LES BÉRETS NOIRS DU BATAILLON DE CORÉE
Accrochage dans le Djebel Taya région de Guelma

Le terrain commence à descendre; en bas un lit d'oued, affluent du Bou Hamdane, presque à sec et encombré de lauriers roses, croise la piste qui depuis un kilomètre nous sert d'axe de marche. Nous approchons peu à peu de l'endroit où ce matin les paras ont coupé notre route en poursuivant les fellaghas. Alors que nous attaquons la montée de la colline suivante, le capitaine nous rattrape.

Nous sommes en progression normale quand nous atteignons la crête. Là-haut, au niveau du coude de l'oued où, deux heures auparavant, les grenades ont éclaté, nous dominons le lit du Bou Hamdame ; seule une molle contre-pente nous en cache une partie.La section du bas étant en retrait par rapport à nos hommes, nous attendons un peu. Je reconnais, de l'autre côté de la rivière, une petite colline boisée qui figurait dans mon croquis de ce matin; je réalise alors que notre aile gauche a un terrain beaucoup plus difficile que le nôtre...

J'examine tranquillement tout cela quand, brusquement, des coups de feu claquent dans l'oued. Un instant nous pensons à la section Sautel ; et aussitôt, il nous faut nous plaquer au sol car des balles nous sifflent aux oreilles. Je m'accroupis, mais cela ne suffit pas; je dois courir me réfugier derrière un amas de pierre. En bas, dans l'oued, la section " rive gauche " est engagée. L'effet de surprise passé, nous réalisons que l'engagement n'a pas l'air d'une bagatelle. Et chacun de se poser aussitôt maintes questions au sujet des camarades qui sont dans l'oued. De derrière mes rochers, j'allonge le cou et essaie de voir cette fameuse petite colline verte qui nous fait face de l'autre côté de l'oued. Dans une immobilité absolue, elle grésille au soleil ; elle est couverte régulièrement de gros buissons d'épineux verts- bleus qui montent jusqu'à hauteur d'homme; entre de gros buissons des passages étroits, pleins de cailloux gris. Une barre rocheuse part de l'oued et monte vers le sommet, coupant le terrain en deux, elle semble rentrer sous terre avant que d'atteindre le haut de la colline.

Tout ce maquis me paraît peu propice à l'action de nos hommes. Ducloux, courant à demi courbé, me rejoint, poursuivi par des sifflements de balles. Il repart d'une pierre à un arbre vers le capitaine. Il a besoin de savoir; il ne peut rester inactif alors que son expérience peut être utile là où se battent nos camarades.
Ducloux parti, c'est un fusil-mitrailleur qui vient se mettre en batterie non loin de moi.

Nous scrutons tant bien que mal la colline et nous rendons compte qu'il est impossible de tirer, car nous ne voyons jamais d'où partent les coups de feu. Ce sera ainsi jusqu'au bout.

Brusquement la voix du capitaine me parvient : -" Toubib! On a besoin de vous !" Sortant rapidement de derrière mes cailloux. je cours vers lui. Il est debout, à peine dissimulé par le tronc d'olivier qui l'abrite du soleil. Son bigophone à la main, il me jette :

-" Il y a plusieurs blessés de l'autre côté... "
-" J'y vais, mon capitaine. "
Je me retourne, cherchant des yeux mes deux comparses, Zerbib et Abdallah. Ils sont là. Un signe et ils se saisissent des trousses médicales. Sans perdre de temps à réfléchir, je pars en courant.

Ma carabine dans la main gauche, je galope régulièrement. Le terrain descend lentement vers le lit de l'oued. Une fausse crête domine le Bou Hamdane, qu'on ne soupçonne pas depuis le P.C. que je viens de quitter; c'est une espèce de palier longitudinal occupé par la voie de chemin de fer parallèle à l'oued.
Je l'atteins rapidement, mais ma course doit le longer car le remblai descendant sur la voie ferrée a une pente presque à pic. Cherchant instinctivement un passage, je pense en même temps à l'endroit exact où se trouvent les blessés; je suppute le lieu: il ne peut être que dans le fouillis de buissons et de rochers qui couvrent le bas de cette satanée colline.

