20 aout 1955 dans le Nord Constantinois
Roger Vétillard

Roger Vétillard a récemment publié aux éditions Riveneuve une nouvelle étude historique: il répond à nos questions

- 20 Août 1955 dans le nord-constantinois, un tournant dans la guerre d'Algérie?
Après le 8 mai 1945 à Sétif, c'est à un autre moment de l'histoire de l'Algérie que vous vous êtes intéressé. L'histoire du 20 août 1955 dans le nord-constantinois n'est presque pas relatée. En quelques mots que s'est-il passé ce jour là?

Roger Vétillard Il est vrai que le 20 août 1955 n'est pas une date qui a marqué les esprits. Pourtant dans la mémoire des Français d'Algérie, le massacre d'El Halia est emblématique des malheurs de cette communauté et en Algérie Algériens la répression qui a suivi est sommairement rappelée.
Le samedi 20 août à midi dans 42 localités du nord-constantinois, des milliers de personnes, souvent des fellahs mais aussi des urbains, encadrés par quelques centaines de combattants de l'Armée de Libération Nationale, bras armé du FLN (Front de Libération Nationale), montent à l'assaut du monde colonial. Des gendarmeries, des hôtels de ville, des cantonnements militaires, des commissariats sont attaqués mais ce sont surtout les Européens qui sont visés. Il y a au moins 119 morts chez les civils européens, 47 parmi les forces de l'ordre et plus de 100 chez les français-musulmans francophiles. Le dénombrement des blessés sérieux est plus difficile à faire, faute de recensement exhaustif et celui des blessés légers impossible. J'ai pu en retrouver au moins 125 qui ont du être hospitalisés. Il faut souligner que des villes importantes comme Philippeville (Skikda - 70000 habitants) surtout, mais aussi Constantine (165000 habitants) et Guelma (22000 habitants) ont été le siège de violents incidents.
Les esprits français ont été surtout interpellés par ce qui s'est passé dans le village minier d'El Halia et dans le village d'Ain Abid, alors que les Algériens ne parlent que de la répression qui a suivi.

- Vous parlez d'El Halia et d'Ain Abid : que s'est-il passé dans ces 2 localités?

R.V : El Halia est un village situé à 20 km à l'Est de Philippeville où cohabitent 180 Européens et 2000 Musulmans. Ce sont tous des mineurs (40 européens et 570 musulmans) et leurs familles. Les insurgés envahissent le village et s'en prennent aux Européens femmes, enfants, personnes âgées. Il y a ce jour là 35 personnes tuées (dont 12 enfants) et 2 disparus. Une dizaine de français-musulmans non inféodés au FLN sont également visés. 14 autres européens sont blessés : certains décéderont. Le directeur de la mine réussit à alerter après avoir parcouru plusieurs kilomètres dans la montagne le camp de parachutistes de Pehau qui intervient 2 heures plus tard et tue 80 "rebelles". Dans mon livre je donne beaucoup de détails. Ce jour là la doctrine marxiste de la lutte des classes est mise à mal. Elle est remplacée par une guerre ethnico-religieuse. C'est peut-être pour cette raison que les communistes ont évité d'en parler.
A Ain Abid, situé à 30 km au sud-est de Constantine, une centaine d'Européens vivent au milieu de 2000 musulmans. Les insurgés attaquent le village et tuent une dizaine de Français dont un bébé de quelques jours, des enfants et un vieillard hémiplégique. Ces meurtres sont parfois faussement rattachés à El Halia.

- On note que les journées d'août 1955 ont été aussi meurtrières que celles de Mai 1945: comment expliquez-vous qu'on n'en parle quasiment pas?

R.V :
Effectivement, il y a au moins 18 ouvrages publiés sur Mai 1945 dans l'Est algérien dont les 2 miens, mais un seul concernant le 20 août 1955 a été édité. Les articles des auteurs français sur le sujet sont rares. Il y a eu un numéro spécial d'Historia, plusieurs articles d'Historama et parmi les historiens on note des articles de Charles-Robert Ageron, de Benjamin Stora et plus récemment de Philippe Lamarque. En Algérie, seuls 4 articles de Mahfoud Bennoune dans El Watan en 1998 tentent d'évoquer le fond de cette histoire. Et curieusement il n'y a eu aucune étude, aucune recherche sérieuse, aucune thèse universitaire comme s'il s'agissait d'un sujet sans importance, ou plus vraisemblablement d'un sujet tabou. J'ai déjà évoqué les raisons qui conduisent les communistes à occulter ces moments. Les quelques publications grand public sont nombreuses mais les propos sont identiques de l'une à l'autre comme si l'affaire était entendue et que tout était connu. Et pourtant les erreurs historiques sont nombreuses.
Dans les histoires de la Guerre d'Algérie ces journées d'août 1955 n'occupent qu'une place restreinte. Ou les historiens n'ont pas pris la mesure de ce qui s'est passé - même si certains fixent à cette date le véritable début de la guerre d'Algérie- ou alors ils préfèrent ne pas en parler. Pourtant si l'on se penche sur le sujet on convient vite que ses conséquences sont loin d'être anodines. A noter que la relation la plus importante est faite par Roger Le Doussal dans son livre "Commissaire en Algérie" dans lequel il y consacre plus de 30 pages.

