SI GUELMA M'ÉTAIT CONTÉE ..
. RÉSEAU DE CHEMIN DE FER DU BÔNE-GUELMA ET PROLONGEMENTS

La compagnie des chemins de fer Bône - Guelma et Prolongements est une des plus importantes de l'Algérie et l'unique en Tunisie. Cette compagnie qui a, à sa tête, un Conseil d'Administration d'élite, est exploitée d'ulle façon particulièrement soignée, par un personnel aussi intelligemment zélé que bienveillamment attentionné et convenable (c'est avec plaisir que l'on se plaît à le reconnaître).

La compagnie débuta le 1er octobre 1876 par l'ouverture de la section de Bône à Duvivier comprenant 54,739 km de voie, que nous décrirons, dans l'arrondissement de Bône, après avoir présenté à nos lecteurs une partie du Conseil d'Administration, dont le siège social est 8, rue Lavoisier, Paris.
Président honoraire : M. Ch. Géry ; Président: M. Picot; Vice-président: M. Charles.
Membres : se compose de 15 personnes.
Comité : Trélat Président, entouré de 9 responsables
Direction de la Compagnie : M. Saint-Romas, Directeur Général des réseaux algérien et tunisien, et deux ingénieurs et nombreux assistants.

Le tronçon de Bône à Duvivier traverse une région particulièrement fertile. Après avoir dépassé les ateliers, autrefois considérables, de la Compagnie de chemin de fer, on pénètre dans la petite plaine de Bône, que dominent, à l'Ouest, les massifs de l'Edough, les collines d'Hippone et des Karézas. A l'Est, la Seybouse serpente au milieu des tamarins et des joncs séparant la " Petite Plaine" de la " Grande Plaine" de Bône. Puis elle s'engouffre sous le pont de la route qui dessert le village de La Calle pour aller se jeter dans le golfe de Bône. Nous retrouverons cet oued Seybouse, que les Romains appelaient Ubus ou Rubicatus, entre les villages de Mondovi et Barral; et nous ne le reverrons qu'au petit bourg de Medjez Amar (ligne du Kroubs) où il se subdivise en ses deux branches mères : l'oued Cherf et le Bou-Hamdan.

A droite de la voie, et à trois kilomètres de Bône, la Basilique de SaintAugustin dresse ses deux graciles minarets que renforce un dôme majestueux, au milieu d'un immense bosquet d'oliviers au feuillage chatoyant. Après avoir passé le pont jeté sur le canal de dérivation de l'oued Boudjimah, qui conduit ses eaux à l'embouchure de la Seybouse, on croise la voie du Bône - Mokta - Saint Charles. Et, toujours au milieu d'exploitations maraîchères bordées de haies d'eucalyptus, le train s'arrête à l' ALLELICK, où quelques fermes très bien tenues et exploitées ont acquis une importance très appréciable.
Ensuite, au milieu d'une double rangée d'eucalyptus (que l'on peut appeler à juste titre les assainisseurs), nous arrivons au village de Duzerville, qui groupe ses maisons blanches dans le tapis vert d'une immense plantation de vignobles, dont les plus importants sont ceux du domaine " La Lorraine If, créé et exploité par l'actif M. Raison.

DUZERVILLE fut le lieu de la première exploitation agricole due au général d'Uzer. Ce centre a pris une extension considérable. Le village, dont la population européenne atteint 782 habitants, est administré par M. Raison, maire. C'est surtout un pays de vignobles, qui s'étend au-delà d'El Hadjer, petit hameau situé à quatre kilomètres, et jusqu'aux collines de Karézas.

A Duzerville, la route de Bône bifurque pour se diriger sur les villes de Souk-Ahras et Guelma. Un petit affiuent de la rivière coule à l'ouest du village, c'est la Meboudja. Des fermes très importantes s'aperçoivent tout autour du village et sont ordinairement des exploitations vinicoles.
Saint-Paul, qui vient après Duzerville, sur la voie, est une agglomération de fermes importantes; c'est de Saint-Paul que part un tronçon du chemin de fer du Bône - Guelma, se dirigeant vers le village de Randon par Daroussa.
Après une halte à Oued Sba, on rentre en gare de Mondovi, à 24 Km de Bône.