Ne trouvant pas de passage assez rapidement, je me décide brusquement et descends résolument le mur de terre nu qui fait face à l'oued. Depuis mon départ, je ne me suis retourné que pour vérifier si ma trousse me suivait. Derrière moi, Zerbib puis Abdallah s'essoufflent Abdallah porte ma trousse sur le dos, Zerbib ayant sa propre musette.
Des coups de feu nous suivent, nous accompagnent. Nous pensons que ce sont là les tirs de nos camarades cherchant à nous couvrir dans notre course. Inconsciemment, je éalise que nous sommes à découvert; seule une grande rapidité peut nous permettre de traverser l'oued sans y laisser la peau; j'accélère encore ma course sitôt glissé du remblai de la voie ferrée.

L'oued semble reculer devant nous; d'en haut, il est proche; plus nous avançons, plus il semble loin et difficile à joindre. Ayant constaté rapidement que le lit de l'oued est terriblement tourmenté et encombré, je me laisse glisser sur sa rive droite et me jette aussitôt derrière un gros rocher; je suis au niveau même du premier lit ensablé de l'oued; maintenant il s'agit de traverser. Un coup d'œil vers Zerbib et la face effrayée d'Abdallah, et me voilà reparti.
.Le sable coule sous mes pieds, vivant.

Tout de suite une ligne continue de rocs énormes nous barre la route. J'en saute, j'en enjambe, j'en heurte, me cognant durement le genou droit en glissant du haut d'une gigantesque pierre ronde et lisse. Je continue sur ma lancée. Il me semble que plus rien ne peut arrêter cette course vers " mes " blessés, pas même les balles qui ricochent entre mes talons et le nez de Zerbib. Un lit de sable est traversé, encombré de roches énormes et de troncs d'arbres morts charriés par les crues de l'hiver. Puis, nouveau chaos de rochers arrondis.
Malgré notre hâte, j'ai soudain une sensation désagréable, la crainte que là-bas on me reproche de ne pas être arrivé plus vite. Soudain, l'oued est là, à mes pieds, bondissant sur ses galets démesurés. Sur chaque rive se dressent les rigides squelettes blancs des lauriers roses noyés par les crues. De pierre en pierre, sautant, glissant, je gagne l'autre rive non sans être tombé plusieurs fois dans les trous d'eau jusqu'aux cuisses. Mes mains s'agrippent à la berge et, prenant pied sur sa rocaille, je me jette aussitôt derrière un buisson.

Le visage en sueur, soufflant, mais l'œil aux aguets, je me retourne et aperçoit Zerbib et Abdallah qui sautent comme des damnés pour me rejoindre.
p Rassuré sur la présence de ma trousse, je me mets à ramper plus haut que cette berge hostile. C'est alors que j'entends les appels des nôtres à peu de distance.
Zerbib me rattrape et, à la queue-leu-leu, nous nous engageons entre les buissons vers les voix qui nous demandent. Les coups de feu sont moins nourris qu'au début de l'engagement mais leur proximité ne fait que croître: ils partent à quelque cinq mètres en avant de nous mais ce n'est pas l'heure de la peur; nous ne pensons qu'à nos camarades couchés non loin de nous et qui nous désirent de toutes leurs dernières forces.

Nous l'avions presque espéré cette action, cet oubli de nous-mêmes. Il nous est offert aujourd'hui, ce n'est pas le moment de nous trahir.
Au détour d'un buisson, un Béret-noir est assis, adossé à même l'épineux qu'il ne sent pas.
" Vite, docteur, mon genou! "

Il a reçu une balle dans le genou gauche. Pas d'hémorragie. Je ne puis m'attarder à faire un bilan précis. Pansements, injections, et je le laisse à Abdallah à qui j'abandonne ma carabine trop encombrante pour mes mains.
Derrière un gros rocher, Touati considère avec un étonnement douloureux son avant-bras gauche d'où coule un sang noir. Une lueur de confiance s'allume dans ses yeux dès qu'il me voit.
Le rassurant, je lui extirpe à la pince une chemise de balle toute déchiquetée, sans doute arrivée en perte de vitesse après un ricochet sur une pierre. Pansements. Et je poursuis mon chemin au ras du sol. Quelques mètres plus bas, m'attendent trois soldats du Bataillon, étonnés et irrités devant ce qui reste de leur camarade, le sergent Sautel.
Le visage exsangue, couché sur la pierraille entre deux bosquets, Sautel semble très touché. Son avant-bras gauche est à demi arraché; son avant-bras droit est rongé en demi- disque sur toute sa portion interne, et seul le radius doit tenir le tout.

