Un matin, dans l'Aurès ce lundi 1er novembre 1954
LE JOUR J

      Au cours de la dernière réunion, tenue à Alger, du C.R.U.A. (Comité révolutionnaire d'unité et d'action), qui va devenir le Front de libération nationale (F.L.N.), les chefs historiques ont fixé le jour J de la Révolution algérienne au lundi 1" novembre 1954. A partir de 0 heure, plusieurs dizaines d'attentats se dérouleront presque simultanément en Oranie, dans la région d'Alger et dans le Constantinois. Il ne s'agit pas, comme en 1945, d'une explosion spontanée et limitée, mais d'un mouvement général qui doit surprendre l'administration en place par son ampleur et son déclenchement inattendu. Le but est triple: créer une psychose d'insécurité chez les Européens qui ne pourront plus ignorer les aspirations des Indigènes; secouer l'inertie de la masse musulmane trop résignée à son sort; attirer l'attention du monde entier sur le désir du peuple algérien de participer, comme l'Indochine, le Maroc et la Tunisie, à la décolonisation. La date du coup d'envoi étant fixée, les cinq chefs se séparent pour rejoindre leur p.c. et répercuter, chacun dans sa zone, les directives générales qu'ils ont établies en commun pour définir les modalités de l'action: explosions de bombes artisanales dans des endroits névralgiques, mitraillage de gendarmeries et de bordjs de communes mixtes, attaques de ::casernes avec pillage de dépôts d'armes et de munitions ... Ce seront surtout .es bâtiments qui seront visés et si l'on s'attaque aux hommes, ce sera à ceux lui incarnent l'Autorité: les policiers, les gendarmes, les militaires. Quant aUX civils européens, on n'y touchera pas car il est très important que la ~évolution algérienne prenne d'emblée le caractère qui doit être le sien: me lutte, non contre le peuple français qu'il faudra convaincre, mais contre e joug colonial.

LA ZONE 1
Le responsable de la zone UN est un meunier de Lambèse, Mostefa Ben Boulaïd. Son p.c. est à Batna, chef-lieu de l'arrondissement. Il a pour principal second Chihani Bachir, "Si Messaoud" dans la clandestinité. Cette zone couvre le Sud constantinois et plus particulièrement l'Aurès, massif montagneux qui culmine à 2 800 mètres et est encore plus difficilement pénétrable que la Grande Kabylie: sur le versant nord, plus arrosé, s'étagent des forêts d'essences méditerranéennes au milieu desquelles se sont acclimatés les cèdres, tandis que le versant sud, plus sec, plutôt pierreux, rappelle par places, avec ses couches colorées, certains caii.ons du Colorado. Dans ce massif, grand comme plusieurs départements français, vit une population figée depuis des siècles dans son réflexe défensif et restée pleinement berbère. Les Chaouïas ont résisté à tous les envahisseurs: Romains, Vandales, Arabes, Français, qu'ils soient destructeurs ou colonisateurs; ils ont vaincu et tué, près de Biskra, le plus célèbre des conquérants musulmans, Sidi-Okba ; avec la Kahina, ils ont tenu tête à Hassan-ben-Noman; attachés à leur droit coutumier, refusant de voir leurs mœurs abâtardies par une civilisation différente, quelle qu'elle soit, ils se sont révoltés à trois reprises contre les Français. La route principale qui traverse le massif dans sa partie ouest et monte parfois à près de 2000 mètres va de Batna à Biskra. Elle traverse ou dessert Lambèse, Anis, siège d'une commune mixte qui compte 100 000 habitants, les gorges de Tighanimine, où la VI" légion romaine a osé s'aventurer en 145, Tiffelfel, M'chouneche... En dehors de cette route et de quelques pistes, la circulation difficile fait de cette région un bastion insurrectionnel idéal.

NUIT D'ANGOISSE DANS L'AURES
La nuit du dimanche 31 octobre va être une nuit d'angoisse dans la zone 1, pour tout le monde. Pour les rebelles qui vont avoir à passer à l'action après de longues marches dans l'obscurité pour rejoindre leurs objectifs. Pour les Européens qui, dès les premiers coups de feu, vont s'attendre au pire. Pour la population musulmane qui sait qu'elle risque de faire les frais de la répression qui va suivre. Pour les autorités, que le secret toute information.

Mostefa Ben Boulaïd distribue les armes, fractionne ses 400 volontaires en commandos de 10 à 20 hommes donne ses dernières instructions dans son P.C. de campagne, une ferme isolée des Ouled-Moussa: à Batna, attaquer les casernes et le dépôt de munitions, neutraliser la sous-préfecture et le commissariat central; Biskra, faire sauter des wagons d'essence et attaquer la caserne; .Kenche1a, mitrailler la caserne et le commissariat de police; à T'kout, le village le plus proche de Tiffelfel, bloquer les 10 gendarmes et leurs familles dans leur gendarmerie toute neuve; et surtout, encercler Arris, la capital administrative, et la couper de toute communication: il faut qu'au dehors on ignore ce qui s'y passe. Plusieurs embuscades sont prévues, en des points de passage fréquentés, notamment par le collecteur des impôts. " Si Messaoud" ira se poster avec son petit commando sur la grande route, en un point très propice situé à 15 kilomètres d'Arris et à 77 de Batna. Pour eux, la consigne est d'arrêter les véhicules, d'interroger les Musulmans qui occupent une fonction d'autorité sur leurs intentions et de les abattre s'ils refusent de se rallier à la Révolution. Et Ben Boulaïd rappelle que, si l'on doit tirer sur les militaires et les fonctionnaires de la police, il y a interdiction absolue d'attaquer les civils européens " ...

