PORT VENDRES 1962

         Près de quarante ans ont passé depuis les "événements" d'Algérie mais l'actualité montre que les blessures ne sont pas encore cicatrisées. A l'heure où les politiques français osent enfin parler de la torture, où des livres sont publiés sur le sujet, le pardon, l'oubli, ou au contraire la mémoire, s'avèrent toujours sélectifs.
             Ceux qui n'ont rien oublié sont les Français d'Algérie. Dans notre département comme dans d'autres, l'accueil de ces milliers de "réfugiés", qui s'estiment "expatriés" et non "rapatriés" -la nuance est importante: pour les pieds-noirs, la vraie patrie, c'était l'Algérie -ne s'est pas fait sans heurts. Les pieds-noirs ont souvent vécu l'humiliation d'être traités comme des immigrés (plus d'un se souvient du "patta negra" reçu à l'école). Les catalans, de leur côté, ont été blessés par l'attitude d'une caste fière qui, forte de cet esprit pionnier qui avait fait recette "là- bas", avait l'arrogance de réussir parfois mieux qu'eux, en (re)partant de zéro. Mais ce n'est pas à cela que s'est attachée notre enquête. Parce que dans le même temps, on a été "sensible à la détresse de ces milliers de gens "terracinés", terrassés par la perte de leur terre et jetés, hagards, sur les quais de Port -Vendres. Au fil des années, les mariages, les associations, ont mêlé ces sangs méditerranéens. Chacun a fait sa petite cuisine. La cuisine, tiens, un bon moyen d'échanges, d'intégration, mine de rien. Les Catalans, aux goûts très éclectiques, ont apprécié les brochettes de merguez, le couscous. Une recette contre une autre, la vie a pris le dessus... Beaucoup d'eau a coulé à Port-Vendres depuis ce fameux été 62. Aujourd'hui, seul l'accent permet de distinguer les uns des autres. D'ailleurs, les pieds-noirs que nous avons rencontrés se disent plus catalans que pieds-noirs.
             Leurs témoignages racontent des histoires, résument des parcours qui, qu'on le veuille ou non, font partie de l'histoire du département et de notre patrimoine au même titre que Jacques 1er, la croix du Canigou ou les sardanes. Leur histoire est, a fait la nôtre. Il est temps de l'écrire, quarante ans après.
Catherine Betti
            1962. le roi d'Espagne se marie, Le festival de Cannes bat son plein et l'Algérie Française vit ses dernières heures. Les évéments, comme on dit, concernent de plus en plus la métropole, sur le point d'accueillir "les français de là-bas, PORT-VENDRES,premier port en terre française; seera un lieu majeur d'accueil dans l'héxagone. Cette époque a laissé de vagues stigmates. Les témoignages ces expatriés ne laissent aucune place à la polémique aujourd'hui . Tous se sont largement fondu dans le payasage Catalan tous ont tourné la pagenous avons rencontré deux pieds-noirs, qui ce fameux été 1962, ont posé les pieds sur les quais port-vendrais sous l'œil perplexe des quelques 3800 habitants du village. Voici quelques tranches de vie sur cet exil vieux de quarante ans. Anecdotiques ou pathétiques, elles font largement partie de l'Histoire, et de notre Histoire.

           Mais, c'est mon bateau ! Yves Campillo ne détache pas son regard de la photo.C'est une image publiée par l'indépendant en 1962, retrouvée dans les archives du journal. Sur ce chalutier, ils étaient une bonne cinquantaine à faire la traversée jusqu'à Port-Vendres, avec une escale à Alicante, une autre à Valence, puis à Barcelone. "On a fini par s'arrêter ici, c'était le premier port français." A Beni Saf, les Campillo sont pêcheurs de père en fils depuis quatre générations. "Chez mon père, ils étaient quatre frères et quatre sœurs et les filles ont toutes épousé des pêcheurs. A cette époque, Beni Saf était le premier port de pêche en Algérie. On était même le premier fournisseur d'anchois de Collioure" se souvient Yves Campillo. Et puis, en juin 1962, des soldats 'algériens sont venus prendre possession de sa maison Campillo. La famille demande à Yves, vingt-trois ans, de prendre la mer avec femmes et enfants. Adieu l'Algérie, bonjour la nostalgie. Mais les souvenirs, même tenaces, ne sont pas larmoyants. Yves Campillo rit encore de ces parties de pêche où l'équipage s'abritait sous le "toldo", cette grande bâche qui protégeait du soleil. "Le climat, c'est important pour la convivialité. un soir; on posait les chaises devant la porte de la maison et on prenait le frais. C'était presque une vie de communauté, on cuisinait pour les voisins, on partageait la mouna à Pâques. Après la pêche, on faisait le caldero, un plat de poisson qui ressemble à la bouillabaisse. Sur le bateau, l'équipage était européen, juif et arabe, on n'attachait aucune importance à l'origine des gens. Croyez-moi, le mot raciste n'a jamais existé chez nous."