- Peut-on résumer le 20 août 1955 à une révolte des indépendantistes algériens du FLN qui montent à l'assaut des "colons", en tue 119, en blesse plusieurs centaines et à la répression de l'armée française qui élimine plus de 5000 insurgés?

R.V : Il y a 2 temps distincts. Le 20 et le 21 août l'armée, la police, la gendarmerie ou les Européens isolés dans les campagnes sont en état de légitime défense. Plus de 1200 assaillants sont tués. Cela va être reproché lors du Congrès de la Soummam un an plus tard à leur chef Zighoud Youcef par les instances du FLN qui considèrent qu'il a envoyé à la mort bien trop de monde.
De plus dès le 22 août la riposte de l'armée commence. Elle dure au moins 2 semaines. Elle est violente, démesurée. Des mechtas, parce qu'elles sont susceptibles d'abriter des rebelles vont être détruites. Des innocents qui se sont enfuis craignant d'être assimilés aux moudjahidines vont être tués. Après les 2 premiers jours où tout ce qui n'était pas musulman était visé, en retour pendant 15 jours c'est une autre chasse au faciès qui commence. Elle aboutit à l'élimination physique de 4000 à 5000 personnes, si l'on se réfère aux rapports militaires.
Pourtant l'armée était prévenue depuis plusieurs jours qu'un soulèvement est prévu le 20 août. Elle savait la date, elle savait que cela se passerait en plein jour, des rassemblements étaient repérés dans les forêts autour de Philippeville et Collo. Les autorités civiles sont laissées dans l'ignorance, car les militaires craignent que les responsables de l'opération apprennent que leur projet est éventé. El Halia doit dès lors être considérée comme une bavure, une faute qu'il aurait aisé sinon d'éviter, du moins d'en limiter fortement les conséquences en envoyant une patrouille dès les premières heures de la matinée. L'autorité militaire a été défaillante : on peut assimiler cela a posteriori à une non assistance à personnes en danger. Tout au plus on peut imaginer que les renseignements reçus n'avaient pas permis à l'armée de prendre l'entière mesure de ce qui se tramait.

- Vous avez évoqué un autre livre paru en 2011 consacré à ce sujet. Qu'en pensez-vous ?

R.V : Il s'agit du livre de Claire Mauss-Copeaux intitulé Algérie 20 août 1955 : insurrection, répression, massacre. Cet ouvrage est incomplet, partial, très critiquable et tire des conclusions hâtives à la suite de rencontres avec des "témoins" algériens et deux Européens d'Algérie, sans même aller chercher des informations dans les archives.
Comment peut-on tirer des conclusions à partir de témoignages douteux, dont certains sont totalement inventés comme celui qui évoque Guelma?
Je ne suis pas seul à critiquer ces écrits : les historiens Guy Pervillé et Gilbert Meynier le font également.

- A propos de Guelma que s'est-il passé en ces journées ?

En fait, rien le 20 août. Le lendemain dimanche 21, les forces de l'ordre sont en alerte depuis 7 heures le matin, les faisceaux formés dans la cour de la caserne, les armes distribuées aux hommes de troupe.
Vers 17 heures 30 dans le quartier situé au-dessus de la sous-préfecture, 2 groupes d'une soixantaine d'hommes venant des monts de la Mahouna poussant devant eux des femmes et des enfants qui lancent des you-you, empruntent la rue d'Announa et tirent sur les passants puis sur les murs de la caserne qui abrite le 15ème RTS .
La riposte est immédiate. Les insurgés se replient rapidement dans un bâtiment en démolition dans la rue Négrier d'où ils seront vite délogés. Il y a 2 européens blessés ainsi que 7 militaires et 2 policiers. Le calme est revenu avant 20 heures. Selon les registres de l'Etat-Civil 46 musulmans ont trouvé la mort ; ils seront enterrés le lendemain au cimetière musulman " Bag Doucha".
A noter que la veille des incidents ont eu lieu dans quelques localités de la région : Héliopolis, Hammam Meskoutine, Gounod, Kellermann. Oued Zénati. Au total il y aura dans ces localités 7 européens tués, 4 blessés et dans les rangs des forces de l'ordre 5 morts et 10 blessés.

