8 MAI 1945
L'ATTAQUE SURPRISE DE LA VILLE DE GUELMA

Jusqu'aux jours tragiques de mai 1945, Guelma était la ville réputée la plus tranquille du département. Soumise aux lois françaises avant même la cité constantinoise, elle présentait tous les caractères de nos villes de province dans la métropole. Les relations entre Français et indigènes étaient des plus cordiales. Au point de vue commercial, Guelma était, pour la région, un centre d'approvisionnement. Peu à peu, la colonisation, s'étendant très loin dans la banlieue, avait mis en valeur des champs autrefois incultes, abandonnés à l'envahissement des broussailles et aux randonnées des animaux sauvages.

Des nombreux villages, desservis par les routes ouvertes de Guelma sur Philippeville et Bône au Nord, Souk-Ahras et Sédrata au Sud, Constantine à l'Ouest, étaient occupés par des Français et des indigènes vivant en très bonne intelligence. Les fermes isolées apportaient, dans le paysage, l'aspect réconfortant et accueillant de leurs toits rouges surgissant des frondaisons arborescentes, agrémentés d'une couronne de verdure. La loi du travail créait partout une émulation qu'avaient encore accentuée les difficultés venues de la guerre.

Une œuvre a été créée là, fruit de plus d'un siècle de labeur, de volonté tenace, de sacrifices librement consentis. C'est cette œuvre qu'une poignée d'agitateurs, élevés dans nos écoles, instruits aux frais de la France, ont rêvé de détruire, obéissant à des mots d'ordre ou visant des buts inavouables.

L'alerte du 8 mai, à Guelma, surprit d'autant plus que, comme partout, en Afrique du Nord, les cœurs étaient à la joie d'une victoire non encore officielle, mais annoncée comme définitive et sans appel. Ici, notre tâche est grandement facilitée par un travail que l'on a bien voulu nous communiquer et qui constitue l'état chronologique du soulèvement de la région Guelmoise. Ce document a été établi par le comité de vigilance qui s'est institué dans cette région et où toutes les classes de la société française, tous les partis politiques se sont soudés dans un but de défense commune, en un esprit de solidarité et de collaboration vraiment touchant. Nous n'avons qu'à transcrire, noir sur blanc, un récit qui est un procès-verbal de constat soigneusement expurgé de toute passion et de toute exagération, une véritable page d'histoire. Mais qu'il nous soit permis de dire, avant d'entrer dans le détail des faits relevés, que la ville de Guelma a été sauvée grâce à l'entente et à l'action de deux hommes qui ont su, au moment du danger, galvaniser les énergies françaises qui les entouraient et obtenir ainsi un résultat admirable dans l'effort collectif ayant eu finalement raison de la plus abominable des agressions. Nous voulons parler de M. le sous-préfet Achiary qui se conduisit comme un chef vraiment digne de ce nom et se porta sans hésiter aux points les plus dangereux, exposant sa vie pour la défense commune. Et également de M. Maubert, le vénéré maire de Guelma, membre de la municipalité depuis trente-cinq ans dont l'autorité seconda très heureusement les efforts du représentant de l'administration.

Après un recul de plusieurs mois déjà, on est frappé, lorsqu'on est appelé à causer avec des habitants de Guelma, de l'unanimité des éloges s'adressant à deux hommes qui ont su faire tout leur devoir en des journées vraiment tragiques pour la cité. Ceci dit, entrons dans le récit rédigé par le Comité de vigilance de Guelma pour les journées des 8, 9, 10 et 11 mai 1945.

" Les populations étaient depuis quarante-huit heures dans l'attente des événements qui se déroulaient en Europe, et se préparaient à recevoir l'annonce de la victoire.

" Les anciens combattants, chargés officiellement des fêtes devant célébrer le grand événement, décidaient, pour bien y associer leurs camarades musulmans, de faire porter le drapeau de leur association par le vice-président indigène : M. Boussouria Amar.

