L'ALGÉRIE ET SON PASSÉ

        Il y a un siècle (1851) ce pays, l'Algérie, était particulièrement arriéré, si arriéré qu'il paraissait figé dans des gestes, dans des coutumes n'ayant guère changé depuis les temps néolithiques.

Dans le Constantinois, la langue berbère est encore parlée sur une très vaste étendue. Or, si un peuple qui abandonne sa langue peut paraître un peuple qui a évolué sous des influences étrangères, un peuple qui au contraire garde sa langue en dépit des invasions et des civilisations qui passent est: " un peuple qui n'a pas été anéanti et qui s'est extrêmement protégé contre les tentatives d'absorption ".
Or, force est besoin de constater que la langue arabe a supplanté dans de nombreuses région; la langue berbère

La carte n° 6 représente l'importante tache berbérophone du département de Constantine. Elle est empruntée à l'enquête de Doutté et Gautier sur la dispersion de la langue berbère en Algérie l'exemple, près de Constantine, à Bou-Nouara, à Sigus, aux sources du Bou-Merzoug, à Roknia.

On est frappé par la densité de ces monuments qui couvrent de vastes espaces. Souvent ils sont groupés plusieurs ensemble à l'intérieur d'une même enceinte; on a ainsi l'impression d'une juxtaposition d'enclos funéraires au milieu du territoire consacré à ces constructions.

En fouillant les dolmens de l'Afrique du Nord, on a fait les constatations suivantes:
1° Ces monuments sont des tombeaux où les morts ont été ensevelis et non brûlés.
2° Les morts sont généralement ensevelis les bras croisés et les jambes pliées. On observe de nombreux cas d'ossements appartenant à plusieurs individus et mis en désordre.
3° Les objets trouvés dans les dolmens prouvent que les mêmes sépultures ont souvent été utilisées plusieurs fois; le mobilier funéraire présente en effet un mélange de poteries grossières faites à la main, de céramiques fabriquées au tour, d'objets en bronze, en cuivre, en fer, de monnaies romaines. On n'a jusqu'ici jamais trouvé de pierres taillées. Les haches polies déposées sont des talismans, non des objets d'époque.
Il est probable que les corps n'étaient souvent introduits dans les dolmens qu'à l'état décharné, comme cela s'observe à Sila dans des caveaux berbères en pierre sèche pouvant remonter à l'époque phénicienne.
Il est certain que les populations berbères et garamantique ont conservé jusqu'à une époque voisine de la nôtre l'habitude de construire des sépultures analogues aux dolmens.

Outre les dolmens, les menhirs et les cromlechs, il existe en Algérie et en Tunisie des monuments moins anciens : ce sont les tumulus appelés Bazinas, les Chouchets en forme de tours, les cellules taillées dans le roc dites Haouanet.

Les Bazinas, nombreuses dans l'Aurès et dans le Hodna, consistent en assises concentriques ou ellipsoïdales de pierres plus ou moins grosses formant degrés; à côté de ces monuments, on trouve souvent des enceintes carrées ou rectangulaires construites avec de grosses pierres et remplies de pierrailles.
Une Bazina monumentale, c'est le Médracen. Là un architecte semble avoir apporté avec lui quelques secrets des Pyra-mides.

Le Médracen, construit dans la plaine d'El-Madher, comme témoins des centaines d'inscriptions funéraires célébrant la fidélité conjugale, l'affection paternelle, la piété filiale, l'amour de la patrie.
Cette conquête des cœurs permit de donner des droits civiques aux indigènes. Mais retenons la sagesse de Rome : elle n'interdit aucun espoir à l'ambition, elle établit seulement des échelons qu'il fallait lentement gravir.
C'est peu à peu que les villes africaines furent érigées en municipes latins après plus de deux cents ans d'attente.

