LES AFFRES DES COLONS

         Un grand nombre d'entre nous ignore combien la colonisation de notre région fût cruelle pour nos aïeux. Ils arrivaient chargés d'espoir et d'ambition, et leur déception fut grande

Résumons en quelques phrases quel fut "leur chemin de croix ".

         En débarquant des bateaux les colons sont regroupés dans un camp militaire du nom de Drean. Ils sont logés soit dans des baraquements, soit sous des guitounes dont les âges laissent passer la pluie ou le soleil. Impérativement tels sont les ordres, ils ne peuvent s'éloigner sans être accompagnés par la troupe. En guise de pays prospère et accueillant, ils découvrent la réalité de l'Afrique. Dans la plupart des cas, les réserves d'eau sont putrides, les sangsues y vivent en colonies actives. Les sources vives sont des abreuvoirs, où hommes et bêtes se désaltérent, devienent une réserve endémique "de choléra." Les puits, pour la plupart, sont pollués; les germes proliférent et la dysenterieest "un état naturel."
         Les nouveaux arrivants découvrent aussi les fléaux des plaines et côteaux arides et dépeuplés, Le camps de Guelma est militaire et la discipline n'est laissée à aucune initiative civile:
         Quelques surprises oubliées dans le manuel du "Colons Algérien" offert au départ de Marseille:

Les scorpions : Le premier arrêt des convois est Nechmeya appelé par les soldats "le camp des scorpions" n'était pas un cas isolé. Cet arachnide dont la queue armée d'un crochet sécrète un terrible venin, était un compagnon omniprésent dans les failles des ruines romaines où les relais étaient dressés. Il y en avait partout, à l'ombre, sous les pierres, dans les paquetages des soldats, dans les caisses des colons, dans les matelas des bébés, dans les endroits humides du corps humain dès qu'un homme était au repos. De nombreux cas mortels furent enregistrés avant l'arrivée sur camps.
Pour les combattre ou les éloigner un temps, les hommes allumaient de véritables feux de la Saint-Jean sur les sites où ils devaient planter leurs tentes. Ils empierraient ensuite et construisaient un abri précaire

Les moustiques : Les marécages qui cernaient Guelma étaient propices à la multiplication de ces insectes piqueurs, suceurs de sang, qui s'attaquaient aussi bien à l'homme qu'aux animaux. De nombreux chevaux, rendus fous par les incessantes attaques de ces diptères tenaces, rompaient leurs longes et, fuyant droit devant eux, ruant, mordant, renversaient chariots, tentes, hommes, femmes et enfants.

Les mouches : Il y en avait de toutes les tailles, de toutes couleurs, des passives, des agressives qui collaient les yeux, suçaient la moindre larme. Le trachome était endémique; de nombreux Arabes étaient aveugles ou borgnes et passaient leurs journées à chasser ces incroyables insectes obtus et tenaces qui dévoraient les croûtes qui cernaient l'œil. D'autres moucherons avaient la spécialité de prendre leur bain dans la soupe ou dans tout liquide qui n'était pas couvert. Les soldats en avaient l'habitude, certains les pêchaient du bout des doigts, d'autres utilisaient leurs dents comme filtre, les recrachaient à terre et tentaient de les écraser. Pire, d'énormes mouches vertes assiégeaient les couches des bébés, s'insinuaient dans les moindres plis. Les mères entouraient les visages et recouvraient le lit de moustiquaires mais, c'était un calvaire cent fois répété.

La vermine : Les gourbis, les tentes arabes étaient pleines de vermine : les poux, les puces, les tiques pullulaient. Bien que se voulant accueillants, les colons, malgré eux, redoutaient les contacts physiques; : les Arabes se grattaient constamment, les plaies s'infectaient sous l'effet d'emplâtre préparé par un marabout composé de cendre, de bouse de vaches et de feuilles de cactus coupées par le milieu

Les rats : Ils étaient énormes, agressifs et rusés. Les Arabes dressaient leurs chiens contre ces prédateurs nocturnes qui s'infiltraient dans les tentes, mangeaient et rongeaient dans un silence absolu tout ce qui leur tombait sous la dent, depuis les réserves de galettes, les haricots, les grains de blé, d'orge, les farines, etc... Il n'était pas rare qu'au petit matin, un colon soit surpris que, dans la nuit, les lobes de ses oreilles aient fait le régal d'un rongeur. Il fut institué des tours de garde, des feux étaient allumés et des tisons étaient toujours prêts à brûler tantôt le rat tantôt la tente ou la baraque en planches.

