'ils furent au port, l'Empereur partit pour la ville de Bonifacio : elle est située sur une montagne, partagée en trois parties, abrupte et difficile à atteindre.
L'accès se fait à l'opposé, par un ravin profond qui sert de fossé à la ville. Elle n'est mémorable par rien d'autre que par son port. L'Empereur qui avait rencontré un temps propice gagna Larghera, noble cité de Sardaigne, grâce à des vents favorables ; c'est là qu'un événement insolite se produisit. En effet la nuit de notre arrivée, d'une vache naquit un veau bicéphale. La femme à qui appartenait le veau, le montra à l'Empereur pour qu'il le voie. Cette ville, donc, est assez bien protégée tant par nature que par le travail humain. En effet, de toutes parts elle est baignée par une mer qui a très peu de ports et remplie de rochers cachés sous l'eau. L'autre partie qui se termine par une île est fermée de murailles que deux tours, disposées de chaque côté, protègent facilement d'une attaque extérieure. De plus comme elle est située dans une plaine, il n'y a aucune montagne, aucune colline à partir desquelles une attaque puisse être lancée contre elle. L'Empereur, s'y étant arrêté pendant deux jours, lève l'ancre et se dirige vers les Baléares. Ayant continué de naviguer à la voile deux jours durant, il est entraîné par un vent léger en vue de la plus petite des deux îles. Mais alors qu'il approchait déjà de cette île, à cause de vents se faisant contraires et durablement, peu s'en fallut qu'il ne soit rejeté d'où il venait : toutefois les navires furent poussés par un tel effort des rameurs qu'enfin, en pleine nuit, ils furent tirés sur le rivage. Nous y avons attrapé une suée telle que, même en sept heures, sans cesser de ramer, à peine avions-nous parcouru autant de milles marins. Le reste de la nuit fut consacré au repos ; nous avons attendu le jour à l'ancre : alors, comme le port de Mahon était proche du lieu où nous avions été poussés par le vent, nous y sommes allés. Ce port est le plus beau et le meilleur de tous ceux que je me souviens d'avoir vus, mis à part une difficulté : toutes les plages de l'île sont entourées de hautes montagnes, mais à l'endroit par lequel se fait l'accès au port, le pied des montagnes se prolonge dans la plaine jusqu'à ce qu'il arrive à l'autre partie du rivage par une bande de terre si étroite que les navires n'y pénètrent que par vent léger. Par ailleurs pour le reste, c'est un port facile et approprié. Il s'étend en effet sur presque quatre milles de longueur avec des baies variées et fréquentes qui protègent facilement les navires de la violence de la mer. Le port est entouré par une chaîne de montagnes, à partir desquelles on peut se procurer une grande quantité de bois. A son extrémité, une ville a été construite sur une hauteur. Si elle avait été autant fortifiée par l'homme que parla nature, elle n'aurait pas été pillée par Aenobarbus, appelé populairement Barbarossa.

Esclaves débarquant à Alger
Comme la tempête avait retenu la flotte pendant deux jours, vu le calme de la mer, nous nous sommes dirigés vers la plus grande des deux îles. Arrivé là, l'empereur découvrit que cent cinquante navires de transport y avaient convergé depuis l'Italie et que Ferrand Gonzague, Vice-roi de Sicile, était arrivé avec sept galères : ces vaisseaux ajoutés à ceux que l'Empereur avait amenés avec lui s'élevaient au nombre de cinquante. En plus de ces navires nous attendons d'Espagne quinze navires de guerre et un grand nombre de navires de transport. Alors que nous les avions attendus pendant trois jours, une trirème nous annonça que les autres avaient déjà atteint l'Afrique et que les navires de transport s'y dirigeaient. A l'annonce de cette nouvelle, l'Empereur ordonna que les soldats embarquent immédiatement et que la flotte fasse voile.
La plus grande des deux îles est aussi une noble cité : à l'inverse de la nature de l'autre île, celle-ci a un rivage non accidenté et fertile, les montagnes les plus hautes des régions méditerranéennes, mais, pour la majeure partie, stériles. Comme elle est plus exposée au sud que l'Espagne, elle a des températures plus douces en hiver et avec des froids moins rigoureux, elle connaît en quantité presque tous les fruits qui abondent en Afrique. Quant à la ville, elle est vaste, ornée de beaux édifices, partagée presque en son milieu par un petit ruisseau dévalant la montagne qui vaut surtout pour le travail de la laine. Ses habitants suivent les lois et la langue des Tarraconiens et s'entendent tout à fait avec eux pour les mœurs. Pour construire, ils utilisent des petites pierres mélangées à de la terre : c'est avec ce matériau que sont édifiés les murs de la ville. On leur donne vulgairement le nom de " tappes ". Les navires sont pourvus de tout ce qu'il faut pour naviguer ; l'Empereur donne la direction d'Alger. Parvenu dans ce port après deux jours de navigation, il découvre que les galères avaient devancé son arrivée, comme il l'avait appris, et qu'elles maîtrisaient les territoires qui s'étendent vers le couchant, à presque dix milles de la ville.