MONDOVI: chef lieu de canton assez important. Le village, créé en 1848, fut érigé en commune de plein exercice par décret du 22 août 1861. Il compte actuellement 1214 Européens et son maire est M. Dominique Bertagna.
C'est dans les environs que se trouvent les deux plus importantes exploitations de la région de Bône. Le Guébar-el-Aïoun, où un magnifique château dû à l'initiative de feu Jérôme Bertagna dresse ses donjons imposants, est d'une prospérité réelle. Il rivalise avec le " Chapeau de Gendarme ", ancien domaine de la Banque d'Algérie. Ce sont deux exploitations modèles qui fournissent des quantités considérables d 'hectolitres de vins très réputés. Barral, qui fait partie du canton de Mondovi, est la station suivante; sa population atteint 312 habitants et est administrée par M. Sabatier, maire. La voie, qui est constamment abritée par des massifs d'eucalyptus gigantesques, débouche alors à SaintJoseph, anciennement siège de la Commune Mixte des Zerizer Beni Salah, qui fait partie de la Commune Mixte des Beni Salah.
Dans le canton de Mondovi, il faut encore comprendre:

NECHMEYA et PENTHIEVRE, qui sont deux communes de plein exercice de 170 habitants, administrées, Nechmeya par M. Morio, et Penthièvre par M. Meyer, maires.

Enfin, après Oued Frarah et Bou Daroua, arrêts sans importance, le train débouche à Duvivier, point d'intersection important.

DUVIVIER, qui porte le nom du fameux général bien connu à Guelma, est un chef lieu de canton, érigé en commune de plein exercice par décret du 22 août 1861. Son nom arabe est Bou Chougouf. La population est de 1575 habitants. Le maire est M. Torras.
Ce centre est établi dans une région très fertile, arrosée par la Seybouse et l'Oued-Sfa. Duvivier a été, à l'époque romaine, à cause de sa situation stratégique, un carrefour important ainsi que l'attestent d'ailleurs les vestiges de la voie romaine allant à Announa, Tifech et Thagaste. La région, bien que très courue, est encore fort giboyeuse et les variétés de gibier y sont nombreuses. On rencontre bien encore dans les forêts du Kef el Djemmel, que les chasseurs guelmois connaissent bien, quelques cerfs et quelques daims.
De ce même pic, Kef el Djemmel, le panorama est merveilleux: à droite, la baie de Bône, devant, la plaine, et tout au fond, la chaîne de l'Edough, avec le pic du Chaïba (la vieille). La région est surtout complantée d'oliviers qui lui constituent une richesse fort appréciable. Le pont de Duvivier est un hameau dépendant de Duvivier.
Il faut encore comprendre dans le canton de Duvivier:

AIN-THAMIMINE : à 14 kilomètres de Duvivier. C'est un village assez riche, grâce à ses pâturages, qui compte quelques fermes importantes.

MEDDEZ-SFA, où les usines pour la fabrication du plâtre du Bou-Kricha, appartenant à M. Esbérard.
Nous aborderons une autre partie du voyage avec le réseau Bône - Mokta Saint Charles. Mais revenons à notre train de Guelma : nous avons laissé la voie du Bône-Guelma à Duvivier. Après ce village qui se trouve à l'intersection des lignes de Tunis, Bône et Constantine, le train s'éloignant à droite, atteint le village de Nador.

NADOR : cette station a été assez importante à cause du charroi du minerai de cette région. Nador, ou mieux N'dhor, signifie en arabe" l' effigie, vedette, observateur " (ce nom se retrouve plusieurs fois dans la nomenclature des centres et villages algériens). Ici, il indique le point culminant entre la vallée de la Seybouse, de la région de Bône, et la vallée de la Seybouse de la région de Guelma.
Au fond, une ligne bleue indique la Méditerranée qui borde le massif de l'Edough en des tons estompés. Dans le massif montagneux qui s'enfonce vers le sud-ouest, la mine du Nador, exploitée par la Société Belge de la Vieille Montagne, renferme des minerais de plomb, de zinc et d'antimoine.
Les gisements de calamine assez considérables en constituaient surtout la principale richesse.
C'est dans ces parages que se trouve l'ancienne plâtrière exploitée par notre concitoyen Monsieur Rossy.

Dans cette région, l'oued Alia, affluent de la Seybouse, sépare la commune mixte du Cherf, de la commune de la Séfia et de celle de Petit; là est l'important domaine de l'oued Halia. Si l'on poursuit la piste qui dépasse la mine du Nador, on atteint à trois kilomètres au delà, la route qui conduit à l'oued Chaham, qui prendra le nom de Villars et le village de Laverdure.

On rencontre encore, dans cet endroit, des vestiges de la civilisation romaine, en l'Hammam-N'Baïls, source thermale sont les propriétés curatives sont très en honneur chez les indigènes de la région.
La gare suivante est Petit.

PETIT: Commune de plein exercice depuis 1877. Sa population est de 1 048 habitants. Le maire est M. Julia. C'est un pays très riche en olivettes, qui compte plus de 60 000 pieds d'oliviers. Petit porte le nom du célèbre colonel Petit qui fut tué au siège de Zaâtcha (Biskra) lors de la conquête. Dans la commune de Petit, est le hameau de Bled-Ghaffar, qui est situé à 8 kilomètres du village de Petit, et dont la population atteint 342 habitants. Le douar des Béni Maârmi abrite 2000 indigènes environ.
La station suivante est Millesimo.

