LES ARABES DE LA PROVINCE DE CONSTANTINE.

            Les Arabes de la province de Constantine diffèrent beaucoup de ceux qui habitent les autres parties de l'Algérie : langage, mœurs instruction, caractère, tout chez eux fait opposition avec ce qui s'observe ailleurs. On est étonné, au premier abord, de trouver que les nuances qui distinguent ainsi les fractions d'un même peuple soient en rapport parfait avec la position géographique que ces diverses fractions occupent. A l'ouest, par exemple, l'Arabe est ignorant, grossier, belliqueux , rude dans la prononciation de son idiome local, qui s'est plus altéré qu'aucun autre; tandis que les populations de l'est donnent lieu à des remarques diamétralement opposées. Pour bien se rendre compte dé ce fait. singulier, il faut se rappeler la manière dont s'est opérée la conquête musulmane. Celle-ci a procédé d'orient en occident; et, ainsi qu'il arrive toujours dans les entreprises de cette nature, les plus hardis et les plus vigoureux se sont le plus avancés. C'est de la sorte qu'une audacieuse avant-garde arabe a poussé jusqu'à l'Océan; mais, plus éloignée que le reste de la nation du point commun de départ, elle s'est engagée plus profondément dans l'élément de résistance , elle a eu à soutenir des luttes plus longues, plus acharnées. On conçoit qu'un pareil état d'hostilité, favorable à la conservation de l'esprit belliqueux , ait eu une influence fâcheuse pour tout ce qui se rapporte à l'instruction, au langage et aux manières. Ces enfants perdus de la conquête ont donc beaucoup dégénéré à cet égard , et parce qu'ils étaient à une plus grande distance que leurs compatriotes, de l'Arabie, source des lumières nationales, et parce qu'ils se trouvaient plus complètement en contact avec la rude et farouche population des Berbères, les anciens maîtres du Morhereb.
              Enfin, comme la domination romaine s'était d'abord établie dans la partie orientale de l'Afrique du nord, et y avait naturellement jeté de plus profondes racines, puisque son séjour y avait été plus prolongé que dans l'ouest; comme, d'une autre part, les Vandales étaient venus de l'occident, et que leur fureur dévastatrice n'avait commencé à faiblir que sous les murs de Carthage, il parait résulter de la combinaison de ces deux causes agissant en sens inverse, l'une pour créer, l'autre pour détruire, que les provinces de l'est étaient, au moment de la conquête arabe, les moins déchues de l'antique splendeur. Et c'est en effet de ce côté que de nos jours on trouve encore le plus de restes de la puissance du Peuple-Roi. Il est donc permis de croire que dans cette région favorisée, la vue des vestiges imposants de la grandeur romaine, l'influence d'une civilisation toujours debout malgré les atteintes des Barbares, ont dû contribuer à adoucir les vainqueurs arabes qui s'y étaient fixés, et les vaincre en quelque sorte à leur tour par l'ascendant d'une supériorité intellectuelle incontestable, de la même manière que les Vandales l'avaient été déjà avant eux .
              Quoi qu'il en puisse être de ces explications, le fait que nous avons signalé est réel, et il suffit de passer d'Alger à Bône pour en acquérir la certitude. Les différences de langage s'observent tout d'abord :
au point de vue le plus général, elles consistent en une grande douceur dans la prononciation. Les aspirations fortes et les articulations gutturales si fréquentes dans le discours arabe sont rendues avec moins de rudesse. Il y a en outre des lettres qui n'ont pas la même valeur phonique; ainsi, quoique le mot qui signifie montagne soit le même à Alger et à Constantine et s'écrive avec des signes identiques, ici on le prononce djibel, tandis que là-bas on dit jibel, par suite de ce penchant remarquable à adoucir les sons, qui caractérise les populations de l'est. Les variétés de langage vont quelquefois plus loin, et il y a des expressions qui diffèrent totalement : pour dire beaucoup à Alger on emploie le mot bezzef, ;à Bône c'est yesseur. Les Algériens appellent un cheval doud et les Constantinois khaçane..
