LA BATAILLE DE SOUK-HARAS
LE 9eme REGIMENT DE PARACHUTISTE ENGAGÉ

Georges Sagot, ancien parachutiste volontaire du gme Rep, décrit dans son ouvrage intitulé: "C'était la guerre ; la bataille de Souk-Ahras, avril, mai 1958" ce que furent ces combats. L'extrait de ce récit porte sur les 5 jours, du 28 avril au 2 mai 1958, où se déroulèrent les combats les plus violents et les plus meurtriers.

Le 28 avril 1958', le 9éme RCP aux ordres du Colonel Buchoud, est en alerte immédiate en son cantonnement de Souk-Ahras.
Dans tous les esprits, même chez les plus aguerris, il y avait une sorte de tension électrique qui faisait monter les baromètres nerveux comme à la veille des grands jours. Chacun savait que quelque chose allait se passer. Les paras ne savaient pas encore quoi, mais ils savaient. Certains lisaient, d'autres faisaient une lettre à un ami, un parent; pour certains c'était malheureusement la dernière ; d'autres encore avaient mis en route une partie de cartes "un petit rami", comme l'on disait, et enfin d'autres recherchaient un peu de sommeil presque introuvable à cette heure matinale.

Des renseignements arrivés vers 8 h 30 obligent le Colonel Buchoud à modifier ses prévisions. Le franchissement du barrage électrifié, qui marque la frontière avec la Thnisie, par une forte bande de fellagha vient d'avoir lieu. Ces renseignements, de bonne source, proviennent de postes situés tout le long de la frontière. Ordre est donné au 9éme RCP de faire mouvement au nord d'Ain-Seynour, là où se trouve le fellagha.
La 3ème compagnie est héliportée à 10 h 30 au nord de l'Arous. La 4éme compagnie au sud, les 1 ère et 2éme ainsi que la compagnie portée, font mouvement vers l'ouest.
A Il h, devant l'importance de la bande, des renforts sont accordés au 9ème RCP : 60ème R.I à trois compagnies, une compagnie du 26ème R.I, une compagnie du 3ème REI et le commando du 152ème R.I.
A 12 h, les premiers accrochages ont lieu un peu partout. L'aviation intervient énergiquement. Deux compagnies du GCNA sont héliportées. A 15 h, l'ordre de ratissage est donné au 9ème RCP. A 16 h, les rebelles fuient. Le DIH de Setif pose deux compagnies nomades algériennes du groupe Lapaine. Le 14ème RCP alerté se porte d'Ain Beida à Sedrata en réserve, la harka du 60ème R.I mène un combat exemplaire dans le Koubia-Mahiet-EIAdjerat avec les deux compagnies nomades et le commando du 152èmco La 2ème 'compagnie du 14ème RCP accroche dans le Kef-El Nser, tout comme la 2ème compagnie du 9èmc RCP. La nuit venue, le Colonel commandant le régiment met ses unités en embuscade.

Les combats ont été très durs mais ce ne sont que les prémisses de la grande bataille.
29 avril: le Djebe1-EI-Mouadjene
Le 29 avril, le Colonel Buchoud monte une opération de poursuite dans le Djebel Rass-EI-Alia, mais à 9 h une nouvelle bande très importante a franchi le barrage au sud de SoukArhas. Ordre est donné de démontrer l'opération.
A 14 h 45, des renseignements font état d'un accrochage le long du barrage, au Djebel Argoo, entre 25 à 30 rebelles et une compagnie du 3èmeREI.
Le PC du 9ème RCP se trouve au douar Tiffech, à 15 km de l'accrochage. Les bananes du DIH de Setif et du DIH de Tebessa déposent 2 compagnies du régiment sur l'opération. Il est 15 h 15. A bord de son Alouette, le Colonel Buchoud essuie des coups de feu. L'Alouette est touchée. La 4ème compagnie, posée sous la protection de la chasse, se trouve au contact à 300 mètres.
Trente minutes plus tard, nous arrivons au point crucial et bientôt dramatique de cette bataille. A partir de ce moment, le 9ème RCp' et particulièrement sa 3ème compagnie, va écrire une nouvelle page de gloire. Ce sera une page de gloire, et de douleur, que tous les participants n'oublieront jamais.
La 3ème compagnie, posée par le DIH de Tebessa sur le Djebel-El-Mouadjene, ne se doutait pas de ce qui allait lui arriver dans les heures à venir. Le sort a voulu qu'elle soit posée face à un grand nombre de rebelles très aguerris.