Vers le début du III siècle, Caracalla conféra le droit de cité à tous les hommes libres vivant sur les territoires organisés en communes. Les magistrats municipaux furent en grand nombre admis dans l'ordre des chevaliers. D'importantes carrières militaires ou administratives s'ouvrirent à eux. Leurs fils entrèrent souvent dans l'ordre sénatorial qui ouvrait l'accès aux plus hautes magistratures. L'élévation d'une famille était l'œuvre d'une suite de générations. Le chef maurétanien Lucius Quietus remporta des victoires sur les Daces, les Parthes, les Juifs. Un personnage de Cirta fut le premier Africain qui parvint au consulat sous Titus. Un siècle après, les Cirtéens furent nombreux au Sénat. L'Afrique donna deux empereurs, Septime Sévère né à Leptis Magna et Macrin, originaire de Caesarea. Un préfet de Rome, à la fin du IVe siècle, avouait avec orgueil:
" A mon avis, notre race est privilégiée et comme prédestinée, tant elle est féconde en gens de mérite et tous ces enfants qu'elle a produits et formés, elle les voit arriver aux plus hautes situations. })
L'administration de l'Afrique du Nord ne fut jamais remise entre les mains d'un haut fonctionnaire résidant sur place et exerçant une sorte de vice-royauté.
Lorsque l'Empire eut définitivement annexé les territoires de l'Ouest, l'Afrique fut divisée en quatre provinces : Afrique proconsulaire, Numidie, Maurétanie Césarienne, Maurétanie Tingitane.
L'Afrique proconsulaire comprit la Tripolitaine, la Tunisie et la région appelée ( Numidie de l'Est}) qui s'étendait sur la côte, de Tabarka jusqu'à Bône, englobant à l'intérieur Guelma et Madaur. Considérée comme province sénatoriale, elle fut gouvernée par un proconsul désigné par le Sénat. Le proconsul provinciae Africae, nommé en principe pour un an, résidait à Carthage. Il n'avait que des pouvoirs civils qu'il exerçait avec l'aide de légats qui l'assistaient ou le suppléaient dans ses fonctions d'administrateur ou de juge. Les trois autres provinces furent des provinces impériales et leurs gouverneurs exercèrent des commandements civils et militaires.

A la Numidie fut donnée la partie centrale du Constantinois, entre la ville de Guelma à l'est et la ville de Sétif à l'ouest· Elle fut administrée par le chef de la légion, le légat d'Auguste propréteur, legatus Augusti pro praetore, nommé directement par l'empereur; sa résidence suivit le déplacement du camp de la légion; ce fut Ammaedara (Hydra), puis Tébessa, et Lambèse à partir du commencement du Ile siècle. Il est remarquable de voir le légat résider constamment loin du Tell. Au nord de la province de Numidie, il y avait une enclave privilégiée, la " Con-fédération des quatre colonies " , qui groupait, autour du chef-lieu Colonia Cirta, Rusicade, Chullu et Milev. Colonia Cirta ne fut pas capitale romaine avant Dioclétien.
Du légat relevaient les garnisons de la Tripolitaine et du Sud tunisien. L'axe de son commandement était essentiellement Gabès-Lambèse.
La Maurétanie Césarienne s'étendit de Sétif à la Moulouya.

Elle fut dirigée par un procurateur, nommé par l'empereur et choisi dans l'ordre équestre. Ce procurateur, Procurator Augusti provinciae Mauretaniae Caesariensis, résidait à Caesarea (Cherchell); il possédait des attributions civiles et militaires.
La Maurétanie Tingitane s'étendit à l'ouest de la Moulouya.
Elle eut à sa tête un procurateur (comme la Maurétanie Césarienne) qui résidait à Tingi (Tanger).

La réorganisation des provinces entreprise à la fin du III siècle comporta plusieurs dédoublements des anciens territoires administratifs. En 288, au plus tard, la Maurétanie Sitifienne fut formée aux dépens de la Césarienne. La Proconsulaire fut morcelée en 297-298 et donna naissance à la Byzacène qui occupa sa partie méridionale. A la même date la Tripolitaine fut séparée de la Numidie. Cette première séparation fut momentanée puisqu'en 303 la Tripolitaine fut annexée à la Numidie du sud, la Numidia Militiana, alors distincte de la Numidie du nord.

Si le mot Molchomor signifie "sacrifice de possession avec substitution d'un agneau",le molk ne peut s'entendre que d'un sacrifice réel d'enfant et c'est un contresens qui avait fait mettre, dans le panthéon phénicien, un dieu Moloch qu'il convient peut-être de rayer de la liste des divinités.

