L'HISTOIRE DE CETTE PROVINCE D'AFRIQUE
Avant 1830

L'état d'abandon et la barbarie dans lesquels était plongée la Régence d'Alger a frappé les voyageurs qui l'ont parcourue avant la conquête française. Cette décadence va s'accentuer sous la domination turque, et à partir du XVI e siècle, c'est-à-dire de l'établissement des Barbaresques, les derniers vestiges de civilisation s'effacent.

Voici le soir. Les ténèbres, l'infini silence enserrent la maison.
Ce m'est un repos de rouvrir les livres oubliés. Je rapprends avec Strabon, Columelle et les chroniqueurs arabes, l'histoire de cette province d'Afrique, qui fut toujours aux maîtres de la Méditerranée.
La légende de sa fécondité se perd dans la nuit des temps.

Cinq cents ans avant l'ère chrétienne, le géographe Scylax disait que Byzacium était un grenier d'abondance.
Les Argiens donnaient à Cérès le surnom de " libyque ". Strabon, Pline, Procope, répètent ces éloges.

Les premiers locataires du sol, les Carthaginois, avaient songé à tirer parti de cette richesse. Ils avaient porté dans un degré inconnu de perfection les procédés de l'agriculture.
Habitués que nous sommes à juger ces peuples sur leurs origines phéniciennes, ou encore du point de vue romain, nous les connaissons surtout comme des commerçants. Il apparaît que l'agriculture fut au premier rang dans leurs préoccupations.

Divers passages de Polybe constatent l'aptitude et le penchant des Carthaginois " pour les travaux des champs ". On conclut du rapprochement de textes " que les produits agricoles furent chez les Carthaginois, la base primitive des fortunes privées ".

Un autre savant est plus affirmatif encore. Il prouvé, sur citations, que l'aristocratie carthaginoise n'exerça jamais aucun commerce et exploita seulement de grands fonds de terre ¹.

L'impression qui résulte de la lecture des auteurs anciens, relatifs à l'agronomie africaine, c'est que l'économie rurale était regardée à Carthage " comme une des plus nobles occupations 2. " Le Carthaginois Magon fut le théoricien de cette expérience agronomique. Il avait résumé en vingt huit livres la science agricole de son temps. Cet

1; Heeren, Idées sur les relations politiques et commerciales des anciens peuples de l'Afrique.
2. Revue africaine, t. XIV.ouvrage, célèbre dans l'antiquité, fut seul sauvé des richesses littéraires de Carthage. Le sénat romain en ordonna une traduction en langue latine. Elle a disparu. " Cette perte est d'autant plus regrettable, que dans la colonie la tradition nous manque complètement. Selon toute probabilité, nous aurions trouvé dans le livre de Magon une base d'études inappréciable, car sa science était fondée sur des observations séculaires ¹. "

La domination des Romains contribua à entretenir la Libye dans un état de culture florissant. Il semble même que la colonisation militaire des Romains ait marqué pour la " province d'Afrique " l'époque de la plus extraordinaire fertilité.
Pline parle d'un rendement de cent pour un dans la Byzacène.
Strabon raconte qu'un procurateur envoya à l'empereur Auguste une touffe composée de quatre cents épis, tous sortis du même grain.
Néron en reçut un autre de trois cents tiges.
D'autre part, d'après les recherches que M. Lacroix a faites sur la valeur des blés romains, on constate que les blés d'Algérie étaient plus estimés à Rome que ceux des autres approvisionneurs.
Quand les blés des Gaules, de Sardaigne, d'Égypte et de Grèce ne pesaient que six kilogrammes cinq ou huit cents grammes par " modius ", le blé d'Afrique atteignait sept kilogrammes quatre-vingt-dix.

D'après Pline, il donnait " quatre-vingt pour cent de farine et vingt pour cent de son ".

La proportion actuelle est de quatre-vingt-un pour cent de farine et de dix-neuf pour cent de son.
Variation insignifiante ; mais combien la fertilité du sol s'est épuisée! Le mal date de loin. Sans doute, en pleine domination vandale, " les soldats de Bélisaire furent surpris de trouver, en débarquant, de belles campagnes, des parcs avec leurs arbres chargés de fruits ¹ ".
Sans doute, pendant les premières années qui suivirent l'installation des Arabes (jusqu'au Xe et au XIe siècle), ce qui restait des travaux d'irrigation créés par les Romains continua d'entretenir dans le nord de l'Afrique cette fertilité dont parlent lbn-Hankal et Bekri.

" La canne à sucre était cultivée à Kairouan, le coton à M'sila, l'indigo à Sebab, les mûriers et les vers à soie à Gabès, l'olivier partout, les toiles fines et la laine manufacturées à Suza "; mais déjà l'épuisement du sol se trahit, ici et là, à travers les dithyrambes que l'on continue de chanter, par habitude, en l'honneur de la terre d'Afrique.

En 1227, les gens de Tlemcen souffrent d'une telle disette que le prix du blé " monte jusqu'à deux cent quarante francs le cafis " (plus de cent francs l'hectolitre) 1.
Dans le Détail des importations d'Europe en Afrique au XIVe siècle, M. de Mas-Latrie signale des envois " d'orges de froment, de fèves par la Catalogne, le Roussillon, le bas Languedoc et les Baléares ". Dès le XIIIe siècle, les rois de Tunis, moyennant un léger tribut, s'étaient réservé le droit " d'exporter en franchise des blés de Sicile dans leurs Étals ".
L'Algérie ne suffit plus à sa nourriture. Cette décadence va s'accentuer sous la domination turque.

Tant que les Arabes et les Berbères étaient demeurés les maîtres de l'Afrique du Nord, les princes indigènes avaient régné avec une apparence de justice et de tolérance. Les traités commerciaux avaient été généralement observés, les tarifs appliqués régulièrement.

Mais, à partir du XVI e siècle, c'est-à-dire de l'établissement des Barbaresques, les derniers vestiges de civilisation s'effacent. Des villes que Léon l'Africain et Marmol avaient vues encore commerçantes et prospères se dépeuplent : plus d'une disparaît entièrement; des régions jadis fertiles retournent à l'état de désert ; des peuplades fixées au sol redeviennent nomades pour échapper plus facilement à l'oppression du vainqueur.

L'état d'abandon et la barbarie dans lesquels était plongée la Régence d'Alger a frappé les voyageurs qui l'ont parcourue avant la conquête française.

Les seules voies de communication étaient des sentiers tracés par le passage des bêtes de somme.
C'était là l'unique moyen de transport pour les marchandises.

Aucune voie carrossable ne traversait le pays.

Il ne restait plus que quelques vestiges des anciennes chaussées romaines.

Les habitants n'allaient qu'à cheval. Les rivières se passaient à gué, car elles devenaient impraticables dans la région pluvieuse.

Les parties déclives des plaines s'étaient transformées en de vastes marais tantôt boisés, tantôt couverts de hautes herbes, mais toujours pestilentiels.
Pas un canal ne favorisait l'écoulement de ces eaux ; les bestiaux erraient sans aucun soin de nourriture ou d'abri ; toutes les propriétés sans clôtures étaient soumises, après la moisson, au droit de vaine pâture.
Pour les coins de champs défrichés, les Arabes les "grattaient " légèrement avec une charrue " dont le soc bien souvent ne portait point de fer ".

On imagine ce qu'étaient devenues, dans ces conditions d'exploitation agricole, les récoltes qui jadis avaient donné " cent et cent cinquante fois leur semence ".

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