VOYAGE de BONE à GUELMA ET HAMMAM MESKOUTINE
CH.THIERRY-MIEG
1861
       M. G., mon ami, m'a mené voir des plantations de coton; de loin on dirait des forêts de petits arbustes à fleurs manches. Des enfants y étaient occupés à la cueillette. Malheureusement cette culture est encore si récente, elle occupe on territoire si restreint que ce n'est, pour ainsi dire, qu'un essai ; il y a loin de là à une véritable production en grand. Cependant l'essentiel est de commencer; car, malgré. les difficultés, le succès ne paraît pas douteux. Mais il faut du temps et de la persévérance ; il faut enfin des capitaux, des machines, et des ouvriers à bon marché.

       J'ai oublié de parier d'une des curiosités naturelles de Bône : on voit sur le bord de la mer un rocher d'une forme particulière, qui à distance représente à merveille un lion gigantesque couché sur l'eau. En somme, cette ville a un grand avenir sous le rapport commercial et agricole : la végétation dans tes campagnes environnantes a une sève et une vigueur incomparables.
La diligence

       J'ai quitté Bône à sept heures du soir par la diligence de Guelma. Celle-ci ne m'a guère que médiocrement satisfait, et cependant j'avais une place de coupé ; mais la banquette était si étroite, les coussins si usés et si durs, la voiture si mal suspendue, que je suis arrivé à destination à moitié rompu. Je n'avais rien va d'intéressant sur la route que de nombreux rouliers qui voyagent de nuit à cause de la chaleur. Les villages que nous avions traversés m'avaient paru assez prospères.

       Je voulais partir immédiatement pour Constantine ,il était six heures et demie du matin. Le conducteur de la diligence, que j'avais prié de me procurer une monture, n'a pas tardé à se mettre en relation avec un Arabe qu'il avait trouvé au marché, avec son cheval, occupé à vendre son blé ; seulement j'ai dû attendre pour partir qu'il l'eût fait mesurer.
       J'ai profité de ce répit pour visiter les antiquités romaines de Guelma, dont quelques-unes sont assez bien conservées: un amphithéâtre, un établissement de bains, et quelques restes de fortifications.
      Du reste, Guelma est une jolie petite ville, bien située, bien bâtie, avec un marché important et qui se développe tous les jours davantage.J'allais donc, pour la première fois, me confier à un indigène. J'allais voir de près ces mœurs patriarcales dont les récits lointains ont pour nous tant de charme. Je pensais à cette hospitalité célèbre, à cette anaya si touchante, cette espèce de solidarité à toute épreuve qui existe entre un Kabyle et celui qu'il a pris sous sa protection. Les Arabes sont-ils vraiment. corrompus et menteurs comme beaucoup le disent ? ou bien sont-ils au contraire ce peuple noble et fier, libre, et aux grandes allures dont leur vêtement ample et si majestueusement drapé est un vivant symbole? J'allais pouvoir en juger par mes propres yeux.

       Enfin mon Arabe arriva. Il était grand, beau, d'une mine fière et imposante. Il me salua d'un bonjour français bien assuré, me saisit la main, la porta à ses lèvres et la baisa.

       Mon conducteur de la diligence ne sachant pas assez d'arabe pour s'expliquer parfaitement avec lui, on appela un Maltais qui fit l'interprète, et lui répéta soigneusement mes conditions. Il s'agissait de me conduire d'abord à Hammam-Meskoutine où je roulais voir les sources thermales, et de là à Constantine ou je devais être rendu le lendemain matin de bonne heure ; le tout pour douze francs. L'Arabe ayant accepté d'un air à la fois grave, bienveillant et empressé, je me mis en devoir de m'installer sur son coursier. Mais quelle déception, hélas, Je m'attendais à monter un vrai cheval arabe, celui dont parle le général Damnas et tant d'autres écrivains, celui que les poètes de l'Islam célèbrent dans leurs chants, qui conduit les guerriers aux batailles, s'enivre du bruit de la poudre, partage et conjure, par sa course rapide, les périls de son cavalier, et se tient ensuite, doux et tranquille, à l'entrée de la tente, jusqu'à ce qu'il plaise au maître de se servir de lui ; qui supporte les fatigues et les privations; qui brille en même temps par ses formes nerveuses et élégantes, par son œil de feu, ses naseaux fumants, sa crinière épaisse, sa queue traînante et ses jarrets d'acier. Et qu'avais-je devant moi ? Une pauvre rosse comme on en voit en tout pays, le corps lourd et trapu, les jambes épaisses et roides, la tête basse au bout d'une encolure trop courte, la crinière en partie absente, la queue paresseuse et peu fournie. Sur son dos pacifique on avait attaché par une corde usée un bat de transport recouvert d'une espèce de large sac, en laine épaisse, et rayé de vert, de noir et de rouge, qui pendait sur les côtés. L'ouverture en était tournée vers la tête. et le fond vers la croupe, de sorte qu'à droite et à gauche du cheval il formait comme un tuyau longitudinal dans lequel on pouvait introduire paquets et bagages. Tel est l'accoutrement ordinaire du cheval ou du mulet de bât. Avant de partir, on replie sur lui-même le sac, près de son ouverture, de manière à fermer les deux poches latérales; leurs embouchures, alors tournées vers l'arrière, servent d'étriers au cavalier. L'Arabe mit dans une de ces poches un sac d'orge, dans l'autre ma valise.