Zerbib a vite posé les garrots. Morphine, contrôle précis des garrots, puis tonicardiaques. Tandis que je m'affaire, les trois Bérets- noirs surveillent les buissons. Cependant les coups de feu se sont raréfiés depuis une longue rafale de F.M. tirée à la hanche par un vieil engagé.
Sur mon conseil nous fabriquons une civière de fortune avec ma toile de tente et deux longs fusils de moghaznis. Je découvre encore une plaie au niveau du scarpa gauche du pauvre sergent ; l'artère n'est pas atteinte sinon ce serait vraiment trop. .. Alors nous entreprenons de ramener Sautel. Je dépêche un gars vers le capitaine pour demander l'hélicoptère par radio; il part en flèche.

Heureusement, la bagarre semble s'être calmée; seuls quelques piaulements nous font brutalement nous souvenir que le danger existe toujours. Avec une peine incroyable, nous parvenons à installer notre blessé sur son brancard et, lentement, douloureuse- ment, le terrible voyage commence, le calvaire de Sautel. C'est dix fois qu'il nous faut nous relayer pour porter le fardeau sanglant, dix fois qu'il nous faut réaliser des prouesses pour ne pas laisser échapper la pauvre civière. Les Bérets-noirs se relaient, trébuchants, ahanants. Les visages sont ruisselants de sueur, les traits tirés, farouches. Et pourtant, il faut aller jusqu'au bout !
L'oued est large, avec ses deux lits, l'un d'eau vive, l'autre de sable croulant. Les gros rochers ronds sont autant d'obstacles à notre chemin. Les lauriers roses- cadavres entravent chaque pas. Et les hommes sont épuisés par la tension nerveuse du combat. Plusieurs fois en chemin, je dois replacer sur la poitrine de Sautel son bras gauche qui pend au dehors de la civière, chose inutile et sanglante. Et pourtant, le sergent ne se plaint pas. Il ne parle que pour demander à ses camarades de le moins secouer; mais le terrain est tel qu'il est impossible de faire autrement. Nous atteignons enfin la rive droite de cet oued maudit. Sur le sable je fais déposer le brancard. Le pauvre bras est encore retombé et, visiblement impressionné, un gars me demande de le replacer sur le sergent. Sous un arbre, sur la berge sablonneuse du Bou Hamdame, Sautel est couché; le piquant à nouveau, je lui affirme qu'il ne perdra qu'un seul bras...
-" Toubib ",
-Oui, mon vieux ?
-Je ne pourrai plus faire de photos, hein ?
-Mais si, voyons, puisque je te dis qu'il va te rester ton bras droit.
-Vous dites ça pour me faire plaisir...
-Mais non, mais non... "
Ce bras droit est condamné, lui aussi, mais je suis décidé à faire croire au sergent ce que je viens de lui affirmer. Quant au bras gauche, il n'est qu'une charpie, tordue sur son axe, horrible à voir. Je décide de couper cette chair devenue inutile et qui, par les douleurs qu'elle provoque, risque de choquer encore plus mon blessé. Tous se sont détournés, regardant au loin; mâchoires serrées, alors que Sautel, tout au long de ce monstrueux travail, chante, d'une voix claire et douce... Oui, mon vieux Sautel, tu peux chanter, tu es le seul à pouvoir le faire ici. Et puis, qui sait, peut-être est-ce la dernière fois " Tout est fini, l'été se meurt... " Moi aussi, je serre les mâchoires. Ce courage extraordinaire me fait venir les larmes aux yeux. Deux coups de bistouri, trois coups de ciseaux, c'en est assez pour libérer le bras mort. Mon visage est inondé de sueur; elle me coule sur les joues, dans les yeux; j'en ai le goût salé sur ma langue. Je me suis efforcé de poser un peu à l'écart ' tie du sergent; mais il s'est retourné un peu sur son brancard pour chercher des yeux son bras perdu, et, tandis que je fais le pansement, il me réclame calmement la montre-bracelet demeuré au poignet livide. A deux pas de l'arbre, je fais creuser un trou dans le sable ; aucun gars ne s'avançant pour prendre la main morte, je vais l'ensevelir. Brusquement, un vrombisse- ment surgit par-dessus nos têtes : l'hélicoptère! L'espoir m'est rendu d'envisager tout de même une chance pour Sautel. En même temps, je pense au blessé du genou. Il faut profiter de la Banane " pour l'évacuer lui aussi. Mais il faut faire vite afin de ne pas perdre une seule minute, qui pourrait être fatale pour le sergent. Alors nous repartons en courant vers l'autre rive. Zerbib nous a devancés et nous le rencontrons en train de diriger le transport du cc genou ". Je réalise soudain que Ducloux est avec nous depuis Je réalise soudain que Ducloux est avec nous depuis quelque temps; je suis aussitôt rassuré. Sous son impulsion, le transport s'accélère.
Pendant ce temps, l'hélicoptère qui ne pouvait atterrir dans l'oued même a réussi à se poser sur la première crête, dans un champ. Non sans nouvelles difficultés, nous remontons la rive de l'oued puis le remblai de la voie de chemin de fer; nous nous retrouvons sur cette voie ferrée à une trentaine de mètres de la Banane ". Sautel et Bourless y sont transportés aussitôt. Dans l'hélicoptère, je découvre un troisième blessé de chez nous, le sergent Chasseboeuf. Il s'est fait percer l'épaule gauche alors qu'il mettait sa pièce F.M. en batterie face à l'oued. Voilà. Ils sont tous là, avec " mes " blessés. Une joie curieuse, calme et sereine, me fait tout à coup tressaillir et je pense à la phrase qui m'était venue à l'esprit au départ : " A toi de jouer, Toubib! "