Noirs esclaves après une razia

Quand les galères eurent aperçu notre flotte, elles s'avancèrent à notre rencontre ; mais, une fois repositionnées à l'endroit d'où elles étaient sorties pour garder la maîtrise de cette partie du littoral, l'Empereur, s'étant avancé de quelques milles vers l'autre côté de la ville, envoya douze navires pour savoir si cette position serait estimée plus sûre contre la tempête.
Comme on lui signifiait qu'elle était mieux adaptée, ayant fait passer ses navires devant la ville à la rame, il s'y rendit et, après avoir fait jeter les ancres, il se mit à attendre les navires de transport. De cette position la ville tout entière s'exposait à notre vue et la région s'offrait largement à nos yeux.
Le lendemain, comme la mer petit à petit devenait grosse, nous avons levé l'ancre et pris position dans un lieu moins accablé par les vents. Il a pour nom " Matafuz " (Matifou). Pendant qu'on s'y hâte, deux vaisseaux éclaireurs turcs tombent sur nous sans s'y attendre et, ayant compris leur erreur tournent la voile et à force de rames s'efforcent de se diriger vers la haute mer. Les nôtres se jettent à leur poursuite, le premier est rejoint par l'abordage d'un de nos navires : le deuxième réussit à gagner la terre ferme.

On apprit des prisonniers que ces deux vaisseaux avaient été envoyés pour se renseigner sur notre arrivée et nos préparatifs. Nous avons passé le reste de la journée à attendre à l'ancre que tous les navires se rejoignent et que la mer se calme. Là-dessus, l'Empereur prescrivit à Ferdinand de Gonzague et Jacob Bos, hommes réfléchis et compétents dans l'art de la guerre, de parcourir le rivage, après être montés à bord d'une barque de pêcheurs, et de faire un rapport sur l'endroit où la sortie serait la meilleure et où l'armée pourrait être débarquée le plus aisément. Après avoir exploré tous les sites, ils firent un rapport sur la reconnaissance qu'ils avaient faite du terrain. Le jour suivant nous amena un temps très calme ce qui permit à l'Empereur de s'approcher davantage de la ville ; il déploya son armée à l'endroit de tous le plus opportun et ce, sans aucune résistance ennemie. Voici la totalité de cette armée : L'infanterie dans sa totalité dépassait les vingt deux mille, parmi lesquels sept mille Espagnols qui étaient venus de Sicile et de Naples, six mille Allemands que Charles-Quint avait enrôlés en Allemagne. Les Italiens qui avaient été rassemblés de toute l'Italie égalaient en nombre les Allemands ; de plus, les volontaires qui avaient suivi l'Empereur pour l'honneur, dépassaient, disait-on, les trois mille, indépendamment des gens de la maison de l'Empereur. A ceux-là s'ajoutaient quatre cents soldats de nations diverses, que les Chevaliers de Rhodes au nombre de cent trente, de nations diverses eux aussi, avaient transportés à bord de leurs propres navires depuis Malte. Quant à la cavalerie de l'Empereur, quatre cents cavaliers s'étaient embarqués à Naples et sept cents qu'il avait fait venir d'Espagne. Dès que les fantassins eurent mis pied à terre, (en effet peu de cavaliers sortirent ce jour-là des navires), ils se rallient par nations avec un très grand entrain et se lancent sur l'ennemi qui s'approchait de nos forces à cheval en faisant de nombreuses attaques. Nous, s'ils se groupaient et s'approchaient, nous les repoussions avec notre artillerie au point qu'ils étaient forcés de charger par petits groupes. C'est pour cette raison que nous n'avons essuyé aucun dommage. Une fois les ennemis repoussés dans les montagnes, notre armée marche vers la ville, les Espagnols que commandait Ferdinand de Gonzague constituant la première ligne, l'Empereur dirigeait la ligne du milieu qu'il avait confiée aux Allemands.
Vente d'une blanche pour le harem

