L'ARMEE D'AFRIQUE ET LA POPULATION ALGERIENNE

Au-dessus des différentes classes d'habitants il convient de placer celle qui les protège toutes, l'armée. C'est la partie la plus homogène de la population, et cependant elle présente elle-même dans sa composition des nuances analogues à celles qui caractérisent la population civile.

La plus grande partie de son effectif se compose de troupes empruntées temporairement a nos divisions territoriales de l'intérieur. Mais elle compte en outre dans ses rangs des corps français affectés spécialement au service de l'Algérie, tels que les chasseurs d'Afrique, une légion étrangère formée de réfugiés européens; des corps réguliers mi-partis indigènes et français, les, zouaves; des corps réguliers indigènes, commandés par des Français, les spahis et les tirailleurs indigènes ;
Enfin des corps auxiliaires indigènes de cavalerie irrégulière, groupés par goum ou peloton, dont l'ensemble compose ce qu'on appelle le makhzen.
Ces dernières troupes, placées sous le commandement de chefs investis par l'autorité française, se lèvent à sa voix, ainsi que le mot de goum l'exprime, et apportent au service de notre cause, avec la confiance que leur donne l'appui des troupes françaises, la connaissance du pays et l'intelligence dé la guerre locale.

Corps indigènes.
- La présence des indigènes dans les rangs de l'armée française ; d'Afrique lui donne une, physionomie toute particulière, pleine d'étrangetés et de contrastes. Ainsi rien de plus bizarre pour le voyageur récemment arrivé de France que le spectacle de la cavalerie du makhzen, essaim mobile, tumultueux, irrégulier, à côté de nos bataillons français, calmes, précis, uniformes, qui ne se pressent jamais, et qui cependant vont au bout du monde.
Entre ces deux points extrêmes, des nuances intermédiaires marquent la transition: ce sont d'abord les zouaves, infanterie régulière, dont la composition est devenue presque entièrement française, quoique le costume soit resté musulman, avec la chéchia rouge et le turban pour coiffure, la veste bleue de roi taillée à l'ottomane, le saroual ou culotte large de couleur garance et les guêtres de cuir ;
Viennent ensuite les tirailleurs indigènes, recrutés entièrement d'Africains, dont le costume diffère de celui des zouaves par la couleur de la veste et du saroual, qui est bleu clair. Enfin les spahis, qui forment la cavalerie régulière indigène, ajoutent à cette variété de formes et de couleurs, l'effet de leur double bernous, blanc et garance, dont ils se drapent avec la grâce et la dignité particulières aux cavaliers arabes.
Lorsque pour la première fois l'on voit se déployer dans la plaine une colonne formée de ces éléments si divers, lorsque cette variété d'allures, de costumes, de couleurs vient s' encadrer dans un des horizons splendides dont la nature a si richement doté l'Algérie, il est difficile de réprimer un mouvement de surprise; mais ce premier sentiment s'élève et s'agrandit à l'aspect de la bannière commune qui flotte au-dessus de tous ces groupes.

La formation des corps indigènes remonte au 1 er octobre 1830, époque où des bataillons d'infanterie furent créés sous le nom de zouaves. L'ordonnance du 7 mars 1833 fondit les deux bataillons en un seul, composé de deux compagnies françaises et de huit compagnies indigènes. Au moment de l'expédition de Mascara (1835) un second bataillon fut créé, et enfin lors de l'expédition de Tlemcen (1837) la garnison de cette ville fut constituée en troisième bataillon.
La cavalerie indigène prit naissance en vertu d'un arrêté du 10 décembre 1830, qui créa plusieurs escadrons de chasseurs algériens.
Ce corps, formé primitivement d'un mélange de Français et d'indigènes, arriva, après une suite d'essais et de transformations, à l'organisation actuelle, qui consacre en principe la séparation complète des corps français et des corps indigènes réguliers et irréguliers.

L'idée d'employer les indigènes comme soldats ne fut pas la première qui se présenta. Dès les premiers jours de l'occupation il avait été formé à Alger une garde extérieure composée de vingt cheiks et chaouchs, auxquels on décerna le titre modeste de gardes champêtres. Leurs fonctions consistaient à faire la police et à servir de guides aux environs de la ville. En 1835 le nom de garde champêtre fut changé en celui de gendarme.
Il est probable que le développement des intérêts français ramènera l'emploi des indigènes à ces formes primitives, et que la France demandera aux tribus, comme dans les premiers jours de la conquête, des gardes champêtres, des gendarmes, et surtout des cantonniers : car ce sont trois fonctions auxquelles les rendent éminemment propres leur caractère et surtout leur connaissance du pays.
Il a été question il y a quelques années de faire venir à Partir des détachements de cavalerie et d'infanterie indigènes d'Afrique. Ces troupes, renouvelées tous les deux ans, auraient pris part, pendant la durée de leur séjour en France, au service militaire de la capitale. Cet échange périodique entre l'Algérie et la métropole aurait promptement popularisé en France le costume national de l'Algérie ;
Mais il aurait eu pour effet principal de répandre parmi les indigènes la connaissance de nos mœurs et de nos ressources, de les accoutumer à nos sympathies et à nos répugnances, de former enfin des moniteurs de civilisation qui eussent reporté dans leur pays des impressions et des enseignements de confraternité entre les peuples et entre les cultes.