La " Banane " s'en est allée avec nos trois blessés graves; elle emporte aussi nos espoirs de revoir ces camarades, de les revoir guéris, en vie et heureux de l'être.

Nous sommes revenus sur la rive droite, là où Chasseboeuf a été touché, le capitaine est demeuré sous son olivier; je l'entends parler dans son bigo, calmement ou pour râler contre les classiques supérieurs. Allongés sur le ventre dans le foin odorant, nous reprenons haleine. Ducloux est étendu à quelques mètres de moi, grognant à propos de ce qui n'a pas été fait, de ce qui aurait pu être fait. Zerbib et Abdallah sont derrière nous, sages, simples, brisés par l'effort mais cependant prêts à reprendre les trousses si je leur demandais de venir de nouveau avec moi.

Un puéril élan d'amitié me pousse vers eux, mais mon incompréhensible orgueil masculin ne me permet qu'un sourire de fierté à leur égard; leur sourire, en réponse, contient en lui toute la confiance aveugle qu'ils ont eu spontané- ment en moi lorsque, tout à l'heure, je leur ai crié " Allez ", lorsqu'ils se sont élancés à ma suite vers nos blessés. Leur simplicité fait partie de mon bonheur et j'en accepte volontiers l'exemple. De temps à autre, des miaulements de balle nous ramènent à la cruelle réalité: la colline est aux fellaghas, nous avons été stoppés et... il faut considérer ce problème en face. Le capitaine a tout pesé, tout envisagé: il est inutile d'exposer à nouveau des vies humaines ; il ne s'agit évidemment pas de s'en aller, mais de trouver le moyen de déloger les invisibles rebelles de cette côte 576. Une solution est adoptée: demander les avions T 6. Cela en vaut la peine. Quatre blessés nous suffisent. La réponse du " Commandement " ne se fait pas attendre : -" C'est une affaire qui doit se régler par l'infanterie ! " Mort aux c... ! " dit assez calmement le capitaine; puis il reprend son bigo, décidé à défendre son point de vue mais il n'a pas le temps de commencer ses récriminations, le commandant lui annonce que la décision a été prise d'envoyer les Bérets-rouges sur 576. Nous devons rester sur nos positions et surveiller... Le capitaine et Ducloux sont encore plus furieux; quelle que soit la couleur du béret, le problème demeure :
nous ne voyons pas les fellaghas et ceux-ci nous tirent comme des lapins.

