LA BATAILLE D EL HOT
1959-1960

De toutes les opérations de grande envergure auxquelles j'ai participé, la bataille d'El Hot est Une de celles dont les détails sont les mieux gravés dans ma mémoire. Les émotions intenses que j'y ai ressenties y sont probablement pour quelque chose.

C'était à la fin de l'hiver 59/60 en février je crois, peut-être le 12, je ne me souviens pas très bien de ce détail car je n'avais à l'époque rien noté. Une partie du 9ème RCP est à Alger avec B.
Quand nous quittons le poste, il fait encore nuit noire.

Ce qui reste du régiment est sous les ordres du commandant F., que nous appelons " le renard " évidemment !
Il apprend qu'une katiba (compagnie ALN) arrivant de Tunisie s'est installée dans une région difficile d'accès, éloignée de tout poste militaire où les fellaghas se sentent si bien en sécurité qu'ils jouaient au foot dans une clairière quand ils ont été repérés.

F. réagit immédiatement avec ce qu'il a sous la main: ce qui reste du 9ème, la 3ème batterie du 2/406 et du renfort du DIH de Djidjelli, renforts provenant d'Line autre unité de paras .
La manœuvre est simple : notre batterie boucle au nord d'El Hot, le dos à l'oued Kissir et à l'est; les paras héliportés se posent sur les crêtes au sud, débordent à l'ouest puis ratissent en descendant vers l'oued.

Quand nous quittons le poste il n fait encore nuit noire. Nous avons peu dormi, le mauvais Nescafé du mal à passer.
Quelques à jours auparavant nous avons eu des quillards. Nos effectifs n'ont pas été recomplétés normalement.
Plusieurs bleus sortent pour la première fois du poste, l'entraînement qu'ils ont eu à Amiens est des plus sommaires.
C'est la première fois qu'ils se déplacent avec une arme chargée. Il faut ajouter que j'ai quatre ou cinq FSNA' qui ne manifestent pas un grand enthousiasme pour aller se battre.
Je me sens mal équipé pour "la pêche au gros" avec une telle section. Pour une fois C. ne m'a pas envoyé en tête. Nous partons à tâtons jusqu'à la piste du "commandant" (nom de code ), là les nuages se déchirent et une lune magnifique nous permet de passer de la formation en colonne par un à la formation en deux colonnes parallèles chacune empruntant un bord de la piste qui a ici la largeur d'une nationale.

Des traces remontant à un jour ou deux indiquent qu'ils ont campé là
Soudain la progression s'interrompt: comme toutes les fois que C. part en opération la nuit, il attrape des coliques!
Nous repartons. L'aurore au doigt de rose, comme le dit Homère, colore le ciel à l'est quand nous atteignons la mechta Nadour.
À chaque fois que j'y passe, je revois les photographies des ruines de Verdun vues dans l'Illustration.
Des traces remontant à un jour ou deux indiquent qu'ils ont campé là : cendres froides et humides.
Nous continuons en colonne par un sentier qui serpente à flanc de montagne au milieu d'une végétation très dense.
Le jour se lève, nous progressons dans le plus grand silence en communiquant par gestes. Ma section est maintenant en pointe et nous découvrons des indices très récents de la présence de "sonnettes" qui ont fui devant nous.
Ces sonnettes sont des petits groupes dont la mission est de couvrir une unité importante loin devant.
Bientôt le bruit caractéristique de deux T6 se fait entendre.

Là c'est un mégot qui finit de se consumer, là des traces de pataugas dans la terre molle. Je ramasse même un petit bouchon double taillé dans de l'écorce de chêne liège qui, de toute évidence devait protéger le canon d'un fusil de chasse contre l'humidité de la nuit; la sentinelle l'a jeté en se repliant.
Nous savons maintenant que nous sommes repérés.

A ce moment, la radio se met à grésiller : le L 19, petit avion d'observation, a aperçu une centaine de fellaghas habillés avec des bleus qui grenouillent dans la cuvette d'El Hot. Pourvu que ceux que nous avons dérangés n'aient pas l'idée de nous tendre une embuscade de retardement ! Je ne suis pas très fier. Bientôt le bruit caractéristique de deux T6 se fait entendre (le T6 est un avion d'appui feu acheté aux Américains).
Maintenant tout le monde est prévenu !
C'est rassurant de les savoir au-dessus de nous car, en cas de coup dur, ils nous aideront. Mais d'un autre côté, je pense qu'ils sont arrivés trop tôt; le bouclage n'étant pas encore en place .