Pour les deux premières bananes, rien à signaler; la troisième reçoit des coups de feu et ne peut repartir qu'avec beaucoup de difficultés. Il est 16 h, décision est prise d'engager immédiatement les autres compagnies du régiment.
Le Capitaine Gueguen se trouve avec la 2éme compagnie à plus de 2 km, et dans le Djebel, même à marche forcée la progression n'est pas rapide "Pour qui on me prend ? .. c'est la foire" s'écrit-il. Mais, en bon soldat, le voilà parti avec ses "Amarantes" au secours de la 3ème compagnie.

Les mortiers de 120 mm de la CA et la 5ème compagnie sont appelés en renfort et entrent en action ainsi que le PC du 9ème RCP sur des véhicules de combat. L'affaire est devenue très sérieuse, bientôt préoccupante. Au sol, les combattants se demandent ce que fait la chasse "Mais que foutentils là-haut? et pourtant les T6 comme les Pipers lèvent de très nombreux rebelles de plus en plus mordants. Tous les avions sont touchés. La 3ème compagnie sur le Djebel-EI-Mouadjene est enfermée sans que personne ne s'en aperçoive au centre de deux katibas. Le DIH de Guelma amène une demi compagnie du 1 e, REp' puis une compagnie du 14ème RCP. A 18 h 15, une 2ème compagnie du 14ème prend la même direction, puis deux autres du 14ème également sont héliportées sur la côte 812. Le sous-gouvernement de Souk-Ahras, rattaché au GM du 9, est dérouté vers la côte 721.
Pendant ce temps le Capitaine Beaumont et sa 3ème compagnie n'ont aucun répit. Les combats sont presque au corps à corps, terribles, meurtriers, sans pitié de part et d'autre. Les paras se battent avec une énergie sans égale. Le Capitaine Beaumont sf rend compte que les rebelles sont à l'ouest, à l'est, au nord et sont sur le point de terminer l'encerclement de sa compagnie. Les fellagha, des soldats bien entramés, feignant de se rendre, se sont rapprochés de nos paras, tout en manoeuvrant au sifflet comme à l'entraînement. Le Capitaine Beaumont a compris. Il a devant lui des guerriers, des hommes avec qui il va falloir se battre, ne pas faire d'erreur, des soldats qui vont rendre coups par coups et surtout vendre très cher leur peau. Des deux côtés, les pertes sont déjà lourdes. L'effet de simulacre de reddition dépassé, une seconde vague se dévoile et donne l'assaut au dernier moment. Le choc est très rude. Et ainsi trois, puis quatre assauts sont repoussés par les paras, mais à chaque fois à quel prix !

Le sommet du Djebel est nu, sans abris. Mais les nôtres montrent grâce à leur courage et leur rage de vaincre une volonté de combat sans égale.
Les paras ont maintenant des fellagha parmi eux ; ils sont presque encerclés. Seule une mince faille semble encore subsister vers le sud. Les combats tournent au corps. à corps. Un parachutiste récupère l'arme d'un mort, la sienne étant hors d'usage ; un autre fait de même pour des munitions. Mais le sang froid et l'entraînement des nôtres évitent la déroute et la confusion. Il fait chaud sur ce foutu Djebel ; les gorges sont sèches mais, peu importe, il faut se battre et s'en sortir. Un peu partout dans chaque section les appareils radio commencent à ne plus fonctionner. Il faut intervenir par coureur et puis bientôt ce sera du chacun pour soi, mais cela pour les paras ce'n'est pas à envisa-ger. Chacun d'eux a en tête la devise "Tous pour un, un pour tous" et celle de Saint-Michel "Seul le meilleur lui suffit".

Le Capitaine Beaumont n'a plus qu'une solution: malgré le courage, la hargne de vaincre de ses hommes, il doit donner l'ordre de se replier autour de lui.