Peu de temps après, les Bananes des Bérets-rouges nous survolent, et nous apprenons que " Bouquineur rouge " arrive derrière la colline afin de fermer l'encerclement de ce côté. Cela nous apparaît valable mais toujours aussi téméraire.

Tout de suite, Bouquineur rouge fait parler de lui: il remonte la colline vers le sommet supposé libre et dont l'occupation va lui permettre de surplomber les rebelles. Très bien. Nous entendons tirailler de son côté sans nous inquiéter pour cela. Il arrive au sommet de 5T6, progressant avec prudence, et s'installe avant d'entreprendre la descente vers les buissons. Peu de temps après nous parvient l'annonce de la reprise de sa marche. Hélas... Quelques coups de feu claquent, et déjà Bouquineur rouge doit remonter vers ses positions du sommet. Nous apprendrons plus tard que Mallat et le jeune sous-Iieutenant Lelivec sont touchés. Dans un bruit étourdissant, la Banane annoncée rase la cime des arbres, glisse au-dessus de l'oued et, rapidement, se pose sans coup férir dans un petit champ à quelques deux cent mètres de la colline. Les Bérets-rouges en sautent, rapides, courbés, alors que des coups de feu les accueillent. Notre colère devant nos deux échecs successifs fait bientôt place à une admiration non contenue: la sûreté des hommes " d'Amarante rouge " est étonnante. Leur mise en place est un modèle de rapidité et de clarté. Avec un calme et une maîtrise déconcertante les paras s'avancent aux abords de 576. Admirable. Oui, ce travail est admirable ! Chaque buisson, chaque rocher est examiné, contourné, exploré minutieusement. La fouille d'Amarante rouge est un modèle du genre. Et pourtant...Les paras seront bernés d'aussi jolie façon que nous l'avons tous été. Malgré la lenteur de la fouille et sa perfection, ils ne trou- vent rien. Cependant, les coups de fusils continuent de claquer, isolés, précis, démoniaques. Quelques rares rafales de mitraillettes y répondent, dans le vide, semble-t- il. Toute la traversée de la colline est réalisée sans qu'un résultat positif soit venu récompenser les Bérets rouges. Au contraire, nous apprenons par la radio qu'Amarante rouge vient de perdre un homme; puis un lieutenant disparaît. Disparaît, oui...

La fouille recommence, dans le sens inverse cette fois, depuis l'oued vers le sommet de 576, vers la petite barrière rocheuse qui se dresse à mi-pente. Ainsi, même la magnifique technique des paras est prise au dépourvu. Et pourtant nous voyons ces hommes se livrer à des actions stupéfiantes pour découvrir les rebelles; pendant plus de cinq minutes j'en aperçois un qui, au milieu d'un sentier, se livre à un manège d'une audace incroyable: à découvert il joue " l'appelant ", tandis que ses hommes guettent les buissons et les rochers pour surprendre le départ du coup de feu qui va le tirer ".