       À peine suis-je en selle qu'il me réclame ses douze francs que je devais lui payer. Curieuse demande ordinairement, en pareil cas, on ne paye qu'après être arrivé ; c'est le moyen d'être bien servi. Mon Arabe ne se fierait -il pas à moi? Les Français sont si voleurs, et si souvent déjà ils ont abusé l'indigène, que je comprends aussitôt ce soupçon blessant. et j'en ai honte pour ma patrie. Je n'hésite pas un instant, l'honneur national est en jeu. Aussi, au risque d'être moi-même sa dupe, je le paye bravement, m'étant ainsi contre lui tout recours et toute garantie. Bien plus, je me félicite de pouvoir montrer à ce noble habitant de la tente qu'un Français ne lui est pas inférieur en loyauté. Mais comment? il n'est pas satisfait! il demande une bonne-main ! Les Arabes seraient-ils, comme beaucoup le prétendent, cupides ? il a cependant une si belle et si noble figure ! Je lui donne encore un franc. Il le met dans sa bourse sans remercier, et réclame du tabac. Je commence à trouver mon patriarche singulièrement vulgaire, pour ne pas dire mendiant. D'ailleurs je n'ai pas de tabac. Je lui donne quelques sous pour en acheter; il les empoche sans hésitation. Mais quoi ! ce n'est pas tout? se figurerait-il par hasard que je n'ai pas compris sa demande ? En effet, il tire de sa poche une blague à tabac, et me fait signe que c'est là la monnaie qu'il voudrait, tout en gardant l'autre. Je lui répète que je n'ai pas de tabac. il remet alors sa blague en poche, et sort une tabatière ; il l'ouvre, et, me faisant voir qu'elle est presque vide, il me prie de la remplir. Pour le coup, c'est trop fort : je refuse catégoriquement. Ne croyez pas toutefois qu'il se décourage ; c'est le tour du papier à cigarette ; et pour ne pas laisser d'équivoque, il m'en montre un paquet entamé. 0 caractères nobles et élevés ! vertus de la vie patriarcale ! N'êtes-vous que de poétiques illusions? l'articule un makach (non) bien sonore, et lui dis de se mettre en marche.

       Nous sortons de la ville, et traversons une grande place remplie d'Arabes avec leurs bêtes ; une espèce de marché. Ils regardent d'un air curieux et approbateur mon parapluie que je tiens ouvert pour me préserver du soleil déjà brûlant. Mon guide me prie d'attendre ; il achète quelques melons, et d'autres provisions encore, les met dans le sac sur lequel je suis assis, et nous repartons. En ce moment, quelques Arabes nous rejoignent ; ils montent tous des mulets, et en conduisent un à vide. Mon compagnon leur parle, et, prenant la place inoccupée, laisse reposer ses jambes. Serait-il déjà fatigué? est-ce possible ? ou bien est-ce paresse ? LA résistance à la fatigue, l'énergie physique et morale des Arabes seraient-elles aussi problématiques que leur délicatesse et leur désintéressement ? En serait-il de même de leur sobriété si vantée, qui n'aurait pour cause, comme on l'assure, que leur avarice ou leur dénuement, et cesserait dès qu'ils se nourrissent aux frais d'autrui, ou que la table est abondamment servie ? C'est ce que je saurai plus tard. Les opinions sont si différentes et si contradictoires sur ce peuple original. Au bout d'une heure les Arabes nous quittent pour prendre un autre chemin. Mon guide est obligé de leur rendre le mulet et de se remettre à pied ; mais il a soin de tenir en main ses babouches pour ne pas les user. Nous traversons colline après colline dans un pays vide et désert, ne rencontrant que quelques rares troupeaux de bœufs, ou quelques Arabes qui se rendent à Guelma. Enfin nous arrivons à un douar, et je me réjouis déjà de voir de près ces gourbis et ces tentes, lorsque tous les chiens du village s'élancent sur moi, l'œil sanglant, et avec des hurlements féroces. Ces amis de l'homme, comme tous ceux qu'on voit chez les indigènes de l'Algérie, sont fauves avec le poil ras, le museau pointu, les oreilles courtes et droites, et une queue de renard, exactement la forme que les naturalistes attribuent aux chiens sauvages; et ils le sont véritablement. " Chiens mangiar Francis, " (les chiens mangent les Français), me dit mon compagnon en chassant à coups de pierres ces animaux inhospitaliers.
       Un peu plus loin il se détourne pour nous faire passer près d'une source. II y boit, m'engage à l'imiter, fait boire le cheval, et s'acquitte lui-même de ses ablutions du matin, en commençant par se laver les pieds. Il est à remarquer qu'à l'opposition de ce qui se fait en France, les Arabes font boire leurs chevaux dès qu'ils rencontrent de l'eau, et lors même qu'ils sont trempés de sueur; ils ont toujours soin également de les foire boire avant de leur donner à manger. De plus en plus le paysage qui nous entoure devient étrange d'aspect; ce ne sont que collines nues et terreuses, quelquefois parsemées de pierres et de quartiers de roc. Il fendrait le voir dans sa période de splendeur, au printemps, quand il est couvert de riches moissons, et qu'une végétation luxuriante, née des pluies de l'hiver, colore en vert intense ces surfaces aujourd'hui grises et arides, ce sol brûlé, durci par un été impitoyable, ce désert qui semble voué à une stérilité perpétuelle. Nous apercevons dans le fond. la Seybouse, et tout la-bas l'emplacement d'Hammam-Meskoutine. Arrivé au bord d'on champ cultivé et entouré d'une haie épaisse de cactus, mon guide s'arrête ; il me dit que cet enclos lui appartient et m'invite à en goûter les produits. Je lui passe mon couteau ; il coupe une figue de Barbarie, l'épluche et la dissèque avec rare dextérité remarquable, et me l'offre gracieusement. Eu général, je ne trouve pas ce fruit à mon goût; il manque de saveur et de sucre. Cependant les Arabes en sont grands amateurs.


Collectif des Guelmois Site Internet la mémoire des Guelmois : GUELMA-FRANCE