Les renforts arrivent vers 18 h dans des conditions difficiles. Le sous-lieutenant Saboureau débarque, avec quelques hommes, d'une banane criblée de balles, dans laquelle un parachutiste, grièvement blessé, restera en soute pour repartir vers son point de départ.
Le reliquat de la section Saboureau parvient à se poser. Mais les hommes doivent sauter à plus de deux mètres du sol pour des raisons de sécurité.

Le sous-lieutenant Saboureau court vers le Capitaine Beaumont ( debout près de ses hommes, pre~:5e d'une main une blessure qui saigne abondamment. "Allez voir Thierry" sont les seules paroles que prononce le Capitaine.
Saboureau n'hésite pas un instant. Avec huit hommes, ce qui reste de sa section, il part à la recherche du sous-lieutenant Thierry. Il parvient à le retrouver.

Celui-ci est entouré de rescapés de sa section, mais hélas on ne peut plus rien pour lui.
Quel étrange destin que celui de ce jeune séminariste tombé, à la tête d'une section de parachutistes, sur un Djebel dont personne ne connaît le nom!
Le sous-lieutenant Saboureau saisit rapidement l'étendue du désastre. Les forces en présence sont disproportionnées. Il prend alors la décision de former un point d'appui autour du Capitaine Beaumont.

Alors que le regroupement est effectué, le Capitaine Beaumont est à nouveau blessé à la poitrine. Cela ne l'empêche pas de rester debout et de commander. Mais une troisième balle le couche à tout jamais.
Le sort des rescapés de la 3ème compagnie est entre les mains du sous-lieutenant Saboureau.

Celui-ci réagit rapidement et calmement, tout en reprenant en main les survivants très éprouvés, et décide de se replier vers l'oued Dekma où les verts arrivent à leur secours, il est impossible d'aller récupérer les corps des deux officiers. Mais le parachutiste Briswalter ne l'entend pas de cette oreille. Faisant demi-tour, il fonce en direction des fells, vidant chargeur sur chargeur.
Son sacrifice n'aura surement pas été vain, puisque les survivants parviennent à se dégager, avec l'appui de la chasse .
Cet acte d'héroïsme n'est pas le seul. Un Caporal chef se rend compte qu'il se bat avec une arme qui n'est pas la sienne. Pour lui il n'est pas question d'abandonner son arme à l'ennemi, il repart donc où elle doit être, c'est à dire chez les fells.
Il trouvera le moyen de la récupérer et du même coup de ramener trois armes appartenant à des camarades tués.
Il ne saura jamais expliquer son geste.

La percée est maintenant chose faite avec enfm l'appui de la chasse qui peut intervenir sans crainte de toucher les Paras, ce qui était impossible jusqu'ici tant il y avait de confusion sur le terrain.
L'appui de la chasse et rivée des 2ème et 4ème compagnies ont fait relâcher la pression.

Pendant ce temps, un homme doit savourer sa victoire, le chef rebelle Latrech Youssef. On saura plus tard qu'après avoir dépouillé de sa veste le Capitaine Beaumont, il avait vidé deux chargeurs sur la tête et dans le corps du Capitaine, imité dans cet acte de barbarie par ses hommes s'acharnant sur les corps des parachutistes.
Le Général Vanuxen arrive sur les lieux avec le Colonel ]eanpierre commandant le 1er REP. Il est 18 h 30.
Ordre est donné au 1er REP d'effectuer un bouclage serré de Souk-Ahras et Guelma avant la nuit.
La nuit va tomber, il est 19 h 30. La 1ère compagnie du 9ème RCP les chars du 51 èmeRD,

Le sous-groupement de Souk-Ahras, la CP du 9ème effectuent le bouclage ; c'est à ce moment que le Colonel Buchoud a l'idée de permettre aux 150 conducteurs, pour beaucoup du GT 513, de participer directement aux combats avec leurs véhicules et camions, à leur façon ;
les véhicules sont ainsi placés tous les vingt mètres, le long de la route, tous phares allumés, afim d'éclairer la partie Est d'où peuvent venir les fellagha.
Cette manoeuvre effectuée en quelques minutes surprend l'ennemi et l'empêche de manoeuvrer.
A 20 h, le 1 er REP arrive.
Dans la nuit six tentatives de franchissement seront repoussées.

