L'ATAVISME BEDOUIN DANS LA MENTALITE ARABE CONTEMPORAINE
Georges Dillinger
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       La Bible enracine les Arabes dans le passé le plus ancien et le plus glorieux. Suivant une tradition vénérable, Ismaël, premier fIls Abraham, choisit la vie nomade, oublie la langue de ses ancêtres et, le premier, parle arabe. La Genèse dit à son sujet 3: "Quant à Ismaël, je t'ai tendu. Voici que je le bénis. Je le ferai fructifier et le multiplierai à l'extrême. Il engendrera douze princes et je ferai de lui une grande nation." Le nomadisme, qui a été la caractéristique même des Bédouins, apparaît donc consubstantiel à l'Arabe jusque dans ses racines les plus profondes

        Les quelques deux cents millions d'Arabes qui peuplent le monde ne sans doute pas une race unique. Alors d'où vient leur indiscutable individualité ? Certes, ils sont rassemblés par l'usage de la langue arabe. Encore faut-il noter la diversité de celle-ci : les différences ; considérables entre l'arabe parlé en Arabie d'une part et d'autre à titre d'exemple, le dialecte algérien. En outre, la langue arabe est sacrée de tous les musulmans (dont la majorité ne sont pas arabe) et enfin l'arabe peut servir de langue vernaculaire à des populations particulières d'Afrique qui ne sont pas arabes.

       Certes, les arabes sont aussi rassemblés par la religion de Mahomet et cette religion semble parfois composer l'essentiel de l'arabité. Mais, d'une part, cette religion n'est pas pratiquée que par les Arabes et, d'autre part, de nombreux Arabes -en particulier au Proche-Orient-ne sont pas musulmans

      Une caractéristique essentielle des populations de la Péninsule arabe du VIIe siècle, foyer de l'expansion arabe, se trouvait dans le nomadisme, littéralement assimilé à la vie bédouine. Malgré leur importance quantitative, les habitants des villes comme Médine peuvent encore être considérés comme des bédouins sédentarisés et leur existence ne fait pas obstacle à l'importance du nomadisme dans la spécificité bédouine. L'ethnologie même la plus simple nous apprend que chacun est le fils de son milieu, a fortiori quand ce milieu est aussi profondément typé que peuvent être la steppe ou le désert. Ce n'est donc pas étonnant que cet emprunt originel ait marqué ce peuple d'une empreinte dont on ne peut méconnaître la profondeur et la force. Et ces traits de caractère originaux ont été exportés, dans toute une partie du monde dès le VIIe siècle. Ils ont même été imposés à des peuples n'ayant jamais pratiqué le nomadisme, par des Arabes qui ont soumis ceux-ci à leur occupation armée, et en même temps à leur langue et à leur religion. On peut en mesurer les séquelles jusque dans l'époque la plus moderne.

LA VIE BEDOUINE ET LES MENTALITES INDIVIDUELLES

      Je commencerai par un détail portant sur les modes de vie; justement parce qu'en tant que détail il me parait révélateur de la pérennité des comportements hérités parfois de conditions de vie fort anciennes.

Le nomade vit sous la tente et se déplace et il ne peut donc posséder que les objets susceptibles d'être transportés par ses montures. C'est dire qu'il n'a pas ou que peu de mobilier. Il dort sur un tapis. Il palabre, il fume et il boit son café sur une natte.
Il est frappant que l'habitude ancestrale ainsi créée s'est perpétuée dans le monde arabe et musulman même après des siècles de vie urbaine.

En 1056, à une époque où le plus misérable paysan de France avait un tabouret ou un banc, quand le sultan sedjoukide et le khalife se rencontrent chez ce dernier à Bagdad, les deux princes face à face sont assis en tailleur sur leur estrade...

Des siècles plus tard encore, n'était-il pas courant que le prêcheur dans sa mosquée fût assis par terre, le dos appuyé à une colonne ?

La tente et les particularités extraordinaires -au sens propre-de la vie bédouine se sont marquées bien autrement aussi.

Le nomade, qui souffre toutes les privations et sait que trop souvent sa survie est suspendue aux aléas d'un puits sec ou ensablé, pratique naturellement les vertus d'hospitalité et de générosité à l'égard de son prochain soumis aux mêmes fatalités du destin.
Mais, a contrario, la toile de tente est le plus frêle des abris. Le bédouin n'a ni murs ni portes ni serrures. Son maigre bien n'est protégé que par une dérisoire haie de broussailles, qu'il entasse parfois autour de son campement, et par les crocs impitoyables de ses chiens faméliques.

Ajoutons à ces conditions matérielles singulières l'isolement du nomade dans son désert, privé de la protection effective qu'assurent au sédentaire le gendarme et le juge.

En hébreu, langue si proche des autres langues sémites, "din" signifie la loi -religieuse puis politique -et "dayan" le juge. "Médina", qui signifie le pays en hébreu, mais correspond à la ville en arabe, est donc le territoire où règne la loi et où se trouve présent le juge.
En dehors de ce périmètre privilégié, c'est la loi du plus fort, c'est la jungle.

