ABD EL KADER

Abd el kader avait su mettre dans sa main la nationalité arabe et en former presque un faisceau; mais quelle que fùt son autorité, elle pouvait être amoindrie par des fanatiques ou des adroits, exploitant les masses au nom de la religion. Bou Maza a eu un moment plus de partisans et plus d'autorité Abd el Kader, parce qu'il se donnait comme le Moule Saa et qu'il vérifiait quelques-unes des prophéties; à ce point qu'Abd el Kader lui-même en fut très préoccupé et qu'il envoya des Tolbas s'assurer, de visu, si Bou Maza était porteur de certains signes physique que les prophéties donnent au Moule Saa.
Dans l 'état des esprits, chez les Arabes, tout inspiré ou tout intrigant, qui s'y prendra avec adresse, est sûr d'avoir son jour de succès: nous pourrions citer de nombreux noms à l'appui de cette assertion. Tout aventurier qui couvre ses projets d'un prétexte religieux est sûr de trouver partout des amis, des auxiliaires, comme en ont trouvé Bou Maza, Abd el Kader et ceux qui dans tous les temps ont su attirer à eux la sympathie des masses et agiter le pays.

Nous, au contraire, bien que nous protégions la religion, et que nous nous présentions comme des bienfaiteurs de l'humanité, nous ne rencontrons partout que des ennemis, dont l'acharnement reste le même malgré la succession des générations.
Parmi ceux qui se présentent comme des inspirés, comme des cheriff, aucun ne se croit véritablement des droits à ce titre; mais tous savent qu'ils acquerront de la considération en se posant comme les défenseurs de la religion; et ils exploitent à leur profit la crédulité publique et le fanatisme. C'est ainsi que l'on voit surgir tant d'inspirés. Ce sont les adroits, les rusés, qui ont compris le côté faible des masses faciles l'exploiter, et qui se font souvent aider par des compères dévoués pour répandre et propager des miracles dont ils ont été témoins, ou pour jouer publiquement des comédies habilement préparées.

La croyance en la puissance des cheriff va ainsi en grandissant, jusqu'au jour où des échecs répétés imposent la reconnaissance de l'imposture, et, même dans ce cas, on trouve toujours de bonnes raisons pour les excuser (i).

Des exemples sont toujours utiles, Quand j'étais aux spahis, je rencontrais tous les jours deux tout jeunes gens qui avaient presque été élevés à la française, qui parlaient fort bien notre langue et avaient même un peu trop pris le mauvais côté des habitudes françaises. Ils étaient maquignons et pourvoyeurs de la remonte des spahis. On pouvait les croire loin du fanatisme musulman, il n'en était rien. Un jour je me promenais à cheval près des ruines d'Hippone, quand je vis accourir ces deux jeunes gens; ils me demandèrent si je n'avais pas vu un Arabe coiffé d'un turban vert: je venais, en effet, de le rencontrer et j'indiquai la route qu'il suivait; ils ne tardèrent pas à le rejoindre et ils l'amenèrent au bureau arabe.
Par l'interrogatoire nous sûmes que cet Arabe, retour de la Mecque, avait prêché la guerre dans chaque famille, à Bône, que chacun avait fait son offrande et que même les deux maquignons s'étaient laissé aller il une grande générosité que peut-être ils regrettaient, puisqu'ils voulaient se saisir du prétendu cheriff, et ils nous disaient, avec une grande naïveté, qu'ils savaient que c'était un imposteur, un faux cheriff. Ils avaient apporté leur offrande quand ils croyaient avoir affaire à un inspiré, ils ne l'auraient pas réclamée s'ils étaient restés persuadés. Que doivent faire ceux qui sont élevés loin de notre contact, quand ceux qui sont élevés avec nous se laissent encore entrainer par le fanatisme?

La disposition générale des esprits à notre égard n'est certainement pas bonne. Cependant, elle n'empêche pas que nous ne trouvions beaucoup de gens disposés à nous servir. Mais il n'est pas difficile de deviner le mobile de ces services: il est dans l'amour-propre et surtout dans la cupidité, car toute fonction, chez les Arabes, est l'occasion de plus ou moins de bénéfices illicites. Mais il ne faut pas compter sur la sincérité dans les relations. Tout chef arabe a, en effet, à satisfaire deux intérêts opposés: celui de ses administrés et celui de l'autorité; il ne peut pas se mettre en hostilité avec ses coreligionnaires, au profit des chrétiens, sans perdre de son prestige et de sa considération ou même sans s'exposer à perdre la vie sous la balle ou le poignard d'un fanatique. Il est donc dans la nécessité de louvoyer, d'avoir deux langages et, vraiment, son rôle est sou vent difficile.