Quant aux Italiens auxquels on avait mêlé les Chevaliers de Rhodes, c'est Camille Colonna qui marchait à leur tête. Ce jour-là nous avons avancé de mille pas et fait halte ; nous y avons passé la nuit presque sans dormir. Car les Arabes qui occupaient les crêtes des montagnes descendaient dans la plaine et lançaient leurs traits sur le camp et de préférence du coté où l'Empereur avait dressé ses tentes.
Il fit lancer contre eux trois enseignes (trentième partie d'une légion) d'Espagnols pour les faire reculer ou les retarder, si, plus audacieux, ils étaient allés de l'avant. Mais les ennemis, devant les attaques des nôtres, se repliaient dans les montagnes, se cachaient dans les forêts et empêchaient les nôtres de monter ; cependant les nôtres y mirent tant de courage qu'ils finirent par investir les montagnes et en chasser les ennemis.
Mais devant le nombre croissant des ennemis, les nôtres, harassés par la durée du combat, avaient du mal à supporter des troupes fraîches et nouvelles. C'est pourquoi vu que depuis la première veillée jusqu'à l'aube du jour ils avaient poursuivi le combat, manquant de poudre pour utiliser l'haquebute (ancienne arquebuse) contre leurs ennemis, ils se retirèrent dans le camp, avec peu de blessés. Tout le pays que nous avons traversé est fait de plaines, mais difficilement praticable et planté de buissons et d'herbes sauvages. La mer en baigne le pied depuis le promontoire où - nous l'avons déjà dit - nos vaisseaux furent mis à l'abri quand la tempête commença à sévir jusqu'à mille pas environ de la ville : à cet endroit les rochers et les tertres qui rejoignent la mer coupent la plaine. La ville est distante de ce promontoire d'environ douze milles en ligne droite, mais si l'on s'y rend à pied, il faudra en faire vingt à cause de la courbe du rivage. Le pied des montagnes qui dominent s'étend en plaine et de la même façon que le rivage est sinueux, de même on voit la montagne épouser le relief de la plaine et suivre la nature du rivage. Car là où les baies s'infléchissent avec plus de souplesse et s'enfoncent plus profondément, les montagnes sont éloignées du rivage par un intervalle plus grand et la plaine s'étend plus amplement : en revanche là où la baie cesse et se termine par un angle, le rivage ne s'étend plus de façon sinueuse mais en ligne droite, et en ce même endroit, la plaine se change en collines et en tertres qui rejoignent les montagnes. Nous l'avons déjà dit, ce lieu est à mille pas de la ville.

Charles-Quint, une fois ses soldats redescendus de la montagne, fit approcher son armée de la ville et, la plaine traversée, il nous fallait gravir ces collines et ces tertres qui, nous l'avons dit, sont reliés aux montagnes et enfin nous attaquer aux montagnes elles-mêmes. Car, de toute évidence, le sommet des montagnes dominait sur une très grande longueur un flanc de l'armée, de sorte que, quand nous avions laissé les ennemis derrière nous, ils couraient à nouveau contre nous et retardaient notre armée.
Quant à eux, si au cours du combat les choses tournaient plus mal, comme ils avaient dans les montagnes un refuge facile, ils s'acharnaient contre les nôtres sans grand danger pour eux ; si nous prenions possession de ces montagnes, il serait plus facile d'empêcher les ennemis de passer, de nous abattre sur eux à notre gré et avec moins de risques dans le combat.
Pour cette raison on considéra tout à fait opportun de chasser les Arabes des montagnes et d'y rassembler l'avant-garde.
Bien que cela ne soit pas une mince affaire et plutôt pénible à cause de la hauteur des montagnes et des aspérités des rochers, les Espagnols avec Ferdinand de Gonzague à leur tête y arrivèrent par leur courage, si bien qu'ils en chassèrent les ennemis et parvinrent au sommet des montagnes. Une fois les montagnes investies, les seconds corps occupèrent les collines dont nous avons dit qu'elles se trouvaient en-dessous des montagnes et un peu plus bas, le long du rivage se positionna le troisième corps. L'armée était disposée de façon que la ville nous regardait comme de biais. La mer l'enfermant d'un côté, notre armée s'étant répandue sur les deux autres, elle avait l'aspect d'un triangle. Et comme elle était assiégée par notre armée, elle n'avait pas grand espoir en ses troupes du dehors. Car quoiqu'elles puissent assaillir nos lignes par derrière depuis les plaines, comme nous étions placés plus haut, nous aurions résisté facilement à leur assaut. S'ajoutait à cet avantage le fait que entre la plaine et les tertres que l'Empereur avait choisis comme camp se trouvait un grand nombre de sinuosités qui, disposées pour les ennemis comme des fossés auraient pu retarder leur assaut.

