LA BATAILLE DE BENI MERED

      De tous ces combats, le plus connu - il y en eut de bien plus sanglants et de non moins glorieux - est le dernier, celui de Beni-Méred.

Le 11 avril 1842, à six heures du matin, 3e courrier quittait Boufarik pour aller à Blida. La plaine, fouillée au télescope, avait été déclarée libre. 21 hommes composaient l'escorte : un sergent, Blandan, âgé de vingt-trois ans ; 16 fantassins du 26e de ligne ; 3 cavaliers du 4e cliasseurs ; un chirurgien rejoignant son poste. L'oued (rivière) Méred, à deux kilomètres en avant du blockhaus de Méred.

Brusquement les trois cavaliers d'avant-garde se replient sur la petite troupe, annonçant un goum caché dans le ravin. Ces cavaliers auraient pu fuir et regagner Boufarik ; ils restent, décidés à vaincre ou à mourir avec leurs camarades.
" Halte ! baïonnette au canon ! " crie Blandan.
Et tous se serrent autour de la voiture qui porte le courrier.
3oo cavaliers fondent sur eux à l'instant même. Le chef arabe croit que cette poignée d'hommes n'osera résister. Il s'avance et la somme de se rendre. Pour toute réponse, Blandan le vise et le tue raide :
" Tiens, voilà comment un Français se rend ! "
Blandan sait qu'il n'a plus désormais qu'à mourir avec ses 20 hommes.
" Camarades, montrons à ces gens-là comment des Français savent combattre et mourir. Tirons lentement et visons juste.
" Alors dans cette plaine nue, sans abri possible, loin de tout secours, commença une lutte épique.
Les Arabes fondent sur nos soldats, tirent, fuient, voltigent autour, reviennent cent fois à la charge et criblent de balles ces 21 héros.
A la première décharge deux Français tombent morts ; cinq sontblessés. Blandan, atteint deux fois, ne bronche pas pour ne point décourager ses hommes. Une troisième blessure abat l'intrépide sergent :
" Courage, amis, défendez-vous jusqu'à la mort ! "
Et la lutte continue pendant 40 minutes sans que les Arabes osent approcher de ces hommes stoïques. On compte 7 morts, 9 blessés, 5 valides ; mais pas une tête n'a été coupée.
Tout à coup les Arabes hésitent, reculent, tourbillonnent et fuient.

Une trombe humaine arrivant fond comme la foudre sur les assaillants. C'étaient les chasseurs du Camp d'Erlon attirés par la fusillade, conduits par le vaillant colonel Morris et le lieutenant de Breteuil.

Ils joignent les fuyards, vengent au sabre leurs camarades et dispersent au loin le goum ennemi.

Blandan mourut le lendemain à Boufarik, assisté, loué, consolé par ses chefs et ses amis. Quatre des blessés furent décorés. Deux ordres du jour de Bugeaud portèrent ce fait d'armes à la connaissance de l'armée d'Afrique.

Le premier racontait le combat, et après un juste tribut aux morts, donnait la palme du courage " à ceux qui n'avaient pas été frappés, dont l'âme n'avait point été ébranlée par un danger toujours croissant ".
Le second ouvrait une souscription pour l'érection d'une colonne commémorative :
" Quel serait le coeur assez froid pour ne pas se sentir électrisé en passant devant un monument élevé sur le lieu du combat ?"

Le Ier mai 1887, la statue de Blandan a été érigée à Boufarik. Marchand, le dernier survivant du combat de Méred, assistait à la cérémonie.
Voilà pour l'épée. Voici pour la charrue : La lutte contre le sol marécageux, où sous un soleil de feu, l'eau croupissante, verte et fétide exhalait des miasmes pestilentiels, fut plus meurtrière, plus longue et aussi décisive que la lutte contre l'homme.

Les colons ne furent pas moins héroïques que les soldats. Ils creusèrent des fossés pour rendre l'eau courante et claire. Ils plantèrent des arbres pour assainir l'air, pour avoir de l'ombre et des fruits ; et nulle part on ne voit de saules et de platanes plus beaux, plus vigoureux que ceux qui couvrent Boufarik d'un dôme de verdure incomparable.
Ils défrichèrent la terre inculte et firent jaillir du sol les trésors latents accumulés par la nature elle-même dans les profondes couches des alluvions : les moissons opulentes, les vins de feu, les fruits d'or, etc.

De i835 à i84i, un cinquième des colons mouraient, chaque année de la fièvre.
En 1842, l'année de Beni-Méred, on enregistra 4 mariages, 17 naissances, et... 110 décès.
Toussenel, son administrateur, écrivait :
" Boufarik est la localité la plus mortelle de l'Algérie ".

Bugeaud conseilla aux colons de quitter ce poste ; on n'en fit rien et la victoire vint.
Et quelle victoire ! Aujourd'hui, Boufarik a plus de 10 000 habitants occupant 700 maisons disposées en rues, boulevards et avenues. 18 fontaines distribuent partout une eau abondante et saine.
Les médecins y envoient les malades recouvrer la force et la santé.
6 écoles distribuent l'instruction à plus de 1 200 élèves. Des usines actives mettent dans l'air des rumeurs vivantes. Un marché sur lequel se traitent 3o à 4o millions d'affaires par an, des docks où s'emmagasinent des montagnes de tabac, de lin, d'oranges, de céréales, etc., des chais immenses qui reçoivent 200 000 hectolitres de vin par an, plusieurs banques donnent satisfaction à tous les intérêts.
Aussi que de santé, que de jovialité sur tous les visages ! Que l'on banquette, danse et chante joyeusement sous les hauts ombrages, en septembre, quand vient la kermesse locale !
C'est que grâce aux soldats et aux colons de la première heure, le désert a fait place à la cité vivante, le marais infect à l'oasis embaumée et salubre, la misère à l'aisance et à la richesse, la mort à la vie exubérante et la tristesse à la joie triomphante.

Quelle leçon d'énergie virile, de fierté noble et légitime pour déjeunes Français à l'esprit ouvert, attentif que la vue de cette terre qui, depuis trois quarts de siècle, sue l'héroïsme et où passent des souffles d'épopée
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