CENTENAIRE DE L'ALGÉRIE FRANCAISE

     La célébration du Centenaire de l'Algérie française est le plus grand événement de nos annales nationales en 1930. L'Illustration eut manqué à ses traditions si elle ne lui avait réservé une place de choix. Notre numéro spécial de Printemps, dont une partie de plus en plus importante est habituellement occupée par le tourisme, était tout désigné pour devenir, cette année, le numéro spécial du Centenaire de l'Algérie.
     Evoquer dans son histoire la glorieuse conquête, retracer les étapes d'un essor de civilisation à la rapidité prodigieuse, faire connaître dans ses beautés pittoresques, dans les œuvres d'art qu'il a inspirées, dans les richesses naturelles de son sol et son développement économique le plus beau joyau de notre domaine sur le sol africain, tel est le vaste programme que nous avons essayé de remplir ici, sans négliger le souci de l'actualité, auquel répondent les pages, abondamment illustrées, consacrées au voyage présidentiel.

      Je me demande s'il est, pour nous Français du vingtième siècle, un centenaire plus glorieux que celui de la conquête de l'Algérie. Je me demande si, depuis l'achèvement et l'organisation de la France moderne, il s'est fait rien de plus beau et de plus utile pour la nation. A mes yeux, la date du 13 juin 1830, celle du débarquement des troupes françaises à Sidi Ferruch, est peut-être, depuis deux siècles, la plus grande date de notre histoire.

Certes, à l'époque impériale ou révolutionnaire, il y a eu des faits d'armes ou des faits politiques plus éclatants que la conquête de l'Algérie: je n'en connais pas dont les conséquences aient été plus heureuses pour nous, si ce n'est notre victoire finale dans la dernière grande guerre - victoire qui, d'ailleurs, nous a couté infiniment plus cher que toutes les expéditions africaines. En 1914, c'était pour nous une question de vie ou de mort. Nous avons vaincu pour avoir seulement le droit de continuer à vivre. Je ne veux rien diminuer d'un fait aussi capital. Mais, somme toute, nous nous sommes bornés alors à défendre ou à reprendre notre bien. Nous avons rendu à la France ses anciennes limites de I8I5 - des limites encore bien précaires. En 1830, nous avons conquis une France nouvelle, qu'on a pu appeler " la plus grande France ", en ce sens que la conquête de l'Algérie a été le point de départ d'un grand effort d'expansion qui a abouti à la constitution d'un immense domaine colonial français. Nous ne nous sommes plus bornés à vivre sur notre acquit: nous avons créé ...

      La création de l'Algérie, prélude d'autres créations non moins belles et profitables, est une œuvre française dont tout Français doit être très fier. Ce n'a pas été une œuvre d'asservissement et d'exploitation: ç'a été une œuvre de libération et de civilisation, une de ces entreprises généreuses où l'on retrouve, dans ce qu'il a de meilleur, l'esprit qui anima toutes les grandes démarches libératrices ou civilisatrices de la nation. C'est cet esprit-là qui nous a conduits en Afrique, qui nous a permis de nous y établir et d'y faire de grandes choses - et cela, la plupart du temps à notre insu, à l'insu et quelquefois en dépit de nos gouvernants et de la France entière. Cet esprit-là nous a conduits, souvent malgré nous, là où nous ne voulions pas aller ; il nous a fait faire malgré nous ce que nous ne ,voulions ou ne pensions pas faire. Contrairement à ce qui semblait être notre intérêt immédiat, il nous a persuadés de nous obstiner, malgré les pires fautes, fautes des chefs comme des administrés, cet esprit d'obstination, cette espèce de vocation, d'appel plus fort que tout - cette âme mystique de la conquête - c'est cela qui nous a permis de triompher.

     Cette réussite, cette œuvre française, qu'on peut bien dire miraculeuse, parce qu'elle a déconcerté tous les calculs et toutes les prévisions et qu'elle les a dépassés, elle a été accomplie par les plus humbles comme par les plus grands, aussi bien par nos soldats et nos colons que par nos grands chefs militaires et nos grands administrateurs. Elle a été longue, pénible, souvent héroïque. Elle a coûté beaucoup de sang, beaucoup d'argent, des efforts inouïs.

Dans les pages qui suivent, d'autres résumeront cette histoire qui, sur certains points, touche à l'épopée. On en marquera les principales étapes. On dressera le bilan de la prospérité algérienne dans toutes ses manifestations.

Ce que je voudrais indiquer ici, ce sont les conséquences premières de la conquête, conséquences qui vont très loin: à la fois nationales et mondiales, politiques et religieuses ...