Ainsi comme les ennemis étaient repoussés dans la cité et que l'Empereur s'était occupé de tout ce qui peut être anticipé par l'intelligence de l'homme, le jour finissant, le guet organisé, l'armée se laissait aller à se réjouir ; c'est alors qu'une soudaine calamité se produisit, que l'on ne put absolument pas éviter. En effet, des pluies d'une extrême violence commencées dès la première veillée ne s'interrompirent pas un instant de la nuit : quoique cette violence soit déjà assez pénible par son désagrément, la violence aussi grande des vents s'y ajoutait toutefois encore plus péniblement. Car les soldats qui étaient sortis sans bagages n'avaient ni manteau pour se protéger des dommages de la pluie, ni tentes où se réfugier. Ce qui eut pour résultat que, tout trempés par les pluies et secoués par les vents, les forces et le courage leur manquèrent. Au même moment la mer s'était démontée au-delà de l'imaginable et tourbillonnait au point que beaucoup de vaisseaux, ne pouvant supporter sa fureur, les câbles des ancres s'étant rompus, heurtèrent la côte et d'autres, remplis d'eau, coulèrent. Leur naufrage causa de grandes pertes d'hommes et de nourriture. Ce désastre fut porté à son comble par la venue du jour. Car vents et pluies atteignirent une telle intensité que presque personne ne tenait debout. Les ennemis pensèrent ne pas devoir perdre cette occasion de nous attaquer. Alors, sortis en grand nombre et dans le plus grand silence, ils surprirent nos guetteurs par leur arrivée, puis, après les avoir tués, ils s'élancèrent dans nos lignes et nous meurtrirent de leurs flèches. Les nôtres, tout à coup effrayés de tout, pluies et vents leur fouettant le visage, n'en prennent pas moins les armes et à mesure que chacun arrivait, il s'opposait à l'ennemi de toutes ses forces.
Or les ennemis, à ce premier choc, reculèrent afin de nous attirer dans des embuscades qu'ils avaient disposées au bon endroit : dans notre élan nous y tombâmes. Or, si nous étions supérieurs en nombre, si nous les valions en courage, en revanche ils l'emportaient de loin par les lieux et la nature de leurs armes. Car combattant d'un lieu élevé avec arbalètes, arcs, pierres et toutes sortes de projectiles, ils nous empêchaient de monter à l'assaut : or les pluies nous avaient privés de l'emploi d'armes à feu, escopettes et haquebutes, et nous n'avions plus de traits et flèches pour repousser l'ennemi au point que nous devions le faire à la pique et presque à force de mains ; la configuration inéquitable des lieux et l'agilité des ennemis nous retardaient ; ils se dérobaient à nous qui les poursuivions et d'en haut, nous jetaient pierres et flèches.
Ce genre de combat était inhabituel pour nous car la coutume des ennemis fut tout le temps de ne jamais se regrouper pour en venir au corps à corps et pour nous combattre avec des forces importantes, mais de se présenter en petits groupes avec leurs chevaux pour nous encercler, de nous cribler de flèches et de traits pour nous attirer hors de nos rangs. Une fois que nous étions sortis de nos rangs et que, sans attendre, nous les attaquions, ils reculaient et prenaient la fuite. Si, les poursuivant avec trop d'ardeur, nous nous avancions trop loin de nos rangs, plusieurs d'entre eux faisaient volte-face entouraient quelques-uns des nôtres et les tuaient.
Ce jour-là, les cavaliers sortis de la cité, avaient choisi avec eux presque autant de fantassins qui luttaient tellement de vitesse qu'ils couraient aussi vite que les chevaux. Les nôtres furent trompés par ce genre de combat : pensant les ennemis acculés à fuir et les poursuivant témérairement et en désordre, ils ne s'arrêtèrent que sous les murs et portes de la ville : pendant ce temps, les ennemis au plus vite se retirant dans la ville et tirant boulets, traits et flèches et tout genre de projectiles, en un moment firent un grand massacre des nôtres et mirent en fuite ceux des Italiens qui n'étaient pas beaucoup aguerris.

Par suite de cette déroute, seuls les Chevaliers de Rhodes restèrent aux portes de la cité, quelques courageux soldats italiens s'étant joints à eux, que leur courage détourna d'une fuite honteuse et qui, après la débandade de leurs compagnons, s'étaient ralliés à notre bannière. Telle fut notre supposition : il pourrait bien se faire - ce qui arriva par la suite - que les ennemis s'étant aperçus de la fuite des nôtres, se ruent sur eux ; alors nous plantâmes notre bannière en un lieu étroit entre les collines et les tertres, où un petit nombre pouvait en arrêter un grand. Telle était la configuration du terrain : toute la région autour de la cité est truffée de nombreux tertres entre lesquels un sentier tortueux suivant les courbes des collines, mènent à la ville. Quand les tertres sont proches, le chemin est plus resserré ; quand ils sont séparés d'un espace plus large, le chemin alors s'étale.
La supposition que nous avions faite ne nous induisit pas en erreur : à peine étions-nous parvenus à ce défilé que les ennemis firent irruption hors de la ville et à toute allure nous chargèrent. Une fois proches de nous, comme à leur habitude, ils se mirent à reculer pour nous attirer de l'espace étroit vers le plus large et pour nous tuer, après nous avoir encerclés.
Quand ils virent qu'ils n'obtenaient aucun résultat, ils envoyèrent des fantassins sur les collines et les tertres qui nous surplombaient afin que, de là, pierres et traits nous soient lancés. Ceux d'entre nous qui n'avaient pas d'armure ne purent les éviter, ce qui entraîna la mort d'un grand nombre au combat et notre nombre diminua grandement.