- L'histoire a retenu qu'il y a eu 71 Européens tués. Vous en annoncez 119 soit presque le double. Comment justifier cette différence?

R.V : J'ai fait un travail que personne n'a effectué. Ainsi pour arriver à ce chiffre de 119 j'ai consulté de nombreux documents (rapports de gendarmerie, rapports du juge de paix de Collo, du directeur de la mine d'El Halia, du procureur de la République de Constantine, du commissaire de police de Constantine, du 2ème bureau, des différents chefs de corps de l'armée française, des archives de la ville de Philippeville), j'ai consulté les articles et les avis de décès de la Dépêche de Constantine, de l'Echo de Philippeville, de l'Echo d'Alger, de la Dépêche quotidienne, du Monde, de l'Aurore. Et j'ai contacté plusieurs dizaines de témoins. J'ai enfin bénéficié du concours des services de l'Etat-Civil des affaires étrangères de Nantes.
Cela n'a pas été simple car il y avait des personnes qui étaient réputées décédées à 2 endroits différents et qui n'étaient pas des homonymes, des femmes mariées qui étaient citées soit sous leur nom d'épouse, soit sous celui de jeune fille, des noms d'origine étrangère donnés avec des orthographes très différentes, des enfants non reconnus qui avaient le nom de leur mère mais qui ont été également notés sous le nom de leur père…
Le chiffre de 71 morts est celui qui a été donné le 23 août par le gouvernement général. Or certaines personnes sont décédées de leurs blessures plusieurs jours voire semaines plus tard. Des corps n'ont été retrouvés que plusieurs jours après le 20 août… Et si l'on s'en tient aux seuls rapports de gendarmerie des brigades de Constantine, Guelma et Philippeville qui concernent 25 localités sur les 42 concernées, rapports écrits 4 à 5 jours après les événements, il y a 90 européens tués et 7 disparus qui ne seront jamais retrouvés vivants.
Je donne les noms, prénoms, âges, lieux de décès de toutes les personnes qui sont mortes. J'espère ne pas avoir fait d'oubli ou d'erreur. Et le bilan d'octobre 1955 du 2ème bureau est très proche de celui que je donne, ce qui en quelque sorte le crédibilise.
Pour les militaires et les membres des forces de l'ordre il y a les journaux de marche des différents corps de troupe et une liste des morts pour la France au Service Historique de la défense.

- Quelles sont les conséquences de ces journées ?

R.V : Elles sont multiples. Mais certaines sont plus remarquables. Incontestablement la victoire militaire revient aux forces françaises : aucun des objectifs militaires de l'ALN n'a été atteint. Mais psychologiquement les insurgés ont gagné. Ils ont réussi à médiatiser dans le monde entier le conflit algérien.
Ce qui n'était jusque là que des troubles de l'ordre public devient une guerre civile qui va interpeller les Nations Unies. Le fossé qui séparait musulmans et non-musulmans qui vivaient alors dans le pays s'agrandit.
Les maquis recrutent plus largement. Les élus musulmans modérés qui négociaient avec le gouverneur général Jacques Soustelle et son équipe rejoignent le FLN par conviction ou par peur.
Les négociations sont interrompues. Et tous ces drames vont trouver une classe politique française impuissante à les gérer et qui va s'avancer dans l'impasse qui conduira à la fin de la IVème République.
Et puis on assiste à une radicalisation des protagonistes de ce conflit qui devient également une guerre de religion qui va perdurer 6 ans encore.
Mais ce qui est le plus terrible, et je dirai aussi le plus actuel, c'est que le FLN va faire le constat que tuer des civils, voire même des enfants, de façon aveugle en ville fait plus parler de lui et abonde plus dans son sens qu'un accrochage avec un détachement militaire dans le bled. En août 1955, les actes terroristes les plus horribles ont fait leur irruption dans le monde médiatique. C'est ce qui a désolé Albert Camus et continue de nous désoler.

Je remercie Roger Vetillard pour cette interview et recommande de lire les livres suivant déjà publiés

- Sétif Mai 1945 Massacres en Algérie - Editions de Paris 13 rue saint honoré 78000 Versailles 591 p - ISBN 978-2-85162-213-6
- Sétif, Guelma Mai 1945 Massacres en Algérie Edition revue, complétée et augmentée - Editions de Paris 13 rue Saint Honoré Versailles 610p - ISBN 978-2-85162 -260-0
- 20 août 1955 dans le nord-constantinois - Un tournant dans la guerre d'Algérie ? - Riveneuve éditions 75 rue de Gergovie Paris 75014 Paris - 352 p - ISBN 978-2-36013-095-5
Site Internet GUELMA-FRANCE