Lettre de Eugène Varet écrite depuis sa ferme de l'Oued-Maïz le 30 novembre 1863.

       26 ans que la colonisation à commencé dans la région et le manque de trésorerie se fait toujours sentir. Pour les colons en manque de prêts, la situation est critique et comme les banques ne prêtent qu'aux riches les usuriers font leurs affaires. Nombreux seront ceux qui en désespoir de cause abandonneront leurs terres pour partir vers la Tunisie.

Ci-après une lettre écrite par Eugène Varet à son frère curé de Pouilly-sur-Loire donne la mesure du tragique de la situation

Eugène VARET devant son orangeraie située à l'Oued Maïz


Augustine Varet née Ménard et Eugène Varet (fils)

Photos A.Gisselbrecht

Oued-Maïz, le 30 novembre 1863.

"Mon cher frère.

         Je tarde beaucoup à répondre à ta lettre du 20 octobre quoiqu 'elle m'ait fait beaucoup de plaisir. Je croyais tout bonnement que tu étais fâché contre moi pour quelques mésententes ou quelques pensées mal exprimées dans mes lettres, je vois avec plaisir qu 'il n 'en est rien. Je te remercie de tes conseils que je trouve très justes et ne manquerai pas de les suivre comme tu le dis à l'occasion favorable qui tardera peut être à venir pour les causes que tu connais et que cadet ne pouvait prévoir l'an dernier quand il faisait reculer ma vente. Si. comme tu le dis, il était possible que cette vente se fasse, la grosse à l'un ou l'autre des notaires par l'entreprise de Jules, je te prie de lui en parler dans tes lettres.

        Pour moi, il serait plus avantageux de vendre que d'attendre, car ici, je peux le dire sans vanterie, tous les gens que j'occupe ou avec lesquels je fais des affaires ont grande confiance en moi. Et, malgré cela, il faut toujours l'argent à la main, tout le monde est pauvre, maréchaux, charrons, épiciers, tout le monde a besoin de l'argent comptant ; si vous prenez un domestique ou un manœuvre quelconque il entre chez vous sans soulier, ni pantalon, vous êtes obligés de payer chaque samedi et tout le monde est dans l'état le plus précaire ; les quelques personnes riches préfèrent se faire payer pour placer l'argent à gros intérêts, tu croiras peut- être que je te mens quand je dis que les médecins demandent le prix de leur visite avant de sortir de la maison ; que le pharmacien refuse les médicaments à crédit aux personnes très solvables et bien connues ; que M. le curé, que tu connais par une lettre que je l'ai prié de t'écrire l'an dernier, s'est présenté l'autre jour chez une veuve, mère de famille, le lendemain de l'enterrement de son mari. Comme elle n'avait point d'argent, il se paya de trente francs qui lui étaient dus, en prenant pour au moins une valeur double en mobilier. Triste tableau est celui de notre pauvre colonie qui pourrait produire de quoi nous faire la fortune à fous, si on ne lui refusait pas les avances.

         Quant à nous, nous allons à notre petit train, quelques légères indispositions à l'un ou à l'autre depuis la fin des chaleurs, cela n 'a pas de gravité, nos labours sont à moitié faits. J'ai deux charrues françaises cette année et un bédouin qui fouille par-ci, par-là, à travers la propriété. Avec tout cela, je n ai pu jusqu à aujourd'hui joindre les deux bouts, je doute fort qu'en France j'aurai mieux fait. mes affaires car, en agriculture, il faut plus qu un homme seul pour soutenir une famille. Je suis ici, il faut que je m'y cramponne, si à la fin je ne puis y vivre dans cette propriété, une des plus belles des environs de Guelma, jouissant de toutes sortes d'avantages sous tous les rapports, de la position, de la salubrité, de la facilité d'exploitation, je louerai et j 'irai dans une ville soit Guelma ou Bône pour y gagner ma vie par le travail de mes bras ou quelque petit commerce. De cette manière, je conserverai au moins la propriété à ma famille, mais c 'est de l'argent, toujours de l'argent ; j'ai acheté l'autre jour 3 hectares et demi, 350 francs, je ne pouvais laisser cela à un autre qui aurait pu me gêner beaucoup pour l'intérêt à 10% payable par trimestre d'avance... ".

         Je te prie, mon cher frère, de bien vouloir me répondre dès que possible sur tes possibilités , avec mon affection

M. Eugène Varet

Collectif des Guelmois site internet GUELMA-FRANCE