Cependant comme nous ne commettions rien d'indigne de nous, les ennemis vexés qu'une si petite poignée d'hommes retienne de si grandes troupes, décidèrent d'agir tout de suite et soudain lançant leurs chevaux au galop, ils nous assaillirent à la lance : nos armures servirent grandement à éviter leurs coups. Et voyant que tout espoir de salut était dans notre courage, nous pensâmes qu'il valait mieux combattre pour laisser le souvenir de notre vaillance et, s'il fallait mourir, vendre chèrement notre vie aux ennemis que de périr dans une fuite honteuse.
Ce qui nous aidait dans notre choix, c'était d'espérer que l'Empereur nous viendrait rapidement en aide. Encouragés par cet espoir, nous supportions même l'assaut des ennemis avec nos piques et quand ils pénétraient dans nos rangs sans leur laisser la place de se retourner, nous les égorgions. Il était d'autant plus facile de les transpercer qu'ils allaient au combat sans armure ; là-dessus, ils reculèrent hors de portée de nos piques ; de là, nous lancèrent des flèches et des javelines, visant les parties du corps que l'armure ne couvre pas, et des traits d'arbalète qui - pensaient-ils - devaient percer nos armures : nous étions trop serrés pour pouvoir les éviter, et le courage ne suffisait plus à garder la position : car une partie de ceux qui combattaient en première ligne, grièvement blessés, jetaient le désordre dans nos rangs, et nous faisaient perdre pied.
A ce moment, l'Empereur avec toutes ses troupes d'Allemands nous arriva en renfort ; les ennemis, tout à leur réflexion, s'arrêtèrent momentanément et nous laissèrent la possibilité de nous rallier. L'Empereur avait constitué son camp à l'endroit où nous avons dit que les collines laissent entre elles un plus large intervalle. Les ennemis ne pouvaient pas estimer combien nous étions, à cause de l'étroitesse du sentier qui se trouvait entre eux et notre armée. C'est pourquoi, pour le savoir, ils s'approchèrent de plus près, mais quand ils virent que cela ne servait à rien, craignant que, s'ils venaient à se battre contre nous et qu'ils soient obligés de se réfugier dans la ville, les nôtres mêlés à eux n'y pénétrassent ensemble, ils se retirèrent à temps et firent donner l'artillerie.
Là l'Empereur fut vraiment au milieu du danger : car, tandis qu'il animait les premiers rangs, plusieurs de ceux auxquels il parlait furent emportés par des boulets pour autant il ne montra aucun signe extérieur de frayeur, n'interrompit pas ses exhortations, ne changea pas de visage, mais garda autant d'énergie et de présence d'esprit qu'il a l'habitude d'en avoir dans les moments les plus tranquilles. Là-dessus, l'Empereur, comme il avait mené à bout ce qu'il voulait : nous sortir du danger, les ennemis repoussés dans la citadelle, ayant perdu peu d'Allemands il ramena les siens au camp.