MILLESIMO est aussi une commune de plein exercice (1868), qui compte 3842 habitants et dont le maire est M. François Gerbaulet.
La région, où les pâturages abondent, est très fertile; elle est arrosée par les oueds suivants : l'oued Seybouse, l'oued Maïz (des chèvres) et l'oued Bou Zemba.
C'est dans cette contrée qui s'étend sur un périmètre de plus de 30 kilomètres, que s'étendent des prairies fraîches et abondantes qui donnent l'herbe nécessaire à l'élevage des troupeaux considérables de cette remarquable race bovine, à robe très claire, que l'on appelle : les bovins de Guelma.

GUELMA: C'est à Guelma que s'arrêta, le 23 avril 1877, le deuxième tronçon du Bône - Guelma de Duvivier à Guelma. Il mesurait 53 kilomètres et 305 mètres de voie. Le troisième tronçon de cette ligne partit de Guelma jusqu'à la station d'Hammam Meskoutine, le 29 décembre 1878. Cette station est seulement distante de 19 kilomètres 537.
La première station après Guelma est Medjez Amar.

MEDJEZ AMAR : Cette petite station, à 13 kilomètres de Guelma, a une population de 449 habitants. La propriété la plus importante est celle créée par M. Clouet des Perruches. La gare de Medjez-Amar dessert le village de Clauzel, dont il fait partie, et le bourg Aïn Amara, qui est le siège de la commune mixte de l'oued Cherf.

CLAUZEL : Commune de plein exercice (1874), elle se situe à une vingtaine de kilomètres de Guelma. Sa population est de 2848 habitants, administrée par M. Sadeler, maire. C'est sur le territoire de la commune de Clauzel que l'oued Cherf, après avoir reçu les eaux de l'oued Bou Hadamm, prend le nom de Seybouse.

Le hameau de Aïn Saint Charles (400 habitants) est à 800 mètres de Clauzel. Le pays est très fertile et très giboyeux.

OUED CHERF (commune mixte), dont le siège est à Aïn Amara, est du ressort de la justice de paix de Guelma et de celle de l' oued-Zénati. Aïn Amara dépend de la commune de plein exercice de Clauzel, sa population atteint 200 habitants.

L'Oued-Cherf est une commune mixte très importante administrée par M. Bardonat, et dont la population atteint 25945 habitants. Sa superficie est de 2078 hectares, la plupart en pâturages ou en forêts fort giboyeuses. La commune de l'Oued-Cherf possède, sur son territoire, une quantité considérable de ruines numides et romaines, qui fera l'objet d'un prochain article ("Les ruines romaines de l'Oued-Cheri). La commune mixte comprend dix douars et des centres assez importants. Taya est sa gare de chemin de fer.

LAPAINE, dans le douar Kehzzara, est un centre de colonisation sur la route de Guelma à Sédrata, à 17 km de Guelma; sa population atteint déjà 87 habitants français. L'adjoint spécial est M. Messerschmidtt.

GOUNOD, centre remarquable par son altitude (près de 800 mètres), station estivale exquise, dont la population est de 149 habitants colons et dont l'adjoint spécial est M. Léopold Petit. Le village de Gounod est voisin des marbrières de la Mahouna, qui méritent une mention spéciale. La Mahouna est une montagne qui se dresse au sud de Guelma, à 1328 mètres d'altitude (rappelons que Guelma est à 280 m d'altitude). Les marbrières et les carrières de la Mahouna sont d'une richesse inouïe: les marbres de toutes les couleurs, depuis le blanc de Paros jusqu'aux nuances tendres, rose, mauve, violet clair, y sont en abondance au milieu des plaques d'onyx translucide, presque opalin. De nombreuses carrières ont été ouvertes dans le flanc de la Mahouna ; les plus importantes sont celles de Calama, de Suthulle, de Saint-Augustin. de Jugurtha, de Boisé-Romain, de Gounod. etc.

Ajoutons à toutes ces richesses, toujours dans la même région de Guelma, un gisement d'une pierre noire admirable pour la sculpture, et dont on peut admirer le grain fin et la valeur artisanale dans les monuments funéraires exécutés par les artistesmarbriers de la maison Barnier et de l'entreprise Fischel au cimetière de Bône (sépulture Maignant, etc)

Nous nous étendrons plus longuement sur les marbrières de Guelma dans une prochaine édition. Ces richesses sont dignes des descriptions les plus détaillées. D'ailleurs, aucun pinceau ne peut rendre fidèlement le ton exact des admirables marbres que l'on y extrait. N'oublions pas de noter, à quelques centaines de mètres du sommet de la montagne, le " Puits de Jugurtha" : une excavation profonde de plus de 50 mètres, où les chauve-souris ont élu domicile. Les flancs de la montagne sont très giboyeux. La station suivante dépend encore de la commune de Clauzel. Il s'agit de Hammam Meskoutine.