A mon avis, le premier service que l'Algérie ait rendu à la France, ç'a été d'entretenir dans son armée l'esprit militaire à une des époques les plus bourgeoises, les plus pacifistes de son histoire.

Dès le lendemain de la prise d'Alger, l'Algérie a été le refuge ou le déversoir des éléments belliqueux et même dangereux de la population - de toutes les têtes chaudes, de tous les cerveaux brûlés qui trouvaient, en ce pays à demi barbare, un emploi presque bienfaisant de leurs talents, d'aptitudes et d'instincts qui eussent été sans doute moins inoffensifs dans la métropole. Les " héros des journées de Juillet ", comme on disait alors, commencèrent cet exode de nos élément révolutionnaires et belliqueux vers les rives africaines.
Et cela se renouvela en 1852 après le coup d'Etat bonapartiste, pour recommencer au lendemain de la Commune de 1871.

L'Algérie a su merveilleusement absorber ces facteurs de trouble, de violence et d'anarchie, et, en moins d'une génération, elle a fait de ces Français suspects ou de caractère inquiétant des colons pourvus, en général, des qualités qui font les bons soldats et les bons citoyens.

Joignons que, dans le même temps, notre armée, sans cesse obligée de guerroyer contre les indigènes, d'entreprendre quelques des campagnes de grande envergure comme celles contre Abd-el-Kader, ou les deux expéditions de Kabylie, put conserver le meilleur de ses qualités offensives.

On a beaucoup attaqué, après notre défaite de 1870, les méthodes ou plutôt les errements cette ancienne armée. Et ce sont précisément les mauvaises habitudes, que nos chefs d'alors auraient prises en Afrique, que l'on a rendues responsables de nos revers. J'ai connu une époque où l'on n'avait pas assez de mépris pour ceux qu'on appelait dédaigneusement les " Africains " Je me permettrai pas de trancher, un pareil débat, où messieurs militaires sont les seuls juges.

Toutefois, je constate que ceux de grands chefs qui ont fait meilleure figure en I870, les Faidherbe, Bourbaki, les Chanzy, étaient " Africains ". Et j'entends dire qu'en 1914 ce sont encore " les Africains" et les coloniaux qui ont montré les plus solides ou les plus brillantes qualités militaires.

Quoique il en soit, il n'en est pas moins vrai que la prise d'Alger a marqué le commencement de notre empire colonial et c'est grâce à cet empire inauguré le 13 juin 1830 sur la plage de sidi Feruch, que la France malgré ses revers a là faire figure de grande nation.

Et, lors du terrible conflit mondial de 1914, c'est encore grâce à cet empire qu'elle a pu entrer en ligne avec honneur, que ce pays de faible natalité a pu opposer aux 65 millions d'Allemands un nombre au moins égal de nationaux et de coloniaux, qu'elle a pu se ravitailler en combattants et en travailleurs, en denrées et en fournitures de toute sorte.

Demain encore, nos colonies peuvent être appelées à nous rendre les mêmes services et sans doute de plus grands ...

En temps de paix, les milieux coloniaux sont un perpétuel stimulant des vertus actives de la race. Pour une jeunesse amollie de trop de bien-être ou énervée par un humanitarisme ignorant et ridiculement sentimental, je ne connais pas de plus belle école d'énergie que l'Afrique et les milieux africains.

Ces pays neufs ont l'énorme avantage de remettre le civilisé, débilité par de naïves utopies, en contact avec la barbarie, qui semble bien être la condition naturelle et générale de l'humanité. Ils nous apprennent ou nous rapprennent que cette barbarie mondiale est irréductible, qu'elle ne peut être entamée que très superficiellement que, selon une formule qui m'est chère, la civilisation n'a jamais été et ne sera sans doute jamais qu'un îlot perdu dans un océan de barbarie - et que, par conséquent, notre devoir, à nous civilisés, c'est de lutter de toutes nos forces pour sauver cet îlot toujours menacé.

Le premier bienfait de la civilisation est de rendre un pays barbare habitable pour tous et d'abord pour ses propres habitants. Et voilà la plus grande conséquence mondiale de la conquête de l'Algérie, c'est qu'elle a ouvert à la civilisation et, on peut le dire, au monde entier tout un immense continent.

Aujourd'hui - et depuis quelques années seulement - un Européen peut, sans trop de danger, visiter le Maroc. Qu'on lise les Mémoires du Père de Foucauld, lesquels datent d'une trentaine d'années à peine : on verra ce qu'il en était alors les ruses, les déguisements à quoi l'on était obligé de recourir pour pénétrer seulement dans Fez.