Mais n'est- il pas fatal dans ces conditions que le nomade, acculé à défendre lui-même son bien, ses troupeaux errants, l'honneur de ses femmes, sa survie même, ait été amené à pratiquer son autodéfense de la façon la plus catégorique, la plus brutale et la plus définitive ?
Comment échapper à l'idée que ces conditions particulières de protection et de sécurité, inhérentes à la vie bédouine, ont influencé les dispositions quasiment invraisemblables de la charia à l'égard du voleur, soumis à l'amputation de la main droite pour un premier larcin, de la main gauche pour le second, etc. ?

Il est évident que le texte prétendument sacré a été profondément marqué par les mœurs rendues obligatoires par la vie bédouine.

Or, en vérité, de quel poids pèsent maintenant ces dispositions de la charia dans la mentalité des musulmans, même les plus lointainement urbanisés, plus d'un millénaire plus tard... ?

Les conditions du désert imposent quotidiennement une frugalité dont la plupart des sédentaires ne peuvent avoir une idée. L'eau du puits, tant attendue au long d'interminables étapes, n'est souvent qu'un piètre liquide, trouble, fétide, trop chargé en sel ou en magnésium.

Quant à la ration alimentaire, elle n'est souvent faite que d'une pauvre galette, d'un peu de lait, ou de quelques dattes plus ou moins écrasées. La longue soumission à cette extrême frugalité s'est imposée dans l'inconscient collectif des Arabes.

Et ce caractère contribue à rendre compte des sentiments profonds qu'ils ont pu éprouver à notre égard. Ils sont en effet souvent été écœurés par l'importance que nous attachons aux biens de consommation les plus divers, à notre confort, à notre dépendance à l'égard de l'objet. De là -et non sans quelque raison-, ils nous ont considérés comme des matérialistes. Et un homme est-il encore un homme quand il est dépourvu de toute spiritualité ?

Lorsque la richesse du pétrole leur a fait recevoir les Occidentaux de plus en plus nombreux pour bénéficier d'une infinité de services, ils n'ont pas éprouvé la moindre admiration à l'égard des techniques élaborées et mises en œuvre par ces hommes: ils ne leur réservaient que le mépris dût aux fournisseurs et aux tâcherons. Et quand les armées de l'Occident sont venues protéger les monarchies du désert contre le baas communisant, ces militaires n'ont même pas reçu un merci. Car, pour ces monarchies, cette intervention uniquement motivée par le désir de conserver la disposition des richesses pétrolières, était de ce fait même une intervention mercenaire dont elles achetaient les services.

Notons cependant avec quelle rapidité les mentalités ont basculé dans ce domaine. Le peuple est passé du mépris de la "civilisation de l'objet" à l'acquisition frénétique de l'automobile, des rasoirs, des couteaux, de la cuillère, et à la quête de vieux bidons, avec lesquels ont été édifiés... les bidonvilles. Quant aux princes, aux émirs et aux sultans, ils sont passés quelquefois en une génération de la vie bédouine la plus fruste à un train de vie de nabab, acquérant les résidences les plus somptueuses des rives les plus riches de la Méditerranée occidentale ou du Lac Leman, dépensant des sommes folles dans les casinos, dans les hôtels les plus chers, et parfois dans les orgies les plus scandaleuses.

Perpétuellement affronté aux conditions les plus dures, les plus dangereuses de la vie au désert, ivre de la liberté inhérente à ce nomadisme, le bédouin s'en est senti anobli, comme bien des errants se sont sentis supérieurs aux manants, terme qui étymologiquement (du latin maneo) désigne ceux qui restent, ceux qui demeurent.

De la supériorité, il est difficile de ne pas glisser à l'orgueil et au mépris. Et le bédouin a méprisé les conditions de vie citadines et, plus encore, les conditions de vie rurale dans l'inexpiable opposition qu'ont toujours connu dans cette frange des aires arides, le laboureur et le pasteur depuis Abel et Caïn.

Observons à ce sujet que la société bédouine n'en comportait pas moins évidemment des cultivateurs sédentaires intégrés à cette société : on ne saurait manger de la galette ou des légumes, des figues ou des dattes, que les jours de raid contre les populations sédentaires, au demeurant parfois fort lointaines.

Or, à l'endroit du cultivateur, l'Arabe musulman ne nourrit que le plus parfait mépris. Nous en voyons deux preuves parfaitement convergentes. D'une part, il y a le texte du hadith où il est affIrmé que la honte entre dans une maison en même temps que la charrue!

D'autre part, on ne peut oublier que les musulmans d'Afrique du Nord-Ouest, qu'ils fussent Arabes ou Berbères - Touaregs en particulier -, faisaient du travail de la terre un labeur dégradant réservé à leurs esclaves noirs, appelés haratins. Ne faut mesurer le poids de cette dépendance de ces fiers chameliers, de ces caravaniers, de ces guerriers à l'égard de ces culs-terreux, serfs ou esclaves. Evoquons à ce sujet l'exemple complémentaire fourni par les foggaras.