En général, les belles paroles, les protestations de dévouement ne font pas défaut; il importe que nous ne nous y laissions pas prendre, car si nous savons ce que nous dit tout chef indigène, nous ne savons pas aussi bien quel langage il tient à ses administrés. Mais nous pouvons aisément le supposer, tout se résume à peu près en ceci:
" Par la volonté de Dieu, nous traversons de grandes calamités, les chrétiens sont nos maitres pour un temps, et quand nous aurons expié nos méfaits, Dieu nous donnera la force de les chasser; soyons patients, c'est encore obéir aux prescriptions de notre religion. "

Le capitaine Richard (1) dit que Si Mohamed, l'ancien Aga des Sbehhas, qui avait par moment une franchise étonnante pour un Arabe, montrait quelquefois les fils secrets qu'il faisait agir pour constituer et étendre son influence. Le premier consistait à laisser dans une parfaite impunité un certain nombre d'individus très hardis et très audacieux, dont il avait une liste et qui s'attachaient à lui par intérêt et aussi entraînés par l'audace et le courage dont il leur donnait journellement des preuves. Il appelait ces hommes (c les plumes de ses ailes ", et c'est, en effet, avec leur secours qu'il tenait tous les autres et les faisait agir à son gré. Quant à ceux, plus scrupuleux, qui n'osaient pas se montrer ses auxiliaires et qui souvent lui reprochaient les services qu'il nous rendait, il leur disait:
" Mes bons amis, je sais combien vous haïssez les chrétiens, conformément aux préceptes de notre religion; je sais qu'il n'est rien que vous n'entrepreniez pour assurer le triomphe de notre foi; mais, pour le moment, si vous pensez qu'il est un meilleur moyen que celui que j'emploie pour pénétrer tous les secrets et tous les projets des chrétiens, dites-le moi et je l'adopterai, tant mes aspirations sont conformes aux vôtres; et si vous pensez que la lutte soit plus profitable à nos intérêts, dites-le encore, je vous conduirai à l'attaque de la première colonne française; nous serons, sinon exterminés, au moins battus; mais nous succomberons pour la plus grande gloire de notre religion. "

Bien entendu, ces propositions ne sont pas acceptées, et les plus intrépides reconnaissent qu'il n'y a rien à faire qu'à plier et attendre.Un chef arabe à notre service a besoin de mettre en œuvre toutes les finesses de son esprit pour exercer son autorité morale, et, quoi qu'il fasse, il perd toujours beaucoup de son prestige par ses relations avec nous. Le mieux qu'il puisse faire, pour ne pas trop déchoir aux yeux des siens, est de se présenter comme le défenseur de leurs intérêts, comme celui qui doit atténuer les rigueurs et amoindrir les exigences.
Ils ne manquent aucune occasion de nous déprécier et de faire valoir les moyens qu'ils emploient pour nous tromper; et, malgré toutes ces ruses, les chefs arabes à notre service sont toujours amoindris moralement; tandis que des aventuriers, des voleurs, qui auraient le talent de faire accepter leurs brigandages comme des actes commis sur les infidèles, au nom de la religion, seraient acclamés et verraient autour d'eux de nombreux adhérents. L'origine de bien des révoltes, que nous n'avons réprimées que difficilement, n'est pas autre que celle-là.
En se rendant compte des situations relatives des anciens et des nouveaux possesseurs de l'Algérie, et surtout en présence des différences de religion, on peut tirer cette conséquence: que toute influence arabe nous est hostile, et qu'elle ne peut pas ne pas l'être; aussi faut-il toujours être en défiance et armé pour la répression.

Tant que nous aurons la force, nous n'aurons rien à craindre; si nous laissons supposer qu'elle manque, nous pouvons voir reproduire les insurrections qui ont éclaté sous tous les occupants.

On a dit souvent, en France, dans un sentiment de philanthropie bien respectable, que les bienfaits nous attacheraient les Arabes, et qu'il ne fallait laisser échapper aucune occasion de leur montrer la supériorité de nos institutions et l'excellence de notre civilisation.

Il n'en est rien. L'Arabe n'a aucun de nos besoins, et il dédaigne tout ce que nous recherchons. Son genre de vie répond au pays qu'il habite, et le notre n'y répondrait pas du tout. Nos procédés bienveillants n'auraient pas la valeur que nous supposons; ils seraient considérés comme une marque de faiblesse, ou au moins comme un défaut de confiance dans notre propre force.
Pour l'Arabe il faut que l'autorité soit lourde; plus elle pèse, plus elle est respectée. La suprême force est dans l'assujettissement des masses, et nous n'avons jamais été mieux obéis que quand les ordres ont été donnés par des chefs exigeants et prompts à la répression (i).

Nous l'avons dit, de toutes les raisons qui éloignent de nous les Arabes, celles qui naissent de la différence de religion sont les plus puissantes, et elles servent de base à toutes les agitations, à tous les soulèvements. Elles servent de texte aux prédications des corporations religieuses servent les projets ambitieux des exploiteurs; entretiennent une sourde irritation au Cœur des vaincus,

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