Il aurait contribué de cette manière au progrès de la domination française en Afrique.
Nous ne devons pas quitter les troupes indigènes sans faire remarquer une singulière anomalie. Presque tous les princes musulmans ont donné à leurs armées régulières le costume européen ; tandis que l'Algérie, contrée chrétienne, a conservé le costume musulman, et l'a donné même à des troupes fran-çaises, les zouaves.

Effectif de l'armée d'Afrique.
L'effectif des troupes françaises employées en Algérie s'est constamment accru, comme l'on sait, depuis la conquête. En 1831 il était de 11,939 hommes; au 1 er janvier 1847 il s' élevait à 97,760 : à ce nombre il faut ajouter 7,048 hommes de troupes indigènes, ce qui porte la force totale de l'armée d'Afrique à 104,808.
Cet effectif a un feu diminué depuis quelques mois par la rentrée en France de deux régiments.

C'est surtout depuis 1840 que les accroissements avaient été considérables: de 1839 à 1841 le chiffre de l'armée a passé de 50,000 hommes à 72,000 ; il s'est donc accru en deux ans de 22,000 hommes.

Population civile européenne.
Au 31 décembre 1830 la population civile européenne de l'Algérie se réduisait à 602 personnes; seize années après; au 31 décembre 1846, elle était de 109,400 habitants.
Dans ce nombre les Français figurent pour 47,274, les Espagnols pour 31,528, les Maltais pour 8,788, les Italiens pour 8,175, les Allemands pour 5,386, les Suisses pour 3,238 Il comprend encore, mais dans des proportions beaucoup moindres, des Anglo-Espagnols, des Anglais, des Polonais, des Portugais, des Irlandais, des Belges, des Hollandais, des Russes et des Grecs.
L'Espagne est, comme on le voit, le pays qui, après la France, fournit le plus d'habitants à l'Algérie. Dans ces derniers temps surtout elle lui en a envoyé un grand nombre. Ainsi, en 1846, sur 14,079 émigrés de toute nation dont la population algérienne s'est enrichie, l'Espagne compte à elle seule pour 6,356; c'est-à-dire près de la moitié, tandis que la France n'a participé à ce mouvement que pour 2,969.

En général, l'émigration étrangère s'est montrée depuis quelques années beaucoup plus active que l'émigration française. La proportion des Français aux étrangers, qui au 31 décembre 1843 était de 28,000 sur 31,000, s'était réduite au 31 décembre 1846 à 48,000 sur 61,000.

Dans la population civile de l'Algérie il est un élément dont on doit suivre la marche avec intérêt; car il mesure en partie le degré de consistance sociale de le colonie: c'est le, rapport entre le nombre des femmes et celui des hommes.
A mesure que notre établissement se développera et se stabilisera ce rapport convergera vers l'unité qui est son terme normal.
Envisagée à ce point de vue, la population de l'Algérie n'a pas suivi depuis 1843 la voie de progrès où elle était entrée avant cette époque.
En 1841 le nombre des femmes était de 7,000, celui des hommes de 29,000, et le rapport, de 0,24. Le recensement de 1843 présente, à la date du 31 décembre, 15,000 femmes et 25,000 hommes, ce qui élevait la proportion à 0,60. Eh bien, cette proportion ne s'est pas beaucoup accrue pendant les trois années qui ont suivi ; car à la fin de 1846 nous voyons les femmes figurer pour 25,000 et les hommes pour 41 : ce qui réduit le rapport entre l'effectifnumérique des deux sexes à 0,61, à peu près comme il était en 1843.

Il faut ajouter à la population mâle de l'Algérie les 100 mille célibataires qui composent l'armée; ce qui porte le nombre des Européens à 160,000, et réduit la proportion réelle des femmes à 0,15, c'est-à-dire que la population européenne civile et militaire de l'Algérie ne contient qu'une femme pour six hommes.

Rapport entre la population civile et la population, militaire.
Il nous reste à mettre en parallèle les accroissements successifs de la population civile et de l'armée. Cette comparaison fournira au lecteur une donnée de plus pour apprécier la situation et l'avenir de l'Algérie.
En France l'armée est d'environ 300,000 soldats et la population d'environ 30,000,000 d'habitants. Chaque soldat suffit donc à la sécurité de 100 habitants.
L'Algérie à la fin de 1830 avait une armée de 37,000 hommes et une population européenne de 602 habitants; chaque habitant occupait donc au soin de sa sûreté 62 soldats.