HAMMAM MESKOUTINE, que l'on traduit par" le bain des damnés ", mais qui est exactement Hammam Meskoutine, les thermes dégagent une odeur fétide, à cause précisément des émanations de l'acide sulfhydrique, ou hydrogène sulfuré, qui se dégage de certaines des sources dites sulfureuses. Ici s'adapte aussi la légende des cônes de la tribu des Béni-Khélifa. Il existe des dizaines d'interprétation de cette légende que nous narrerons ultérieurement. Cette région est d'une richesse thermale remarquable; on y rencontre des eaux sulfureuses, des eaux alcalines, toutes eaux minérales enfin, contenant de la lithine, du manganèse, du protoxyde de fer, des carbonates divers, des phosphates, etc. La puissance calorifique de quelques-unes de ces sources est considérable. Aujourd'hui, on y rencontre un hôtel des plus confortables, dont notre ancien concitoyen M. Mercier est l'aimable directeur-propriétaire.
Un hôpital militaire où l'on obtient des cures assez remarquables a également été construit, comme à Hammam Righa (dépt Alger).

Plus loin, on rejoint la station de Taya.

TAYA : toujours sur le territoire l'oued-Cherf mixte, offre des grottes intéressantes; en même temps que les restes d'une ancienne église du Ve siècle. On y trouve des dédicaces au dieu des cavernes, le dieu Bacax. Nous avons encore à décrire, pour compléter le canton de Guelma, les centres importants d'Héliopolis, Kellerman, Guelaa-bou-sbaa et Enchir Saïd.

HELIOPOLIS : commune de plein exercice (1868) d'une population de 3224 habitants, dont le maire est M. 1. Valibouze, ce coquet village, à 5 km de Guelma, est des plus attrayants. Ses olivettes sont très riches, ainsi que ses vignobles. La commune possède de nombreuses ruines romaines dont nous avons déjà parlé. A remarquer encore les sources du Hammam Ali, très fréquentées par les indigènes.

KELLERMAN est aussi une commune de plein exercice, de 2 868 habitants, dont le maire est M. Benjamin Poggio Ce village est situé à 6 km de Guelma. C'est un centre agricole et vinicole assez important.

GUELAA BOU SBAA : Comnune de plein exercice, voisine du magnifique et giboyeux Fedjoudji, à une dizaine de kilomètres de Guelma. Sur la route départementale de Bône à Constantine. Population totale de 1 443 habitants, dont 140 Français. Centre agricole et vinicole. Ruines de l'ancien domaine de Servillius.

ENCHIR SAÏD, qui signifie en arabe "la ruine du bonheur", ou plus exactement "la ruine heureuse", ou "ruine fortunée", est une commune de plein exercice de 1 706 habitants, dont une cinquantaine de Français. Le maire est M. Gauthier. Ce village est situé à 17 km de Gastu, sur la route de Guelma à Philippeville par Jemmapes. La commune est riche en olivettes et en forêts de chênes-liège.

Nous arrêtons là ce merveilleux voyage et prochainement, nous traiterons le canton de Souk-Ahras, de Philippeville, de Jemmapes, de Constantine, d'Aïn Beida, d'Aïn Mlila, et bien d'autres encore.

En 1930, le journal L'Illustration écrivait, et ce sera notre conclusion : " Le réseau Bône - Guelma est avant tout un réseau minier. Les minerais de fer de l'Ouenza et les phosphates du Kouif contribuent pour plus des trois quarts au trafic général du réseau. Les transports en petite vitesse sur l'ensemble des réseaux ont augmenté dans des proportions considérables. Le nombre des tonnes transportées, qui atteignaient 2 millions de tonnes en 1916 après la reprise du réseau Bône Guelma, s'est élevé à 4,2 millions de tonnes en 1928. Le tonnage kilométrique est passé, pendant la même période, de 280 000 tonnes à environ 630 000 tonnes.

Les trains de voyageurs assurant le service Constantine - Guelma - Bône et Tunis (un train de jour, un train de nuit) sont assurés maintenant par des voitures à boggies munies de l'éclairage électrique, du chauffage à la vapeur et du frein continu. Ces trains comportent des wagons-lits et des wagons-restaurant.

On a dit de l'Algérie qu'elle était le premier studio cinématographique du monde. On a pu dire aussi du réseau de chemin de fer algérien qu'il était le réseau touristique par excellence. Il dessert en effet, par les voies ferrées et leurs correspondances automobiles, les sites à la fois les plus divers et les plus beaux de l'Algérie. "

Gilles MARTINEZ
Source: L'Oriental Guide - Edition 1909