30 avril: nettoyage du Djebe1-EI-Mouadjene
Le 30 avril, commence le nettoyage du terrain avec le 9ème RCP, le 14ème RCP et le 1 er REP. A 5 h 30, dès le lever du jour, le 9ème RCP récupère ses morts sur le Djebel-EI-Mouadjene, triste besogne qui n'a pas pu être faite la veille. C'est au Capitaine Gueguen que reviendra le triste honneur de retrouver les corps du Capitaine Beaumont et du sous-lieutenant Thierry. Le régiment effectue une fouille complète du Djebel. A 12 h, le 1 er REP accroche des fellagha encerclés; à la nuit tout est terminé, toute la zone a été nettoyée à fond.

1 er mai: encore le Djebe1-EI-Mouadjene

Le 1 er mai, dans la nuit, le 2ème REP a rejoint sa base arrière. Le 14 ème RCP est de retour à son cantonnement à Ain Beida et le 1 er REP à Guelma. Le DIH de Setif étant toujours à SoukAhras, le Colonel Buchoud décide de rechercher les éléments ennemis qui auraient pu échapper aux actions des dernières 48 heures. Il lance donc le 9ème RCP vers le Nador. A 6 h 30, un message annonce qu'une nouvelle et forte bande rebelle vient de franchir le barrage au même endroit que les jours précédents. Le régiment fait demi tour et revient vers Souk-Ahras avec le 2ème REP.
Le piper signale les fellagha sur la côte 721 dans le Chabet Abiod. Les rebelles sont repoussés vers le barrage. A 13 h 30, se sentant acculés, ils glissent vers le Sud et montent sur le Djebel-EI-Mouadjene une nouvelle fois. A 17 h, ils sont complètement encerclés par le 9ème RCP. Après une violente préparation de l'artillerie et de l'aviation, le 2ème REP passe à l'assaut. L'affaire est terminée vers 19 h 30 et la bande anéantie.

2mai: la fln des combats
Nous sommes le 2 mai, la bataille de Souk-Ahras est terminée, du moins pour les plus durs combats. Le 9ème RCP est mis au repos alerte dans son cantonnement de Souk-Ahras. Les obsèques des tués ont lieu l'aprèsmidi au cimetière de Souk-Ahras en présence du Général Baltmigère commandant la Il ème DI et du Général Sauvagnac commandant la 25ème DP.

Le bilan du 9ème RCP pour ces cinq jours de combat, est éloquent, mais dramatique: 33 tués dont 3 officiers, et 3 sous-officiers. La 3ème compagnie aura payé le p"lus lourd tribu : 27 tués dont son chef le Capitaine Beaumont, et le sous-lieutenant Thierry, 27 blessés, soit presque 50 % de son effectif.
L'ennemi a subi des pertes très lourdes : 515 tués, 46 prisonniers uniquement du fait du 9ème RCP. Il laisse entre nos mains 443 armes de guerre dont 13 mitrailleuses, 24 fusils-mitrailleurs et 84 pistoletsmitrailleurs.

Le 1er juin, la bataille de Souk-Ahras terminée, le 9ème RCP peut fêter le deuxième anniversaire de sa création.
C'est en effet le 1 er juin 1956 que le régiment fut créé, à partir du 4ème bataillon du 18ème RCP pour faire renaître le 9ème R.I dissous en 1940. Il reprenait alors le flambeau de ce glo-rieux régiment, l'un des plus anciens de France.

C'est l'occasion de présenter au drapeau les jeunes des classes 57/2A, 57/2B et 57/2C, le Général Gilles remet la fourragère à six parachutistes puis décore le Colonel Buchoud de la croix de la valeur militaire avec palme. La CCS et la 4ème compagnie défilent à pied suivies de la CA sur véhicules.

Le maire de Souk-Ahras remet un bronze au 9ème RCP. Le Colonel Buchoud accepte le parrainage de la petite Lalaimia Messaouda née le 1 er juin.

Le lendemain, la vie continue et le 9ème RCP inscrira encore de belles pages d'histoire et d'héroïsme, en Algérie. Mais cela est une autre histoire .

Crédit texte : Mutilé-Combattant. 8 rue roquepine 75008 PARIS

Site internet GUELMA-FRANCE