EN VOYAGE AUTOUR DE GUELMA

       Il y pleut, il y tonne assez souvent. Tout autour, de beaux pâturages. Une fois par semaine, gros marché de bétail. Eau, herbe, bétail : c'est logique et naturel. La voie emprunte bientôt la vallée de l'oued Zenati, pays jadis, triste et fiévreux, aujourd'hui bien transformé et d'apparence prospère.

Nous traversons l'un des coins du colossal domaine (90000 hectares), concédé à la Compagnie Algérienne, " opération qui fut au point de vue du peuplement français un lamentable échec " (Guide Joanne). Par l'emploi de la main-d'œuvre indigène, la Compagnie en tire de très beaux revenus ; mais elle n'a point ou très peu installé de colons français.

En Algérie et en Tunisie les grandes Compagnies semblent plutôt être ennemies de la colonisation européenne. Nous regardons paître de gentils petits bœufs gris, à la tête et aux membres fins, aux cornes noires, durs au travail, excellents pour la boucherie. Ils appartiennent à la race de Guelma améliorée tous les jours par des croisements judicieux.

On les trouve dans les vallées de la Seybouse et de la Haute Medjerda jusqu'en Tunisie. C'est une des richesses de l'Algérie orientale. Les marchés du Kroubs, d'Oued Zenati (85o hab. européens), de Guelma, de Duvivier (1 900 hab., dont 800 Européens) leur doivent leur importance
La voie ferrée suit d'un peu trop près la rivière. Dans les grandes crues, elle est menacée et parfois coupée. On voit, aux blocs qui parsèment le lit de l'oued, qu'à certains jours d'orage ou de fonte de neige le torrent a des colères sauvages. Deux coudes brusques jettent l'oued Zenati du sud au nord d'abord, puis de l'ouest à l'est, vers Hammam-Meskoutine et Guelma. Hammam-Meskoutine (les bains maudits), avec son établissement thermal ouvert de novembre à mai pour les rhumatisants et les arthritiques, est une des curiosités de l'Algérie.

A l'horizon sud, la Mahouna (1440m) souvent couverte de neige en hiver; autour des sources, une végétation presque tropicale. Une multitude d'orifices en entonnoirs versent, à la minute, 1ooooo litres d'eau presque bouillante (95°). Cent cônes d'éjection de 3 à 5 mètres d'élévation marquent la place des anciennes sources recouvertes aujourd'hui par ces dépôts pétrifiés. On dirait une procession de fantômes géants en burnous blancs. Des couches de dépôts calcaires, de longues et épaisses murailles, sortes d'aqueducs, marquent la direction des eaux après leur sortie des sources ou des lacs souterrains. Le niveau de la nappe aquifère a baissé ; et, en beaucoup d'endroits, le sol caverneux résonne sous les pieds des passants.. Des colonnes de vapeur d'un blanc-bleuâtre montent tout droit comme des fusées, ou s'élèvent doucement en spirales, ou se dispersent au vent. Pour les Arabes, les cônes étranges qui couvrent le sol seraient, une noce maudite foudroyée et pétrifiée par Allah, pour infraction, à sa loi.

Quant à la haute température des eaux elle s'expliquerait ainsi :
" Salomon ayant créé de son vivant des bains pour toute la terre en avait confié la garde à des génies sourds, muets et aveugles .. Mais depuis 2 ooo ans, ils continuent et continueront probablement à chauffer les bains jusqu'à la fin des siècles. "
Se non è vero è ben trovato.

"Vous allez entrer dans la Normandie algérienne ", nous dit un colon.
Les arbres réapparaissent, en effet, les montagnes sont moins dénudées. On en éprouve un véritable soulagement ; car de Bordj-bou-Arréridji et de Biskra à l'oued Zenati le pays est si nu, sauf aux environs de Batna, que l'on est obsédé, attristé par cette nudité.

La vallée de la Seybouse s'élargit autour de Guelma (7000 hab ; 25oo Européens). Des villages prospères ont pu s'y installer là où il n'y avait rien: Clauzel, Héliopolis, Millésimo, Petit, Nador, entourés de vergers, de vignes, de cultures de coton, de fraisiers, de céréales, ou enrichis par l'extraction du zinc. Un arc de triomphe en bois est dressé devant la gare, à l'entrée de Guelma. On attend dans quelques jours la visite du Président de la République dont nous sommes pour ainsi dire les fourriers. Un arrêt de dix minutes nous permet d'écrire et d'expédier force cartes postales à nos amis de France

De Duvivier à Souk-Ahras, la montée est superbe. C'est un vrai tour de force des ingénieurs que d'avoir fait gravir par des rampes, des lacets étonnants, des viaducs, des tunnels, les 700 mètres d'altitude (Duvivier, Souk-Ahras, 780") qui séparent ces deux points.
C'est une des plus belles œuvres de l'art des ingénieurs en Algérie.

Mais, de Duvivier à Gardimaou, la voie - une voie unique - a coûté près de 44oooo francs au kilomètre. A chacun de ses coudes, particulièrement Aïn Affra, à La Verdure, Aïn Sennour, le panorama est grandiose. Le fond, au nord, est formé par la masse noire de l'Edough (1008 m) qui surgit avec ses forêts au fur et à mesure que l'on s'élève.

A l'est, les monts des Beni-Salah sont admirablement boisés. Des aliziers, ou faux-ébéniers, aux belles grappes jaunes, bordent la voie, et des genêts épineux en fleurs forment des lacs d'or dans les clairières de cette sylve nord-africaine. Nous traversons la zone du chêne-liège qui s'étend le long de la mer depuis la Kabylie jusqu'à la Kroumirie incluse. La nature gréseuse des montagnes, l'abondance des pluies, plus grandes là qu'en aucune autre partie dé l'Algérie, sont très favorables à la végétation forestière. L'eau susurre, ruisselle, coule, cascade partout. Elle rend extrêmement fertile la vaste plaine où grandissent Duvivier, Saint-Joseph, Barrai, Mondovi, Randon, Duzerville.

Bône enfin (4oooo hab.), port naturel du vaste et riche bassin de la Seybouse. Des points blancs nous signalent l'embouchure d' Aïn Sennour, on pouvait entendre le soir, il y a encore vingt ans, Saïd (le lion) faisant résonner au loin les échos de la forêt et des gorges de la montagne. Habitants et troupeaux n'ont plus rien à craindre : Saïd est mort.

On voudrait choisir un beau site pour y planter ses pénates pourrait aller s'installer aux environs d'Aïn Sennour, au point de partage des eaux de la Seybouse et de la Medjerda. Il y a là de quoi charmer un enthousiaste de la nature, de quoi le faire rêver sans l'endormir ni le fatiguer jamais. Des sanatoires s'y établiront sûrement sur les flancs du djebel Mcid (1260 à 1408m.) Souk-Ahras (8 000 hab.), l'ancienne Thagaste, la patrie de saint Augustin, renouvelle à l'est, la merveilleuse éclosion de Bel Abbès. Cette petite et si active cité a vu plus que quadrupler sa population depuis un quart de siècle.

Un vieux colon franc-comtois me disait sur le seuil même de sa maison en i883 :
" J'ai vu souvent la hyène venir à ma porte pendant mes repas. Souvent Saïd observait mes allées et venues de la crête des rochers d'alentour. Les doigts de mes deux mains longtemps ont suffi à nombrer
LEROY.

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