Quant aux Chevaliers de Rhodes qui atteignaient à peine le nombre de cent, huit moururent près des murs de la ville de coups d'artillerie, trente se retirèrent du combat à cause de leurs blessures. Des Italiens qui s'étaient joints à nous, je ne sais le nombre de morts ni des blessés qui quittèrent le terrain de bataille. Car, comme je fus emporté très gravement blessé et que je souffrais horriblement de mes blessures, je n'ai pu trouver personne qui m'ait fait savoir le nombre des blessés et des morts. Pendant ce temps, pendant que vents, ennemis et pluies nous tourmentaient durement à terre, sur mer les navires étaient bousculés beaucoup plus durement encore. En effet, la violence des vents avait tellement agité la mer, que, lorsque les navires en étaient secoués, ni les ancres, ni les câbles ne pouvaient les empêcher d'être rejetés sur le rivage. S'ils étaient retenus par une multitude de cordes, ils étaient ébranlés par un assaut si grand des vents que, aussitôt que les étoupes (avec lesquelles on a l'habitude de remplir les fentes et les jointures des planches) s'en échappaient, ils se remplissaient d'eau et coulaient.
Les Arabes en rajoutaient à notre malheur déjà grand : ayant vu notre naufrage, ils s'étaient assemblés en grand nombre vers le rivage pour transpercer ceux que le hasard y déposait : tant et si bien qu'on ne savait lequel valait mieux, d'arriver à terre ou de se noyer. Très ému de toute cette situation, l'Empereur, y envoya jusqu'à deux mille Espagnols qui, après avoir repoussé les ennemis, servirent aux nôtres de protection : leur arrivée sauva beaucoup de nos soldats : mais cette décision, si irréprochable qu'elle soit, tourna à notre désavantage : car les marins voyant qu'ils seraient saufs s'ils rejoignaient la terre, luttèrent moins énergiquement contre la tempête et laissèrent leur navire se fracasser sur la terre ferme plus volontiers, ce qui aggrava notre naufrage.
Dans cette tempête, cent trente navires furent perdus parmi lesquels quatorze galères, disloquées par leur longue lutte contre la mer, furent jetées sur la côte. L'armée accueillit ce désastre avec une telle consternation et une telle désespérance qu'il n'y en eut jamais aucune d'aussi forte. En effet, quand les soldats furent débarqués, afin qu'ils soient équipés plus à la légère pour faire route, on les expédia sans bagages et ils avaient pris avec eux de la nourriture pour deux jours seulement, ayant consommé leurs rations des jours précédents. C'est pourquoi, une grande partie des navires étant perdue, voici ce qu'ils craignaient : si les navires restant faisaient aussi naufrage, il leur faudrait trouver la mort puisqu'ils n'avaient aucun autre navire qui puisse les ramener ; il n'y avait rien qui leur permette de supporter la faim, ou de se protéger des pluies ; en outre ils manquaient d'artillerie et de ces machines de guerre qui servent à assiéger une ville et l'approvisionnement ne pouvait venir de nulle part ailleurs : ils désespéraient de prendre la ville. Ce trouble s'empara de l'armée tout le jour et toute la nuit suivante. Au bout de trois jours, la mer se calma un peu ! Mais comme en ce moment on ne pouvait pas ramer jusqu'aux navires pour en ramener du ravitaillement, l'Empereur, ayant fait tuer les chevaux qui avaient été débarqués, en nourrit son armée durant trois jours.
Or ce naufrage se révéla d'autant plus désastreux du fait que, en même temps que les navires, fut perdue une grande quantité de farine de blé, biscuits, légumes, vin, huile et viande salée et de tout ce qui a trait à la nourriture d'une armée : un grand nombre de chevaux y périt aussi : à quoi on peut ajouter des pièces d'artillerie de toutes sortes qui avaient été apportées les unes pour défendre les navires, les autres pour assiéger les villes ; pour la plupart, les ennemis, une fois le calme revenu, pourront les repêcher et les sortir de l'eau. Finalement la perte du blé fut si importante qu'il en resta à peine assez pour ramener l'armée. Après tous ces revers, l'Empereur décida de reporter la prise de la ville à l'été prochain et de ramener son armée. Aussi donna-t-il l'ordre de rejoindre la partie du littoral qui permettait de regagner commodément les navires.

Ce fut l'étape la plus pitoyable de toutes car les soldats étaient épuisés et affaiblis par la faim et les pluies que, trois jours sans interruption, ils avaient endurées, au point que, la plupart d'entre eux en atteignant les navires, tombaient inanimés ; et le sol était si bourbeux qu'on ne pouvait ni se coucher ni s'avancer facilement au point que si les soldats voulaient se reposer, ils s'appuyaient sur leurs piques profondément fichées dans le sol et, ainsi, s'accordaient du repos. Les nôtres toutefois triomphèrent de ces difficultés si nombreuses et si grandes grâce à leur singulière grandeur d'âme et à leur sang-froid et, après avoir traversé à gué trois fleuves, avec de l'eau jusqu'aux épaules, ils réussirent à faire le chemin en trois jours. L'armée parvenue au lieu favorable à l'embarquement, tandis que les Italiens et Allemands montaient à bord, L'Empereur ordonna aux Espagnols qui étaient ceux au courage desquels il se fiait le plus, de se porter contre l'ennemi sur la plage ; et il s'occupa de les faire embarquer le plus rapidement possible, de peur que, si la mer se déchainait à nouveau, elle n'empêche, pour les transférer, l'utilisation d'esquifs ; la tempête en ayant déjà détruit en grand nombre, le transfert en fut ralenti d'autant et on ne put pas mettre moins de deux jours à installer les bâtiments et à embarquer les hommes.
Trois jours plus tard, la moitié des Espagnols était déjà dans les navires quand le vent se mit peu à peu à croître et c'est sur une mer impétueuse que péniblement le reste des soldats put être embarqué : alors les marins décidèrent, par prévoyance, que tout navire déjà chargé mette à la voile sans tarder. Ce qui sauva ceux qui avaient embarqué au début, avant que la tempête n'empêche leur départ, sur les74 navires qui avaient appareillé et déployé les voiles ; la tempête retarda les autres au point qu'il s'en fallut de peu qu'un navire de Rhodes, après avoir perdu toutes les cordes des ancres, ne se fracasse contre les rochers ; mais les rameurs firent tant d'efforts en ramant qu'ils redressèrent le cap du navire vers la haute mer.
Quand il eut échappé au danger des rochers, marins et timoniers estimèrent qu'il suffisait de se laisser aller au gré des flots plutôt que de lutter en vain contre les courants. Trois autres navires qui l'avaient suivi arrivèrent à Bougie au gré des vents, ce qui n'a pas été fait sans grand labeur et péril. Car un navire, ayant perdu son timon, fut presque anéanti par les flots. Quant à l'Empereur, il attendait que l'impétuosité des vents cesse pour remorquer les navires vers la haute mer et finalement s'en aller.