              Il est à remarquer du reste que la plupart des variantes de l'arabe vulgaire se retrouvent dans la langue savante (ni l'idiome de Modhar dont Mahomet se servit, pour écrire le Qoran. Ce langage antique, fort abondant en synonymes, dont un grand nombre, il est vrai, sont de pures épithètes, n'avait probablement acquis la richesse étonnante d'expressions qui le caractérise qu'en ajoutant a son fonds primitif, qui était le dialecte de la tribu centrale des Qoreïchites, des mots empruntés aux idiomes des tribus voisines (2).
              Les Arabes qui sont venus se fixer en Afrique y ont apporté les variétés qui distinguaient la langue parlée dans la mère-patrie, et y ont fait des altérations d'autant plus nombreuses et profondes que le contact avec le peuple berbère avait été plus complet. Mahomet, en établissant l'unité de foi parmi les Arabes, a en même temps fondé l'unité de langage par l'adoption de l'idiome de Modhar, que tout musulman instruit connaît plus ou moins bien; mais ceci il 'est vrai que pour la langue de la religion et de la science, car dans l'usage de la vie ordinaire chacun emploie le dialecte qui est propre à la partie du monde mahométan qu'il habite. Chez les Arabes de la province de Constantine, la politesse des manières répond a la douceur du langage; ils sont aussi plus disposés que leurs compatriotes de l'ouest à bien accueillir les chrétiens. Les progrès rapides que notre domination a faits dans leurs contrées démontrent ce fait jusqu'à l'évidence. En revanche, on ne trouve pas parmi eux le caractère guerrier des tribus de la province d'Oran ; et quiconque aura été dans le cas de comparer sur le champ de bataille ces deux nuances d'une même nation aura pu reconnaître la notable différence qui existe entre elles sous le rapport du courage militaire. Lors de la première expédition de Constantine, nous avons vu un escadron de chasseurs charger, auprès du marabout de sidi ben Tamtam, plusieurs centaines de ces Arabes de l'est qui prirent la fuite sans presque se défendre. On n'aurait pas eu aussi bon marché des Beni-Amer, des Garbas et des autres cavaliers de l'ouest, qui, à la reconnaissance du Sig, le 1 décembre 1835, essuyaient des décharges à mitraille avec une fermeté qui aurait fait honneur à des troupes européennes. Le costume des habitants de la province de Constantine ne présente aucune différence qui mérite d'être signalée; il est généralement plus soigné que dans les autres contrées de l'Algérie, et tandis que le beurnous noir ou brun domine à l'ouest, ici c'est le blanc qui est le plus employé.
          Nous entrerons dans d'autres détails à cet égard en parlant des divers costumes des indigènes de l'Afrique française.
              L'instruction est plus généralement répandue dans la province de Constantine que partout ailleurs. La grande quantité de manuscrits trouvés dans la capitale d'Ahhmed en est une preuve. Outre les bibliothèques publiques attachées aux mosquées et aux medresah ou écoles supérieures , il y avait des livres dans la plupart des maisons. Beaucoup de ces manuscrits ont péri ;à la suite du siège, un plus grand nombre est resté entre les mains des indigènes qui n'avaient pas abandonné leur domicile. Parmi ceux qui se trouvaient dans les habitations désertes, quelques centaines ont pu être sauvés de la destruction, et ils sont aujourd'hui déposés à la bibliothèque d'Alger. On y remarque plusieurs bons ouvrages sur l'histoire, la géographie, les sciences mathématiques, la médecine, le langage, la poésie, etc. La plupart avaient été donnés à des établissements religieux ou d'enseignement public, par le célèbre Salahh Bey, qui administrait la province vers la fin du dernier siècle, et dont la mort tragique a inspiré plusieurs chants populaires qui vivent encore dans la mémoire des Constantinois.

              (l) L'étude de la littérature arabe met hors de doute le fait de celte conquête intellectuelle. Logique, médecine, géométrie, etc., les Musulmans ont tout emprunté aux Grecs et aux Romains. C'est principalement sous Haroun el Kachid et el Mamoun son fils que cet hommage fut rendu aux vaincus par leurs vainqueurs.
              (2) Les Arabes, en donnant le nom de Qamous ou Océan au dictionnaire de la langue savante, ont peut-être voulu par là rappeler l'origine de celle-ci et indiquer qu'elle s'était enrichie du tribut des dialectes particuliers, comme la mer se grossit des eaux que les fleuves versent dans son sein.