Mais les fellaghas demeurent absolument invisibles. Le jour s'assombrit et même dans ce curieux soir qui tombe, nous ne verrons jamais les départs des coups de fusils des rebelles. La nuit survient bientôt; nous sommes disséminés en un cordon continu de petits groupes entre les- quels circulent des sentinelles. Les moghaznis ne sont pas rassurés ; ce seront certainement d'excellents gardiens cette nuit. Touati, qui n'a pas été évacué, avec sa petite plaie au bras, me confie que les salopards pourraient bien essayer de filer à la faveur de l'obscurité. Je lui fais comprendre que c'est notre travail de les en empêcher. Il acquiesce mais me répète ses craintes de trouver à l'aube des soldats égorgés... Plusieurs de ses compagnons m'assurent que, moi, je peux me reposer; d'abord j'ai fais ma part de travail aujourd'hui, et puis, eux, ne vont pas dormir du tout, même en dehors de leurs heures de garde. Ils ont peur. Sur la colline, les fellaghas son encerclés. Nous ne connaissons pas leur nombre. Nous ne connais- sons pas leur armement. Mais nous sommes persuadés que la partie n'est que remise à demain. D'ailleurs, il ne peut être question de lâcher, ne serait-ce que pour cette raison: Amarante rouge positif soit venu récompenser les Bérets rouges. Au contraire, nous apprenons par la radio qu'Amarante rouge vient de perdre un homme; puis un lieutenant disparaît. Disparaît, oui... la fouille recommence, dans le sens inverse cette fois, depuis l'oued vers le sommet de 576, vers la petite barrière rocheuse qui se dresse à mi-pente. Ainsi, même la magnifique technique des paras est prise au dépourvu. Et pourtant nous voyons ces hommes se livrer à des actions stupéfiantes pour découvrir les rebelles; pendant plus de cinq minutes j'en aperçois un qui, au milieu d'un sentier, se livre à un manège d'une audace incroyable: à découvert il joue " l'appelant ", tandis que ses hommes guettent les buissons et les rochers pour surprendre le départ du coup de feu qui va le ,". Mais les fellaghas demeurent absolument invisibles. Le jour s'assombrit et même dans ce curieux soir qui tombe, nous ne verrons jamais les départs des coups de fusils des rebelles. La nuit survient bientôt; nous sommes disséminés en un cordon continu de petits groupes entre les- quels circulent des sentinelles. Les moghaznis ne sont pas rassurés ; ce seront certainement d'excellents gardiens cette nuit. Touati, qui n'a pas été évacué, avec sa petite plaie au bras, me confie que les salopards pourraient bien essayer de filer à la faveur de l'obscurité. Je lui fais comprendre que c'est notre travail de les en empêcher. Il acquiesce mais me répète ses craintes de trouver à l'aube des soldats égorgés... Plusieurs de ses compagnons m'assurent que, moi, je peux me reposer; d'abord j'ai fais ma part de travail aujourd'hui, et puis, eux, ne vont pas dormir du tout, même en dehors de leurs heures de garde. Ils ont peur. Sur la colline, les fellaghas son encerclés. Nous ne connaissons pas leur nombre. Nous ne connais- sons pas leur armement. Mais nous sommes persuadés que la partie n'est que remise à demain. D'ailleurs, il ne peut être question de lâcher, ne serait-ce que pour cette raison: Amarante rouge signale que ses deux hommes dis- parus n'ont pas été retrouvés. Tout cela tient de l'invraisemblable : nous sommes tenus en échec par des gens que nous n'avons pas encore vus, qui ne tirent que pour nous tuer, presque à coup sûr : l'action se passe sur cinq cent mètres carrés; ces cinq cent mètres carrés ont été fouillés trois ou quatre fois et les paras n'y ont même pas retrouvé leurs derniers blessés.

La nuit s'installe, opaque et fraîche. De temps en temps, un coup de feu claque, sec comme un coup de fouet. Rien ne bouge autour de nous. Une alouette sanitaire vient tourner au-dessus de nous. Nous apprenons que les paras doivent évacuer deux autres blessés. L'Alouette se pose, non sans se faire tirer; ses feux, si petits soient-ils, sont aisément repérables; aussi les rebelles ne se gênent pas pour essayer ce gros gibier...
L'hélicoptère reparti, le silence revenu, nous nous couchons sur le sol, à l'endroit où nous nous sommes arrêtés tout à l'heure.
Cependant, je me retrouve bien reposé le jour venu. Le matin est calme, trop calme: nous apprenons que l'un des éléments de bouclage s'était retiré à la tombée de la nuit... Les fellaghas n'étaient évidemment plus dans 576... Amarante retrouve ses deux blessés disparus. Durant la nuit, ils ont été égorgés par les rebelles. Voilà. C'est fini ! Et vient notre tour de reprendre la route de Zenati. Nous laissons derrière nous le farouche Taya et ses abords mortels. Nous laissons 576 et son mystère, aussi déconcertant que la mort qui y planait, cette mort à qui nous avons disputé des hommes, nos camarades.

Source :" La Charte " octobre novembre 2002. Docteur Edmond STEU. (GR 30) Appelé à effectuer son service militaire en Algérie (1957/1959), il fut médecin-Iieutenant au bataillon de Corée et dans une S.A. S. du Constantinois.

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