On sait qu'il s'agit de drains, dont la largeur excède à peine celle de l'homme qui les creuse et qui, courant à quelques mètres ou dizaines de mètres sous la surface, collectent l'eau qui alimentera une oasis.

Or, le travail périlleux de creusement et d'entretien de ces drains souterrains qui était l'œuvre d'ouvriers libres en Perse -où cette technique est née -a été le labeur d'esclaves en pays arabe.

A l'évidence, c'est dans cette mentalité que s'enracine la pérennité de l'esclavage dans le monde arabe, dans lequel il a perduré souvent jusqu'au XXe siècle, voire jusqu'à l'époque contemporaine.

Ce mépris à l'égard du manant jette une certaine lumière sur l'accusation de paresse qu'on a souvent porté à l'encontre de l'Arabe et qui expliquerait son inefficacité relative dans la vie et la compétition moderne. L'accusation apparaît aberrante, nous a-t-on dit, au spectacle des fellahs du Nil, qui suent de l'aube au crépuscule pour une bouchée de pain. Mais la hauteur du nomade juché sur son dromadaire et sa distance par rapport à la glèbe n'ont-elles pas pu avoir certaines séquelles sur le manque d'appétence à l'endroit du travail journalier... ?

La liberté et l'isolement de ces conditions originelles, l'absence du gendarme et du juge qui protègent mais aussi contraignent, contribuent à expliquer la perpétuation d'un sens de l'honneur intraitable, primitif, parfois sauvage.
En Occident, la première chevalerie a sans doute aussi connu un sens de l'honneur tout aussi excessif. Et combien a-t-il fallu de siècles à la religion chrétienne pour le maîtriser, pour le canaliser vers la défense de la veuve et de l'orphelin, pour l'adoucir ? Mais la religion chrétienne hélas n'a pas civilisé le Bédouin.

Chez nous, les conditions de la modernité ont fait totalement disparaître ce sens de l'honneur, non seulement dans le comportement de nos politiciens mais hélas de façon plus générale dans l'inconscient collectif de tout un chacun. Le bédouin au contraire l'a entretenu et l'a légué aux peuples arabes. Or, les excès du sentiment de l'honneur sont terribles. Toute humiliation est insupportable. Toute parole donnée et non tenue est impardonnable et constitue une offense grave dans le code tribal des Bédouins. Tout affront ne saurait se laver que dans le sang et la vengeance est la seule voie pour régler une affaire. Ce devoir de vengeance se transmet de génération en génération et l'esprit de vendetta a été arabe avant d'être corse. Pour ces hommes, l'esprit de pardon ou de tolérance n'est qu'aveu de faiblesse.

Les excès de ce culte de l'honneur font de cette magnifique qualité du passé un véritable défaut et ces excès rendent compte en partie de cette propension à la violence que manifeste avec tant de fréquence, tant de répétition, l'histoire des Arabes dans le monde depuis le VII siècle. Et leurs répercussions ne sont pas moins graves dans le domaine politique. Car il est évident qu'un peuple -et a fortiori un grand peuple -ne peut rester polarisé par la seule haine, par exemple la haine inspirée par des humiliations ressenties dans le passé. La France qui a identifié en la "perfide Albion" son ennemi héréditaire, n'a pu le conserver en tant que tel pour l'éternité. Il n'y a pas de politique possible dès lors qu'aucun ajustement, qu'aucun renversement d'alliance, qu'aucun renouvellement ne peuvent être envisagés et appliqués en fonction de l'évolution de la situation et de la conjoncture. Ici, ce n'est plus l'inefficacité dans le travail que nous abordons, mais l'inefficacité politique, qui a tant fait pour ravaler les aspirations arabes au rang de ce qui reste le "rêve arabe".

Voici résumé le bédouin, individuellement considéré: écuyer du désert condamné à l'errance, monté sur son chameau, hautain et orgueilleux, violent et chapardeur, vagabond et pouilleux. Mais, comme tout individu, le bédouin s'intègre dans une société.

LES FRANÇAIS D'ALGERIE.

En nous appelant Roumis, les indigènes-Arabes et Kabyles-nous reliaient, spontanément et par-delà plus d'un millénaire, à la civilisation romaine et chrétienne. Qu'ils en soient remerciés. Pendant plus d'un siècle, ces indigènes, pas plus que nous-mêmes, n'ont utilisé le terme de "Pied-Noir". Ce terme est né et a il été très usité dans la soldatesque, en particulier pendant la Seconde Guerre Mondiale et après, il n'est sorti des casernes et ne s'est généralisé dans la population qu'après que de Gaulle, Président de la République, l'ait utilisé dans un de ses discours. Il est évidemment extraordinaire que le chef de d'Etat désigne par un sobriquet une partie de la communauté nationale. Le fait ne tient pas à une certaine familiarité ou à de la sympathie à notre endroit. Au contraire, il est une manifestation supplémentaire de la volonté de nous couper de nos départements algériens et de nous déposséder de cette terre que nous avions tant contribué à faire.

Collectif GUELMA-FRANCE avec l'aimable autorisation de Monsieur Georges Dillinger extraits de son livre FRANÇAIS D'ALGERIE face au vent de l'histoire.