          Cette histoire est-elle vraie ? pourquoi ne pas la raconter : Je la tiens d'un oncle de ma famille dont un aïeul participa à la bataille de Medjez amar comme canonnier. L'armée avait prévu un char à bœufs propre au ravitaillement. Tous les mercredis, le soldat remplissait des paniers de haricots charançonées, de galettes rances de l'armée, des sacs de fruits secs ou de farine vereuse, des bombonnes d'huile locales, de vin de france aigre et quittait le camp de Guelma aux aurores, en direction de Nechmeya. Arrivé sur les lieux, il déchargeait le contenu et, surprise! un énorme rat sautait du chariot. Ce rongeur avait une particularité, celle d'avoir une queue coupée très court et une oreille déchirée. Le militaire était certain d'avoir vu cette bête à Guelma. Le plein des victuailles terminé, il s'en retournait vers sa base. Quelques heures plus tard, il arrivait dans ses quartiers et nouvelle surprise ! en évacuant le chariot, il reconnaissait le rat qui, pendant le trajet avait entamé un jambon. Malgré sa surveillance, chaque mercredi, ce passager indésirable prenait son "ticket".

Les sauterelles: Certes ils existaient dans le midi, mais pas par millions comme en afrique. Hébétés, incrédules, les nouveaux arrivants observaient ces nuages d'insectes qui cachaient le soleil et grignotaient tout ce qui était vert. Quand il n'y avait plus de verdure, ils s'attaquaient à l'écorce des arbres. Après leur départ, les Arabes, fatalistes, constataient avec désolation l'état de leurs pauvres champs et de leurs jardins pensant qu'Allah l'avait voulu !

La maladie du bétail : La peste anéantissait les bovins. Les moutons atteints par une mystérieuse maladie, probablement le Charbon, mouraient par centaines. Les cadavres gisaient là où la mort les avaient frappés. Le jour, inlassablement les charognards tournaient et attendaient le moment propice pour se nourrir; la nuit, les chacals, les hyènes, faisaient le nettoyage des restes d'animaux. Cette odeur pestilentielle et insupportable durait des semaines.

Les maladies de l'homme : le paludisme, le choléra, la dysenterie (maladie infectieuse et douloureuse), les diarrhées, le trachome qui vide l'œil de sa substance, la leishmaniose.(parasitose singulière sous forme viscérale -Kala-Azar- et cutanée (bouton d'orient), le typhus, la fièvre récurrente transmise soit par la tique soit par le "pou écrasé sur la peau de l'homme", la bilharziose, la lèpre et la rage. Pour faire face à toutes ces maladies, la médecine était désarmée.
        Un exemple dérisoire : pour combattre le choléra, les médecins de l'armée conseillaient de danser la gigue, parce que cet air de danse vif et gai activait le sang et devait combattre la maladie. Il n'empêche qu'au matin, on creusait des tombes

       A tous ces maux, il faut ajouter l'insécurité, le manque de moyens, la rigueur du climat, bref, on leur avait promis un "El Dorado"... c'était l'enfer! et la mortalité trés importante. Sur 600 colons envoyés en 1831 en Algérie, 150 meurent dans la première année. Le grand nombre d'orphelinats, dont celui de Medjez-Amar, tient à cela.

       Dans le département de Constantine, les 2/3 des colons sont morts sans avoir touché la pioche, la pelle ou la charrue.

       Pourtant, ils sont pugnaces et ont du "cœur au ventre" ces colons, ils ont le dos au mur et la mer est trop éloignée pour reprendre le bateau. Alors, ils s'accrochent, bâtissent un hameau hors de portées des fusils arabes qui rodent. Face à la tour de "Solomon", future porte Hackett, ces hommes, femmes et enfants défrichent pour cultiver les premiers jardins, arrachent les halliers, les épineux sur le versant septentrional du djebel Mahouna et mettent à jour un réseau romain de canalisations, qui, une fois débroussaillé, donne naissance, grâce à l'irrigation, à des petites prairies naturelles.