A l'heure fixée, les cloches et la sirène annonçaient la Victoire. II y avait, à ce moment, une grande quantité d'indigènes, tant de la ville que des campagnes, réunis sur la place Saint-Augustin et principalement au café Regui. (Grand Café Glacier)

Vers 15 heures, des enfants musulmans se rendaient en groupe sur la place de l'école, munis de petits drapeaux. Ils chantaient l'hymne " Oustania " .Une foule d'indigènes, que l'on pouvait évaluer à 500 environ, se joignit à eux, créant des remous inquiétants. Cette première tentative de troubler l'ordre n'eut pas de suite et le calme revint immédiatement.

Quelques instants après, M. le Sous-préfet arrivait sur la place Saint-Augustin, ainsi que le service d'ordre militaire, qui dirigea la foule des indigènes vers les emplacements qui lui étaient réservés. A partir de ce moment, les indigènes commencèrent à quitter les lieux, se rendant vers le haut de la ville.

C'était le début de la cérémonie officielle et l'on pouvait remarquer l'absence presque totale des représentants et des notables musulmans. Parmi les anciens combattants, deux seulement étaient présents : Le vice-président, porteur d'un drapeau, et un autre.

Chez les officiers et les sous-officiers de réserve, le porte-drapeau seulement. Un seul élu : M. Bensaci, adjoint au maire. Parmi les notabilités musulmanes, M. Dahel Mohamed Lakhdar, le cheik Zouani, le muphti, et quelques autres.

La manifestation se passa dans le calme le plus complet et dans l'enthousiasme de toute la population européenne. Le cortège officiel prévu se déroulait, dans l'ordre, à travers la ville.

II venait d'arriver au point de dislocation lorsque, brusquement, monta de la rue Medjez-Amar, une manifestation d'indigènes composée d'au moins 1.000 individus porteurs de pancartes et de banderoles sur lesquelles on pouvait lire :
Vive la démocratie ! A bas l'impérialisme ! libérez Messali ! Vive l'Algérie indépendante ! A bas le communisme !

" M. le Sous-préfet, qui se trouvait sur la place, en compagnie du maire et des autorités, se porta au-devant de la manifestation, qu'il réussit à rejoindre rue Victor-Bernès, à hauteur du magasin " Azzaro ". Les premiers rangs des manifestants, comprenant surtout la jeunesse indigène de Guelma, hurlaient le chant nationaliste, ne voulant rien entendre des paroles de sagesse et d'apaisement de M. le Sous-préfet et du maire, M. le Sous-préfet leur rappelant notamment qu'il les avait conviés à participer à la cérémonie commune et regrettait que son appel n'ait pas été entendu. Les agents du service d'ordre et de la gendarmerie étaient arrivés sur les lieux. Une poussée profonde essaya de déborder les personnalités européennes et malgré une intervention de M. Fauqueux, président de Combat, bouscula le sous-préfet, le maire et les autres personnalités. Des coups furent portés. A cet instant, débouchant du café Croce, un indigène, armé d'une énorme matraque, allait, par derrière, assaillir le sous-préfet, qui ne fut épargné que par l'intervention des personnes qui l'entouraient.

Un coup de feu claqua de la foule des manifestants. Les forces de police, commençant à être débordées, ripostèrent en tirant à blanc, puis en l'air. En voyant des blessés dans le service d'ordre (deux agents, deux gendarmes et l'inspecteur de la Sûreté), elles continuèrent à tir réel.

" Après un moment de lutte, les manifestants furent rejetés vers le théâtre antique, la rue Saint-Augustin et la rue d'Announa. Dans la soirée, les autorités prenaient les mesures de sécurité qui s'imposaient : fermeture des cafés, couvre-feu à 21 heures, circulation interdite, carrefours gardés par l'armée, arrestation des meneurs.

A noter qu'en dehors du bal public annoncé pour 21 h. 30, le café Régui avait prévu l'organisation d'une soirée dansante dans les sous-sols de l'établissement, à laquelle auraient été invitées les autorités civiles et militaires. A la faveur des événements, ce projet était, a notre avis, destiné à priver de leurs chefs toutes les organisations de la ville, ces personnalités se trouvant, de ce fait, isolées dans un lieu où il eût été facile à une poignée d'individus, prêts à tout, de les tenir à leur merci.