Ce plan, très réaliste, se réalisera parfaitement. L'effet psychologique sera immense sans qu'il y ait eu beaucoup de casse: quand la nuit touchera à sa fin, on ne comptera que trois morts: deux sentinelles à Batna et le commandant d'armes à Kenchela.

UN MATIN COMME LES AUTRES ? ..
Le jour s'est levé sur ce lundi 1 er novembre et, pour tous ceux qui n'on été touchés par les événements de la nuit, c'est un matin comme le autres : il fait beau, rien n'a changé dans le magnifique paysage des gorge Thighanimine et le vieux car vert qui assure le service régulier gravi péniblement les lacets de la nationale 31, comme d'habitude, vers sept heures, d'autant plus qu'il est chargé: les Indigènes qui le remplissent sont les uns contre les autres et encombrés par leurs couffins et leur volailles: le brouhaha des conversations et la forte odeur de mouton créent l'atmosphère du marché. Au fond du car, près d'une vitre ouverte trois personnes tranchant sur l'ensemble: un jeune ménage "européen" Monnerot, instituteurs de Tiffelfel, et un Musulman, grand et fort tenue irréprochable, Hadj Sadok, le caïd de M'chouneche. Les Monnerot sont arrivés de France au début d'octobre pour assurer la rentrée.
La beauté mystérieuse du pays les a enchantés. Ils ont passé le dimanche à Biskra, curieux de découvrir une oasis. Aujourd'hui, ils vont déjeuner chez un collègue d'Arris et se réjouissent par avance de profiter de sa connaissance de cette population dont tout les étonne: le physique, le langage, le costume, l'habitat, les mœurs.

Loin de les rebuter, cette nouveauté les attire. Ils sont heureux, comme des mariés de fraîche date, gais, insouciants. Ils ignorent que la sous-préfecture a essayé en vain de les toucher pendant qu'ils étaient à Biskra: une information fournie par l'administrateur de cette ville, signalant que les instituteurs isolés risquaient d'être en danger, est parvenue à Constantine et le préfet Dupuch a donné l'ordre de les regrouper dans les bordjs des communes mixtes ou les gendarmeries et surtout de leur recommander de ne pas sortir le jour de la Toussaint.

Le caïd vient seulement de leur dire qu'il y aurait eu des attentats dans la nuit et qu'il a reçu un papier qui l'intrigue au point de motiver son déplacement à Arris où il compte informer son chef, l'administrateur, M. Rey. C'est un tract à en-tête de "L'Armée de Libération Nationale ", une armée dont il n'a jamais entendu parler, qui appelle le peuple algérien à se soulever contre le colonialisme et qui se termine par "Vive l'Algérie indépendante ".
Il en a retenu un passage particulièrement inquiétant car il implique, pour tout Musulman, un choix capital:

"Organise ton action aux côtés des forces de libération, à qui tu dois porter aide, secours et protection. Se désintéresser de la lutte est un crime. Contrecarrer l'action est une trahison ... "
Bien sûr, son choix est fait et il n'a pas l'intention de se laisser intimider par ces menaces.

A l'avant du car, un autre homme est inquiet, lui aussi, et pour lui ce matin n'est pas du tout un matin comme les autres: c'est le chauffeur, Djemal Hachemi. Il a été contacté par un homme qui l'a prévenu qu'un commando attend le car là-haut, au kilomètre 77, sur le méplat qui permet au car de reprendre son souffle: il devra donc d'abord accélérer et un barrage lui indiquera l'endroit où il devra stopper brutalement afin que les voyageurs soient précipités les uns sur les autres.

En principe, il ne sera pas soupçonné d'être dans le coup; mais il se demande comment va se dérouler l'embuscade et s'il ne risque vraiment rien. On lui a dit qu'il ne devait se mêler de rien et que contrecarrer l'action du commando serait une trahison. Alors il a gardé le silence et attend l'événement.
En haut. "Si Messaoud" et ses hommes ont pris position dès trois heures du matin: ils ont disposé quelques grosses pierres en travers de la route, après le dernier tournant, non loin de la borne" Arris 18-Batna 77 ", et ont repéré les touffes et les blocs derrière lesquels ils se dissimuleront au lever du soleil.
Le chef rappelle les ordres : intercepter tout véhicule - contrôler ses occupants - pas de quartier pour les militaires et les gendarmes - les fonctionnaires musulmans devront dire s'ils sont pour la Révolution ou non: s'ils sont contre, ils seront exécutés - quant aux civils européens, on les laissera repartir. C'est clair et tout le monde a compris ...