Il faut bien reconnaître qu'avant la conquête de 1830 il en était de même dans toute l'Afrique du Nord. En y entrant, nous y avons établi non seulement la sécurité pour nous, mais la paix et la sécurité pour l'indigène.

Pendant des siècles, on peut dire que le fanatisme musulman a élevé une barrière in franchissable entre l'Islam et la chrétienté, entre l'Afrique du Nord et l'Europe occidentale.

Un des principaux effets de la conquête française, ç'a été de renverser cette barrière et d'affaiblir le fanatisme musulman.
Notre entrée en Afrique nous a permis non seulement de rectifier les idées des musulmans touchant le christianisme, mais de rectifier et d'enrichir nos propres idées touchant le christianisme africain, de détruire enfin le vieux et absurde préjugé qui nous faisait considérer l'Afrique, proclamée terre d'Islam irréductible et intangible, comme absolument hostile ce qu'il a de meilleur, l'esprit qui anima toutes les grandes démarches libératrices ou civilisatrices de la nation. C'est cet esprit-là qui nous a conduits en Afrique, qui nous a permis de nous y établir et d'y faire de grandes choses - et cela, la plupart du temps à notre insu, à l'insu et quelquefois en dépit de nos gouvernants et de la France entière. Cet esprit-là nous a conduits, souvent malgré nous, là où nous ne voulions pas aller ; il nous a fait faire malgré nous ce que nous ne voulions ou ne pensions pas faire. Contrairement à ce qui semblait être notre intérêt immédiat, il nous a persuadés de nous obstiner malgré les pires fautes, fautes des chefs comme des administrés, cet esprit d'obstination, cette espèce de vocation, d'appel plus fort que tout - cette âme mystique de la conquête - c'est cela qui nous a permis de triompher.

Cette réussite, cette œuvre française, qu'on peut bien dire miraculeuse, parce qu'elle a déconcerté tous les calculs et toutes les prévisions et qu'elle les a dépassés, elle a été accomplie par les plus humbles comme par les plus grands, aussi bien par nos soldats et nos colons que par nos grands chefs militaires et nos grands administrateurs. Elle a été longue, pénible, souvent héroïque. Elle a coûté beaucoup de sang, beaucoup d'argent, des efforts inouïs. Dans les pages qui suivent, d'autres résumeront cette histoire qui, sur certains points, touche à l'épopée. On en marquera les principales étapes. On dressera le bilan de la prospérité algérienne dans toutes ses manifestations. Ce que je voudrais indiquer ici, ce sont les conséquences premières de la conquête, conséquences qui vont très loin: à la fois nationales et mondiales, politiques et religieuses ...

A mon avis, le premier service que l'Algérie ait rendu à la France, ç'a été d'entretenir dans son armée l'esprit militaire à une des époques les plus bourgeoises, les plus pacifistes de son histoire.

Dès le lendemain de la prise d'Alger, l'Algérie a été le refuge ou le déversoir des éléments belliqueux et même dangereux de la population - de toutes les têtes chaudes, de tous les cerveaux brûlés qui trouvaient, en ce pays à demi barbare, un emploi presque bienfaisant de leurs talents, d'aptitudes et d'instincts qui eussent été sans doute moins inoffensifs dans la métropole. Les " héros des journées de Juillet ", comme on disait alors, commencèrent cet exode de nos élément révolutionnaires et belliqueux vers les rives africaines. Et cela se renouvela en 1852 après le coup d'Etat bonapartiste, pour recommencer au lendemain de la Commune de 1871. L'Algérie a su merveilleusement absorber ces facteurs de trouble, de violence et d'anarchie, et, en moins d'une génération, elle a fait de ces Français suspects ou de caractère inquiétant des colons pourvus, en général, des qualités qui font les bons soldats et les bons citoyens.