Le mercredi 9 mai, des hordes d'indigènes sont signalées dans les environs. Le matin, vers 9 heures, la gendarmerie barre la route à une bande de 500 à 700 émeutiers armés d'armes diverses, y compris des armes de guerre, route de Constantine, vers la briqueterie. Les gendarmes, assaillis, ripostent en battant en retraite vers leur voiture. De nombreux manifestants semblent touchés.
" A onze heures, le sous-préfet convoque MM. Champ, président des Anciens Combattants, Garrivet, président de la France combattante, et Cheylan, secrétaire de l'Union locale des Syndicats ainsi que le colonel commandant d'armes et le commissaire de police. Il était décidé, à la suite de la réunion, de constituer une milice civile, pour apporter son concours aux forces de police pressées de toutes parts.
" La presque totalité de la population française Guelmoise venait se faire inscrire et, en fin de soirée, la Milice se voyait confier la garde des points sensibles, qui ne pouvaient être tenus par l'armée, en raison de ses faibles effectifs, c'est-à-dire :

La cité indigène, la porte de Constantine, le carrefour du cinéma, le carrefour du monument aux morts, le quartier des H.B.M., Enfin les patrouilles constantes, tant diurnes que nocturnes.
" L'après-midi, une colonne de 4 à 500 émeutiers armés montait le ravin venant de Millesimo et bordant la route de Guelma. Une patrouille de gendarmerie s'oppose à leur action aux environs de la ferme Cheymol. Après échange de coups de feu, les émeutiers se replient, laissant quelques victimes.

" L'après-midi, toujours vers le cimetière de Guelma, des colonnes d'assaillants armés tentent encore d'investir la ville. Ils sont contenus par les tirailleurs et les gendarmes; munis d'armes automatiques. Dans la soirée, l'action salutaire de l'aviation par bombardements et mitraillages dirigés contre de nombreux groupes entourant la ville fait des dégâts dans les rangs des émeutiers.

Vers le soir et jusqu'à 23 heures, des camions montés par des miliciens partaient dégager le village de Petit et ramener la population.

" Un véhicule se dirigeant sur Bled Gaffar avec des gendarmes et des miliciens était stoppé au 9e kilomètre, avant la ferme Dubois, où des hordes excitées, ne voulurent rien entendre aux paroles de sagesse de l'adjudant-chef Cantais, lui répondant :
Nous acceptons de mourir pour notre cause et notre foi.
Le véhicule dut faire demi-tour sans livrer combat, se trouvant dans un état trop grand d'infériorité " II fallut attendre l'arrivée des renforts militaires en blindés pour aller dégager, les jours suivants, les villages de Bled Gaffar, Lapaine, Kellermann, Gallieni, Gounod.

" Le jeudi 10 mai, à Millesimo et à Petit, les tirailleurs, les Sénégalais et les gendarmes entrent plusieurs fois en action.

" Dans la vallée de la Seybouse et immédiatement au-dessus du marché aux bestiaux, l'aviation, à plusieurs reprises, bombarde et mitraille les points qui entourent la ville et sont occupés par les agresseurs.
" Diverses actions, moins importantes, ont pu avoir lieu, notamment lors des sorties effectuées par les forces de police civiles ou militaires qui se dévouaient pour aller dégager certaines fermes ou des villages.
(1) Nous donnons plus loin des détails sur la belle défense de la ferme Dubois " Pendant les trois premiers jours des événements, l'ordre et la sécurité ont donc été assurés en ville et, autant qu'il a été possible, dans la région, par la coordination des forces de police, de la gendarmerie, de l'armée et de la milice civique, à l'entière satisfaction de tous. "
Extrait du livre de EUGENE VALLET, UN DRAME ALGÉRIEN, LA VERITE SUR LES EMEUTES DE MAI 1945