Il fait maintenant grand jour, un soleil radieux éclaire un des paysages de montagne les plus beaux que j'ai jamais vus.
Nous descendons vers l'oued kissir qu'il va falloir traverser à gué. La fonte des neiges l'alimente d'une eau d'une limpidité étonnante.
Nous franchissons le torrent avec l'eau jusqu'au ventre... elle est glacée.
Nous captons des messages échangés par les aviateurs, qui nous plongent dans l'angoisse à l'idée de ce qui nous attend Nous remontons l'autre versant quand je vois venir Ca.
Il vient, pour renforcer la section de commandement, " m'emprunter ", sur ordre du capitaine, un groupe de combat : celui de mon adjoint le Mdl VK., solide mineur polonais du Pas-deCalais qui sait mener ses hommes avec gentillesse et efficacité. Tant qu'il y est, Ca emmène aussi mon tireur d'élite D.
C. ne se trompe pas en me prélevant les meilleurs éléments de ma section pour renforcer la sienne. Quelques ordres et nous nous mettons en place. Je dois boucler le fond de la "nasse" avec ce qui me reste, soit une douzaine d'hommes.
Le reste de la batterie prend position à gauche, plus haut, à l'est de la grande clairière d'El Hot. Bientôt le ciel s'emplit du vrombissement des " bananes " (hélicoptère Piasecki à deux rotors) qui déposent les paras et repartent en chercher d'autres.
Ça tire sur les hauteurs.
La fusillade est de plus en plus nourrie et se rapproche.

Je découvre une sorte de fossé creusé par l'érosion, j'y installe la pièce FM de mon copain E., brigadier-chef, il était Mdl mais a été rétrogradé pour être revenu en retard d'une permission. J'ai fait mes classes en Allemagne avec lui au 485ème GAA. Son tireur FM est D, un bon gros garçon aux joues rouges toujours jovial. Il est gaucher, son œil directeur est le gauche et pourtant il tire très bien au FM 24/29 dont le guidon est à droite du canon ! Sur ses deux pourvoyeurs, il y a un pauvre bougre de FSNA, couché à plat ventre dans le fond de notre tranchée improvisée .
Celui-là vaut mieux ne pas compter sur lui, j'espère seulement qu'il ne filera pas avec la musette de chargeurs du FM.
J'envoie mes voltigeurs à une trentaine de mètres sur la droite face à la lisière du bois. Le brigadier qui les commande est un nouveau qui vient d'arriver d'Amiens.
Un de ses hommes est également un bleu. Dans le civil, il est pâtissier. Nous nous postons à l'affût. La tension monte sérieusement. La fusillade est de plus en plus nourrie et se rapproche. Les T 6 se relaient deux par deux. Ils plongent et lâchent des bordées de roquettes puis une fois épuisées,ils reviennent à la mitrailleuse de 7,5. Nous nous attendons à voir déboucher les fellaghas. Je me rends bien compte que, si le gros de la katiba nous tombe dessus, nous serons en très mauvaise position.
Les paras se rapprochent).
Dans quelques minutes nous serons peut-être morts.
Nous voyons passer des animaux dérangés par ce vacarme inhabituel. Des loutres passent en ondulant puis se jettent dans l'oued. Ayant une certaine habitude de ce genre de situation, je préviens les gars de la pièce FM : " Attention! Quand les sangliers passeront les fells seront juste derrière! Justement voilà un énorme cochon, il est presque tout blanc, un albinos ou bien il s'est roulé dans une boue de couleur claire. Il passe devant nous sans se presser, descend dans l'oued qu'il traverse à la nage. Je le suis des yeux. Dommage qu'on ne puisse pas le tirer ça nous changerait du corned beef ! Il a du mal à prendre pied sur la berge opposée escarpée. Il glisse plusieurs fois puis réussit et disparaît dans les bois. L'absurdité de notre situation m'apparaît soudain, dans quelques minutes nous serons peut-être morts.