Dès l'année suivante ce nombre était réduit à 6 ; en 1834 il était de 3, c'est-à-dire qu'il ne fallait plus pour garder un habitant que 3 soldats. En 1839 chaque habitant ne représentait plus que deux soldats. Enfin en 1845 l'armée et la population atteignirent l'une et l'autre le chiffre de 95,000. La population était arrivée au pair, chaque colon avait son soldat. Enfin en 1846, 10 soldats garantissaient; la sûreté de 11 colons.
L'accroissement progressif de la population civile a permis d'ajouter à armée, par la création des milices algériennes, une force réelle dont l'effectif s'élève aujourd'hui à plus de 12,000 hommes.

Population indigène.
On vient de voir que l'armée d'Afrique ou la population militaire renferme trois éléments fort différents, des corps français, des corps étrangers, des corps indigènes; que la population civile elle-même est un mélange à fortes doses de Français, d'Espagnols. De Maltais, d'Italiens, d'Allemands et de Suisses, et à doses plus faibles d'Anglais, de Polonais, de Portugais, d'Irlandais, de Belges et de Hollandais, de Russes et de Grecs.
Une diversité analogue se remarque dans la population indigène, qui se compose d'Arabes, de Berbères, de Maures, de Kouloughlis, de Turcs, de Juifs et de Nègres.

L'Arabe et le Berbère sont les deux éléments fondamentaux. Les autres n'occupent qu'une place secondaire.
Le Maure est 1 'habitant des villes, et surtout des villes du littoral. Le Kouloughli, dont le nom est turc et signifie littérale-mentfils d'esclave, est le produit des unions contractées parles Turcs avec les femmes de l'Algérie. Quant au Turc, au Juif et au Nègre, il est inutile de les définir.
Disons en peu de mots quelle est la position de ces différentes classes dans la population algérienne.

Les Maures. Le Maure constitue une de ces espèces indéterminées et bâtardes qui se définissent négativement. Ce n'est ni l'Arabe, ni le Berbère, ni le Kouloughli, ni le Turc, ni le Juif, ni le Nègre. C'est le résidu de la population des villes quand on en a extrait ces cinq classes d'habitants. La plupart d'entre eux ignorent leur origine; quelques-uns la font remonter aux Andalous ou musulmans chassés de l'Espagne; d'autres se prétendent issus de quelque tribu de l'intérieur, et rentreraient à ce titre dans l'une des deux catégories arabe ou berbère.
Le plus grand nombre descend de ces renégats qui, sous la domination des corsaires, venaient chercher dans les ports ou sur les navires barbaresques un refuge contre les lois de leur pays. Au reste, la classe des Maures est peu nombreuse ; c'est à peine si dans toute l' Algérie on parviendrait à en réunir dix mille; elle est d'ailleurs peu recommandable; dans le contact des Européens elle a pris presque tous les vices de la civilisation, sans perdre aucun de ceux qu'elle devait à la barbarie.
C'est celle qui depuis la conquête d'Alger a payé le plus large tribut au mezouar1).

(1) Le mezouar était l'agent spécial préposé à la surveillance des femmes qui faisaient métier de la prostitution. On lui donnait le droit de, percevoir sur chacune d'elles une taxe mensuelle de deux douros d'Alger (7 f. 44 c. ) et de faire un certain nombre de fois par année une sorte d'exhibition de ses administrées dans des bals publics, dont tout le profit était pour lui.
Le mezouar achetait ces avantages au prix d'une redevance annuelle; il versait dans les caisses de l'ancien gouvernement une somme dont la quotité variait, puisqu'elle dépendait à chaque renouvellement de la ferme passée au plus offrant du nombre des malheureuses soumises à la taxe.
Dans les idées musulmanes, cette bizarre institution n'avait rien de choquant. La loi, outre quatre femmes légitimes, permettant un nombre indéterminé de concubines, c'était le plus souvent parmi les femmes inscrites au livre du mezouar que les Algériens allaient chercher les dernières.
Cette magistrature étrange avait encore un privilège singulier. Le prix de ferme à payer demeurant fixé et la redevance exigible augmentant avec le nombre des assujetties, le mezouar avait intérêt à voir ce nombre s'accroître.
En conséquence il recherchait et faisait rechercher par ses agents celles des femmes réputées honnêtes dont la conduite était suspecte; et s'il pouvait prouver devant le cadi qu'elles étaient tombées enceintes
Cependant il était facile de soudoyer le mezouar qui assurait, alors, que la femme était vierge

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