Quand quelque temps plus tard, il eut essayé de le faire vainement, craignant que, si la tempête s'aggravait, il ne finisse par être jeté contre les rochers, quatre galères, qui s'étant positionnées à un endroit des plus sûrs ayant été laissées pour porter secours aux autres navires, l'Empereur appareilla et suivit les navires de Rhodes. Le lendemain du jour où il arriva à Bougie, les galères, laissées pour porter secours aux autres navires près d'Alger nous annoncèrent que les navires qui n'avaient pas pu supporter la tempête avaient été brisés et rejetés sur le rivage, que de nombreux soldats avaient péri, noyés, que le reste, jeté à terre, s'était regroupé pour gagner la ville et se battre : et, qu'affaiblis par le désespoir, ils avaient cru sauver leur vie en se rendant, et enfin que les Arabes les avaient tous tués, pendant qu'ils se hâtaient vers Alger, jusqu'au dernier. Telle fut la fin de la guerre d'Afrique. Le temps et la durée des combats nous incitaient au repos à Bougie où nous avions accosté mais le lieu ne le permettait guère. Car, comme le port de Bougie ne possédait pas de jetée pour réprimer la force des vents soufflant d'Europe, il n'offrait à nos navires qu'un perfide abri. En effet, la mer soulevée par les vents secouait nos navires avec tant de force qu'ils ne s'y trouvaient pas en bien moindre péril qu'à Alger. Il était arrivé par hasard de Bône un navire chargé de blé et de victuailles mais, après avoir échappé aux tempêtes, il coula peu après sous nos yeux.
Quoique ces tempêtes nous frappassent d'un désastre qui n'a rien d'exceptionnel, il m'a paru bon, non sans raison, de raconter à quel point elles nous donnèrent l'occasion de connaître la peur. Quand la mer nous eut harcelés pendant plusieurs jours de façon vraiment intolérable, la nuit venue, elle se déchaina en une colère plus grande, et plus la nuit masquait ses accès, plus elle s'exaspérait, jusqu'à ce qu'elle atteigne un degré de folie tel qu'elle nous ôte pendant plusieurs heures tout espoir de se calmer : enfin, avec le jour, comme elle avait déjà épuisé presque tout son venin, elle eut honte de sa fureur et rougit de montrer au soleil un visage aussi horrible. Telle fut sa brutalité que je ne la tairais pas, même si je sais ne pas lui être du tout agréable, elle jette le navire-amiral des Siciliens avec une telle force sur un flanc qu'elle en projette mât et antennes hors du navire. En outre, l'un des navires siciliens fut si fort affligé de ses mouvements d'humeur que la mer, entrant dans le navire et saisissant un rameur, sépara son tronc de sa jambe enchaînée et le précipita hors du bâtiment. Elle n'endommagea pas moins les navires de Rhodes car après avoir violemment séparé un canot d'un navire au moment où il était dans son voisinage, elle le souleva si haut que pour ainsi dire sans peine, elle le fit retomber sur le haut de la trirème et blessa deux rameurs après avoir brisé leur banc dans sa chute. Enfin pour que tous ceux qui étaient restés indemnes d'Alger fassent l'expérience de sa cruauté à leur égard, elle ne voulut pas épargner le Comte Anguillare et lui fut si cruelle qu'elle ne respecta même pas les Saints. Elle se précipita en effet sur la poupe avec une telle fureur qu'elle arracha et emporta la poupe elle-même avec une statue de Saint André qui la décorait. Elle épargna les autres dont elle s'était déjà vengée à Alger.
Une seule chose nous sauva, qu'il me faut expliquer ici. A l'endroit où l'Océan entre dans la Méditerranée, il sépare l'Afrique de l'Europe par un très petit intervalle. Ce resserrement produit un courant, jusqu'à ce que la mer trouve assez de largeur pour s'épandre librement - ce qui arrive deux fois par jour : et, au moment des marées, plus les navigateurs sont près du détroit, plus ils trouvent les courants rapides : d'où il suit que, dans l'ouest de cette mer, les tempêtes sont plus dangereuses.