Le culte de Baal-Saturne se retrouve dans les sites les plus anciennement vénérés par les Berbères: hauts lieux ou cavernes.
Au sommet du Bou-Kournine, la belle montagne qui domine la baie de Tunis, on a retrouvé des stèles à Saturne et dans la région de Guelma, la grotte de Taya porte sur ses parois plusieurs inscriptions dédiées à Bacax. Près de Constantine, le Chettaba a dû également abriter de tels cultes.

Après Saturne, c'est Jupiter qui est le plus souvent cité dans les inscriptions. Jupiter est le dieu proprement romain. Il est le protecteur de l'État romain, le dieu qui veille au salut de l'Empire. On lui décerne les épithètes optimus et maximus, afin de montrer sa puissance et le suprême hommage qu'il mérite. C'est pour lui que l'on construit les plus grands temples, les Capitoles, où l'on place sa statue dans la cella centrale, entre Junon et Minerve.

La divinité romaine la plus populaire après Jupiter est Mercure qui présidait au commerce et aussi à la fabrication de l'huile, richesse de l'Afrique. On savait par Ovide que le collège des marchands de Rome se rendait à la source de la porte Capène pour y faire des ablutions purificatrices.
En 1941, on a retrouvé à Constantine, sur la rive gauche du Rummel, les bancs (scamna) des marchands de Cirta qui se rendaient au bord de la rivière pour accomplir les mêmes rites.

Les Berbères romanisés se faisaient facilement les adeptes des religions à mystères issues de l'Orient. Au cours du III siècle, on vit le mysticisme oriental se développer en concurrence avec le christianisme . eux qui habitent la cité sont des fonctionnaires,' des membres des collèges religieux, des artisans et, dans les villes de vétérans, des soldats retraités. Il n'y a pas de grande industrie et les gens habitent sur leurs domaines à côté de leurs huileries.
Sur la côte, le nombre des ports est élevé. Beaucoup de rades et de baies, inutilisables aujourd'hui, fournissaient aux Romains de bons refuges parce que leurs navires étaient de faible tonnage et avaient un très faible tirant d'eau.

A l'intérieur des terres, beaucoup de villes occupent une situation favorisant la défense. Si toutes ne sont pas édfiées sur des acropoles comme Colonia Cirta, elles occupent de préférence des collines ou des flancs de coteaux. Les castella sont bâ.tis dans des sites solidement fortifiés. Il est rare que les villes ne soient pas placées à un carrefour important. L'antique Cuicul, qui par son nom berbère évoque un lieu fréquenté avant Rome, est encore maintenant un marché pour les indigènes.

Les principales villes qui bordaient la côte en Algérie étaient :
Hippo Regius (Bône), Rusicade (Philippeville), Chullu(Collo), Igilgili (Djidjelli), Iomnium (Tigzirt), Rusuccuru (Dellys), Icosium (Alger), Tipasa, Iol-Caesarea (Cherchel), Cartennae (Tenès), Port us Magnus (St. Leu).
Les villes de l'intérieur se répartissaient en deux groupes :

Les villes des grandes régions de céréales et les villes militaires. Les villes agricoles étaient: Madauros (Madaure); Thubursicu Numidarum (Khemissa), Colonia Cirta (Constantine), Calama (Guelma), Thibilis (Announa), Milev (Mila), Cuicul (Djemila), Sitifis (Sétif), Auzia (Aumale), Mina (Relizane), Pomaria (Tlemcen).

D'autres villes au sud jalonnaient les routes qui avaient servi de voies de pénétration; c'étaient les villes militaires :
Theveste (Tébessa), Mascula (Khenchela), Thamugadi (Timgad), Lambaesis (Lambèse), Diana (Zana).

Tandis que le gros de la Légion, avec les vétérans, était occupé à surveiller le limes et à pacifier l'Aurès, les villes voisines des Kabylies durent se tenir sur leur garde.

C'est ainsi que Colonia Cirta fut entourée d'une couronne de castella, qui rappellent, toute distance et toutes proportions gardées, les forts qui ceinturaient Paris.

Extrait de l'Algérie et son passé, A Berthier (à suivre)

Site Internet GUELMA-FRANCE