Quand le jeu se calme, je m'aperçois que j'ai consommé la moitié de mes munitions.
Une action de feu semble toujours durer une éternité mais en réalité r cela dure peu de temps. Les événements se déroulent comme t dans un rêve, toute sensation de faim, de soif ou de fatigue disparaît. Tout à coup, ils sont là, ça grouille partout dans les fourrés en face et à droite. " Feu à volonté! " Dès la troisième cartouche, le FM de D. s'enraye " Merde ! " Je croise le regard du tireur, il n'est plus jovial! J'arrache des mains de Z. son garand muni d'un lance-grenades antipersonnel. Je tire à l'épaulé jeté mais trop haut : la grenade passe au-dessus de la crête et explose dans les arbres. Tout le monde tire maintenant. Je rends son fusil à Z. et remarque que le tenon de la culasse est cassé : deuxième arme du groupe hors d'usage· ! Je tire rafale sur rafale avec mon PM. E., à gauche, vide quelques chargeurs de son MAS 49. A droite, j'entends 1 tirer mes voltigeurs. Tout cela n'a duré que quelques minutes .
Quand le jeu se calme, je m'aperçois que j'ai consommé la moitié de mes munitions. Espérons qu'ils ne reviendront pas ! D. a réussi à 1 décoincer son FM ; il se croit obligé de s'excuser: " C'est à cause de ces saloperies de chargeurs en tôle trop r fine : à force de les trinqueballer dans les musettes ils prennent des coups et se déforment ". Je vais voir mes voltigeurs. Le brigadier vient à ma rencontre, il est pâle et il tremble: il est tombé nez à nez avec un fellagha sur un petit sentier. Il l'a appelé: " Hep SI monsieur / venez ici ! ". Pour toute réponse, l'autre lui a lâché un coup de fusil et l'a raté! Le brigadier a tiré lui aussi et l'a raté. Chacun a déguerpi de son côté ! Les combats se déplacent vers l'ouest, nous avons l'ordre de tenir la position. Un hélicoptère " Alouette " vient se poser à une centaine de mètres devant nous et redécolle aussitôt. Lorsque l'ordre de repli arrive, nous retrouvons et son groupe de combat. Il arrive avec le reste de la batterie. Ils n'ont rien vu et n'ont pas brûlé une seule cartouche.

Nous retraversons l'oued à gué et nous retrouvons des éléments du 9 e et de la batterie d'El Draden.
La colonne s'étire maintenant sur des kilomètres, tout le monde remonte vers El Draden où les camions nous attendent.
Nous atteignons le poste à la nuit 1tombée, il est environ 20 heures. Le poste me fait penser à un camp de trappeurs canadiens. Autour d'une maison en dur se groupent des cabanes en rondins. Le tout est faiblement éclairé par quelques ampoules alimentées par un petit groupe électrogène qui toussote derrière la cuisine. Je retrouve mon camarade Co., il nous a fait préparer un bidon de boisson chaude. Je remplis mon quart et je bois ... c'est bouillant! Je suis incapable de dire si c'est du Viandox ou du Nescafé ! ça réchauffe c'est l'essentiel ! Nous prenons congé des copains. Leur capitaine qui ne porte aucun insigne de grade a l'air d'un brave type. Je ne me souviens plus très bien du retour en camion sinon que mon chauffeur conduisait comme un pied. J'ai quand même dormi pendant le trajet.

Ce qui me frappe toujours quand je repense à ces événements c'est l'extraordinaire précision de certains détails. D'autres moments sont plus flous. J'ai par exemple le vague souvenir de deux fells sur lesquels je tire mais je ne jurerais pas que cela s'est passé comme je m'en souviens. Fragilité du témoignage quand des émotions intenses coïncident avec les faits au moment où ils se produisent. La décharge d'adrénaline nous fait agir par réflexe de survie, la mémoire n'ayant pas le temps de fixer des détails que nous aurions retenus dans des moments plus calmes!
Claude MUFFAT-GENDET (GR 29)

Extrait de LA CHARTE mars avril 2013.Avec l'aimable autorisation de monsieur J M Guatavino Vice Président Fédéral ,Rédacteur en chef de " LA CHARTE " Fédération Nationale André Maginot des Anciens Combattants 24 bis boulevard saint Germain 75005 Paris

Site internet GUELMA-FRANCE