En outre, plus on se rapproche de la pleine lune, plus l'Océan se gonfle, grossit ses vagues et entre dans notre mer avec plus de violence : au décroit de la lune, il décroît pareillement, ce qui adoucit les vents et les tempêtes. Ce flot rapide ou comme l'appellent les marins, ce courant, se précipite avec la vague jusqu'à ce qu'il soit arrêté par une avancée de terre, ce qui arrive quand l'Océan voit ses flots changer de direction et aller à l'opposé de l'Europe.
Pendant notre arrêt à Bougie, la mer était, comme je l'ai dit, excessivement agitée et se déchaînait d'autant plus facilement que la force des vents l'y poussait: comme la lune était pleine, et par suite les vagues de l'Océan plus fortes, le courant était plus rapide : sa force, jointe à celle du vent, ajoutait à la rapidité des vagues : il en résultait que la mer furieuse roulait sur une large étendue et venait se briser à terre avec grande vitesse : et aussi la violence de son reflux était en proportion de celle de son flux, en sorte que le flot qui retournait à la mer reprenait et ralentissait le choc de celui qui arrivait, lequel, par suite, frappait moins fort les navires : s'il en avait été autrement, le plus solide des vaisseaux n'aurait pu résister six heures de plus à la tempête. Après cette tempête, la mer nous traita avec plus de douceur. Comme elle n'était toutefois pas navigable, elle nous livrait à la famine et nous en avons vu le péril de près. Car quoique Bougie soit nôtre, ce port par sa nature ne pouvait nous apporter qu'une aide médiocre.
En effet la cité est située à flanc de montagnes très hautes et ses limites ne s'étendent pas au-delà de ses remparts. Car les Maures à qui nous faisons sans cesse la guerre, dominent tout le pays limitrophe : aussi tout ce qu'il y a de blé dans Bougie est-il importé d'Espagne. Sur les fortifications de cette cité sont édifiées trois tours qu'avec les habitants gardent deux cents soldats. Il y avait déjà longtemps qu'ils n'avaient pas reçu de navires venant d'Espagne. Nous étions arrivés là ensemble en une telle masse qu'ils n'avaient pas de grandes possibilités de nous venir en aide.
Dans cette détresse, l'Empereur décréta trois jours de prières, puis au bout des trois jours après confession et absolution de ses péchés, il reçut le Corps du Christ. Tous les gens de sa cour l'imitèrent, et prièrent pour détourner la colère de Dieu.
A la vieille lune, les vents apaisèrent leur rage et la mer se fit un peu plus paisible ; alors pour que l'occasion de partir ne nous glisse pas des mains, le Chef des chevaliers de Rhodes alla trouver l'Empereur et lui demanda congé. La demande accordée, Ferrand de Gonzague partant également, nous avons ensemble appareillé et maintenu le cap vers Thune où nous sommes parvenus en quatre jours de rame. Quant à l'Empereur, comme le principal des galères, André Doria, estimait que le temps n'était pas propice à la navigation, il attendit là un temps plus clément. A Thune, notre flotte s'étant refaite en toutes choses grâce au Roi de la ville, rencontrant un temps plus propice, nous gagnons Trapani, une cité de Sicile. Là, se séparant des navires siciliens, les navires de Rhodes furent emportés à Messine.

Alors comme il me vint en mémoire les commerces que j'avais remis à mon retour d'Afrique, je décidai de reprendre ces négoces et montant à bord d'un navire-éclaireur, je fus poussé jusqu'à Naples et de là, Rome, après avoir essuyé bien des tempêtes. Mes blessures s'envenimèrent par la longueur et les difficultés de la route. Je fus contraint d'interrompre mon retour jusqu'à ce que je me remette de la fatigue du voyage et de celle de mes blessures.

Entre temps, pour ne pas rester tout à fait oisif, j'ai rédigé le récit de cette expédition d'Afrique dans laquelle j'ai délibérément omis la perte de nombreux hommes illustres - et les dommages domestiques ; parce que ces pertes étaient immenses, je n'aurais pu ni les développer soigneusement ni retenir tout de mémoire.

FIN DU VOYAGE D'ALGER.1542

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