       L'oued Seybouse capricieux, tortueux, débordant et qui couvre, en crue, de grandes zones marécageuses, est endigué comme au temps des Romains. Les arbres qui faisaient barrages et facilitaient les débordements sont coupés, brûlés, les marais asséchés. Il faut se battre contre les éléments, contre les Arabes et Kabyles.....

      De leurs abnégations, de leurs sacrifices, de l'oubli de soi-même, dépendent leur survie et l'avenir de ce pays. Ils ont la foi dans ce qu'ils entreprennent et dans ce qu'ils sont venus créer.

      Ibn Khaldoun évoquait le temps où l'on traversait le Maghreb "sans cesser d'être à l'ombre des vergers", il faisait référence à l'Afrique romaine qui était d'une grande prospérité économique; la réalité est, aujourd'hui toute autre , ici écrivent-ils : c'est le néant un désert de ruines absurdes.

      Les années passent et Guelma végète, un grand nombre de colons abandonnent, retournent en France ou changent de région. Guelma est au fond d'une cuvette, le climat est malsain, les fièvres tuent plus que l'insécurité et le manque de coordination entre l'armée et ces laboureurs se font cruellement sentir

Quels rapports ces pionniers entretiennent-ils avec les Arabes et les Kabyles?

       Deux mondes, deux civilisations s'opposent et se heurtent. Tout est totalement différent d'abord les dogmes d'une religion la religion sans partage, la langue, les mœurs, les méthodes de travail ancestrales, l'agriculture archaïque, les valeurs différentes.

Les lois coraniques s'opposent aux règlements et aux lois françaises.

       Les colons sont pauvres mais, ils trouvent encore plus misérables qu'eux. Les mentalités diffèrent, les nouveaux arrivants excitent la convoitise des indigènes. Les objets de première nécessité sont volés. Chaque soir, les animaux domestiques sont rentrés dans des parcs gardés ou dans la tente même des colons pour échapper aux rôdeurs nocturnes. La méfiance de ces voisins dont les rapines quotidiennes irritent, devient la règle essentielle de la cohabitation. Chaque achat devient un marché de dupes. Les colons ne sont pas habitués aux pratiques du marchandage avec son cortège de refus, de surenchère, d'hésitation et d'acceptation finale. Pourtant, vendu le matin, l'animal, son licou tranché durant la nuit, regagne tout naturellement le douar de son ancien maître.

       Récupérer son bien devient vite une aventure qui engendre des bagarres qui tournent rarement à l'avantage du plaignant. Pour éviter ces vols, les colons abandonnent les chevaux et mulets et achètent des bovins plus difficiles à voler, plus lourds à déplacer.

       Les bédouins, les berbères nomades, les tribus chaouias arrivant des Aurés transhumants chaque année avec leurs troupeaux à travers plaines et montagnes, découvrent brusquement sur leur passage des terres cultivées. Ils n'en suivent pas moins leur route habituelle et n'ont aucun respect des limites et des bornes posées par les colons. Il s'ensuit des heurts qui se traduisent par des drames car, en ce début de colonisation, les fermiers ne sont pas armés et bons nombre auront la tête tranchée.
        Les Arabes et les Kabyles, à cause des moustiques, habitent la basse ou la moyenne montagne où ils cultivent des lopins de terre de façon archaïque. Ils ne s'approchent que très rarement des lieux habités par les nouveaux venus. En règle générale ils refusent de travailler pour ces français qu'ils appellent roumi (romains), qui mangent du porc et prient différemment et pourtant avec le temps et les années des amitiés feront jour, des alliances commerciales naîtront..les francais apprendront à parler l'arabe et les écoles ouvertes aux petits indigènes donneront des cadres à l'Algérie de 1850

Gilles Martinez

Collectif des Guelmois Site Internet GUELMA-FRANCE