Et puis, 1es heures ont passé sans qu'un seul véhicule se présente. Les hommes se dissimulent. Ils savent qu'ils ne peuvent pas s'éterniser là et l'idée que la révolution pourrait démarrer sans eux les rend nerveux: auront-ils à se servir de leurs armes? Mohammed Sbaïhi, un homme d'Arris, se le demande. Son rôle est d'assurer la protection du chef: à cet effet, on lui confié la seule mitraillette du groupe. Il en est fier. Depuis qu'il l'a en mains, il se sent un autre homme. Son bonheur serait complet s'il pouvait tirer sa première rafale, celle qui fera de lui, en même temps qu'un hors-la-loi, un homme libre ...
Enfin, le ronronnement d'un moteur qui peine se répercute contre les parois des gorges et s'amplifie. Les hommes prêtent l'oreille, leurs mains se crispent sur les armes, la tension monte. Le car surgit. Il paraît s'emballer. Il pourrait passer car le barrage n'est pas franchissable. Mais Hachemi joue le jeu: il écrase le frein. Derrière lui c'est le pêle-mêle: les jurons des hommes se mêlent aux glapissements des femmes, les volailles crient comme si on les égorgeait, les légumes et 1es fruits roulent sous les banquettes. La portière de l'avant s'ouvre. Une voix donne un ordre sec: "Taisez-vous." Et dans le silence qui s'établit, homme au fusil menaçant dit:
"Armée de libération nationale ...ne bougez pas!. .. "
Son regard parcourt les banquettes, puis se fixe sur le petit groupe du fond. Il ordonne au caïd de descendre et au moment où il va quitter le car derrière lui, il paraît se raviser, se retourne et fait signe aux Monnerot : " Venez, vous aussi! ... "

LE DRAME DU KILOMETRE 77
Les hommes armés encerclent le car. Appuyé sur son volant, Hachemi observe ce qui se passe: la jeune femme s'est blottie contre son mari qui s'est rapproché du caïd dont la stature imposante le rassure un peu.
Celui-ci fait face à " Si Messaoud" qui lui pose la question de confiance:
" Tu as lu la proclamation. Es-tu avec nous? .. "
Hadj Sadok embrasse le groupe d'un regard et sa réponse éclate:
Il les traite de voyous, de fous, il leur dit qu'ils ne se sont pas regardés, qu'ils sont minables dans leurs tenues de friperie, cingle de son mépris: "Si c'est ça l'Armée de la Libération, elle est jolie " Et puis il leur fait honte de s'attaquer à ces petits Français qui sont venus faire du bien à leurs enfants ...

Alors, on dirait qu'à son tour le destin donne un coup de frein: le temps paraît s'arrêter. Si Messaoud baisse la tête, comme un enfant pris en faute: c'est vrai qu'il a enfreint consigne; il regrette d'avoir cédé à une impulsion et d'avoir fait descendre les deux Européens; s'il s'écoutait, il leur dirait de remonter dans le car, mais il ne peut pas le faire sans perdre la face ...
Hadj Sadok sent qu'il a pris l'avantage. Il va essayer de consolider sa position: lui aussi a une arme qui peut renverser la situation. Il plonge la main vers son pistolet et son geste va déclencher le coup d'accélérateur du Destin. Tout va aller très vite, comme si le temps s'emballait: avant que lui ou son interlocuteur puissent tirer. Sbaïhi a écrasé la détente et la rafale de la mitraillette déchire l'air. Le caïd porte les mains à son ventre, Monnerot a pris les balles suivantes dans la poitrine et sa femme est touchée. Tous trois vacillent et s'effondrent. Si Messaoud s'est ressaisi. Il ordonne de transporter le caïd dans le car qui l'amènera à Arris où la nouvelle se répandra que l'Armée de Libération châtie les traîtres; on enlève les pierres et Hachemi met en route ...

La consigne était formelle: "Interdiction absolue d'attaquer les civils européens."
Si Messaoud regrette ce qui s'est passé. Mais la pensée lui vient qu'Allah a voulu qu'il en soit ainsi pour faire comprendre aux combattants que, dans la lutte longue et cruelle qui vient de commencer, il ne souhaite pas que les civils européens soient épargnés.

Rassuré, Si Messaoud donne l'ordre de repli: le commando se regroupe, dévale la pente qui descend vers l'ouest et disparaît dans le maquis.
Il ne reste plus, près de la borne, que deux corps sanglants dont le destin vient de détruire le bonheur.

L'ethnologue Jean Servier aura le courage de sortir d'Arris encerclée pour venir les rechercher: grâce à lui, Mme Monnerot, la moins atteinte pourra être sauvée ...

Sur les sept morts qu'aura faits le jour J, de la frontière marocaine à la frontière tunisienne, le kilomètre 77 en aura compté deux, qui s'ajoutent aux deux sentinelles abattues à Batna et au commandant d'armes de Kenchela.
Les hommes de l'Aurès auront ainsi confirmé leur réputation ... Mais les instituteurs du bled resteront à leur poste.

Extrait 1830-1962 les enseignants d'Algérie se souviennent. L'instituteur du bled

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