Le sol de l'Afrique a été fouillé par nos archéologues, depuis les limites de la Tripolitaine jusqu'aux antiques colonnes d'Hercule, et il a bien fallu constater que l'Eglise d'Afrique, ce n'est pas seulement de la théologie, quelques gros volumes destinés à prendre place sur les rayons d'une bibliothèque de séminaire, mais un immense pays peuplé de basiliques, de baptistères, de chapelles ou " mémorisée ", consacrées au culte des martyrs, de couvents et de nécropoles chrétiennes - un pays enfin où les catacombes et les sanctuaires anciens, où les ruines et les vestiges du christianisme primitif tiennent beaucoup plus de place que dans l'Italie et dans la Rome pontificale.
Et, en même temps que cette christianisation, il a bien fallu constater aussi ce que j'appellerai la " romanisation" du pays. Les temples païens et les arcs de triomphe élevés à la gloire des empereurs de Rome sont aussi nombreux, en Afrique, que les basiliques chrétiennes. Les ruines de l'époque romaine y sont plus abondantes et bien mieux conservées que dans n'importe qu'elle partie du monde méditerranéen. Et, ce qu'il y a de plus surprenant pour nous, c'est que ces ruines se rencontrent fréquemment dans des régions où notre civilisation n'a guère osé pénétrer - dans la zone voisine des régions désertiques. On peut discuter sans doute sur les limites ct la profondeur de cette pénétration romaine: il est certain qu'il y a, dans l'Afrique du nord, des régions qui semblent devoir être toujours réfractaires à toute civilisation. Mais il n'en n'est pas moins vrai que, là même où l'on ne parlait pas communément le latin, ce qu'il y a de plus rudimentaire au moins dans la civilisation latine y avait pénétré. Pendant plus d'un millénaire, on n'y a guère connu d'autre civilisation que celle-là. Et, à travers des mœurs, des costumes, des formes d'art venues d'Orient, ce vieux fonds latin et méditerranéen a toujours persisté. C'est un trait d'union entre les Africains d'aujourd'hui et nous. C'est même quelque chose de plus: ces vestiges, antérieurs à l'Islam, témoignent en notre faveur; ils nous confèrent en quelque sorte des droits de premiers occupants, en rappelant que les ancêtres de notre civilisation furent les maîtres, en Afrique, avant les durs conquérants arabes, et que nous y sommes les héritiers de l'Empire ...

Là-dessus, certains se récrient et prétendent que, soutenir ces idées, c'est favoriser les prétentions de tels de nos voisins méditerranéens qui peuvent se dire, plus que nous, les héritiers de l'Empire ... Oui, sans doute, ils en sont les héritiers, mais au même titre que nous. La romanité n'était pas attachée à telle ville ou à tel pays. A Damas ou à Constantinople, comme à Tanger, à Cologne ou à Trèves, tout homme libre était " romain ". Il y a eu des empereurs gaulois, espagnols, africains, syriens, germains ou thraces. L'empire était à qui se trouvait assez fort pour le prendre. Or, le fait est qu'il est en notre possession. Nous ne l'avons pas eu parce qu'il nous est tombé du ciel. Il nous a fallu le conquérir au prix de notre argent et de notre sang. Des milliers de Français sont morts pour nous assurer cette conquête. Et nous ne l'avons pas eu davantage par fraude. Nous l'avons eu parce que, du consentement de tous, nous avons assumé une besogne de répression urgente autant que périlleuse et incertaine, pénible et longue - une besogne que personne ne voulait ou n'osait assumer en raison de se risques. Et cette besogne, nous l'avons menée à bien avec plus de peine et avec plus d'honneur que de profit...
Mais nous n'avons pas à nous justifier. Nous n'avons, au contraire, qu'à nous glorifier de notre œuvre africaine, en contemplant la grandeur des résultats obtenus.

Il n'est que d'ouvrir les yeux et de considérer l'Algérie vivante pour concevoir l'importance d'une telle œuvre, cette Alger que j'ai connue, en 1891, petite préfecture méridionale, engourdie de soleil et de paresse et qui est devenue, aujourd'hui, avec Oran, sa voisine, une des métropoles de la Méditerranée ; ces ports agrandis, ces kilomètres de docks et de quais, ces constructions monumentales, ces boulevards en étages où se pressent des foules enfiévrées de labeur et de plaisir - et ces beaux villages agricoles du Tell et de la Mitidja qui contrastent si fort, par leur activité, leur foisonnement d'enfants, avec nos villages moribonds de France; ce pays de la lumière et de la couleur, où tout enchante nos cœurs de Latins, depuis les beautés de la légende et de l'histoire jusqu'à la beauté des formes et jusqu'à la noblesse des attitudes; ce pays jeune, ou plutôt rajeuni, où le passé n'est pas une entrave, où une exhortation cordiale à la vie sort des ruines elles-mêmes ... cette jeunesse qui ne voit que l'avenir et qui se refuse à regarder en arrière ...
Je l'écrivais déjà, il y a trente ans, dans la préface d'un de mes premiers romans algériens, et je ne puis que le répéter ici:
" La France n'est pas là où dorment les morts. Elle est sur tous le chemins du monde où passent nos soldats et nos marins; où nos colons et nos travailleurs créent du bien-être et de la richesse; où nos savants, nos écrivains, nos artistes et nos poètes découvrent de la vérité ou de la beauté; où nos missionnaires de tout ordre rendent l'homme plus humain et le monde plus habitable où un Français, enfin, fût-il seul, réalise un des grands idéaux de la race ... "

LOUIS BERTRAND
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