LES PIEDS-NOIRS ONT-ILS "INVENTÉ" LA PÊCHE ?
           Arrivée à Port-Vendres, la famille Campillo se reconstitue peu à peu. Et reprend la pêche, le seul métier qu'elle connaisse. Yves Campillo sera le seul à rester au port. Les autres chalutiers Campillo sont disséminés le long de la côte, autour de Port -la- Nouvelle. Forcément, à Port-Vendres, quand l'hiver pointe son nez, le "toldo" n'est plus de rigueur. Comble de malchance, l'hiver 62/63 sera l'un des plus rigoureux du siècle. Port-Vendres est sous la neige. Mais ça n'empêche pas Yves de partir à la pêche, avec son oncle. "Il faisait tellement froid que les filets remontaient désespérément vides. On a quand même attrapé quelques poulpes, qui gelaient sur place, dès qu'ils touchaient le pont. Mon oncle m'a dit: "mon fils, mais qu'est ce qu'on fait là ?"" Sans se décourager, les Campillo ont continué. D'autres pieds-noirs, qui avaient eu la "chance" de ramener leur chalutier en métropole, ont vécu de la pêche à Port-Vendres. On raconte volontiers que ce sont eux qui auraient "inventé" la pêche à Port-Vendres.
c'est vrai, le lamparo, qui était jusque-là une pêche traditionnelle locale, a connu un essor considérable avec les pieds- noirs.
             C'est encore vrai, le port de pêche s'est développé au milieu des an- nées 60. Les expatriés d'Algérie ont sans doute beaucoup apporté aux techniques de pêche. Mais peut-être serait-il temps de tordre le cou à cette légende qui impute aux pieds-noirs l'essor de la pêche à Port-Vendres. c'est d'ailleurs ce type de malentendu qui génère, encore aujourd'hui, quelques réflexions bien senties à l'égard de ces "champions du monde" sans qui le port de Port-Vendres n'aurait jamais existé. Un chiffre à méditer: de 3 800 habitants en 1962, Port-Vendres est passé à 6 000 aujourd'hui. Si certains pieds-noirs ont fait leur vie à Port-Vendres, on ne peut pas parler de raz-de-marée...
"Ce qui nous a sauvés, au début, c'est le travail, reconnaît Yves Campillo ; ça nous a aidés à mettre la rancune en veilleuse.
            Moi, dès que je suis arrivé ici, j'ai arrêté de parler de politique. A quoi ça servait de ressasser alors que notre sort était réglé ?" S'il a aujourd'hui rangé ses filets pour savourer sa retraite, Yves n'a pas quitté la mer. Bénévole à la Société Nationale de Sauvetage en Mer, il obtient, en 1998, le prix du marin de l'année. Et ce sont ses copains, fiers comme Artaban, qui vous montrent le prix, dignement encadré " dans le petit bureau de la SNSM à Port- Vendres.
" A L ECOLE, LA FRANCE, C'ÉTAIT LE PARADIS"
            On ne sait pas combien ils étaient, amassés sur ces paquebots, entassés sur des chalutiers, à toucher la terre port-vendraise cet été de 1962. Le 6 juin, on estime à presque 20000 le nombre de pieds-noirs attendus à Port-Vendres avant la fin du mois. Les paquebots El Mansour , El Djezair, Ville d'Alger effectuent d'incessants aller-retour à travers la Méditerranée. Et déposent inlassablement des flots de voyageurs rendus hagards par un voyage éprouvant et, surtout, par l'inéluctable perte d'un pays, d'une région dont ils n'auraient jamais imaginé qu'elle puisse leur échapper, du moins si rapidement. Ces voyageurs-là, ceux de 1'été 62, ceux qui ont attendu le dernier souffle de l'Algérie française, ont eu une vingtaine d'heures de traversé pour encaisser la désillusion et admettre que quelques valises de linge constitueraient leur mise de départ dans un nouvelle vie. Henri Broto a assisté à l'arrivée des pieds-noirs. Son père, né à Port-Vendres: était navigateur sur les paquebots qui assuraient les liaisons régulières entre la France et l'Algérie. "Mon père ne parlait que le catalan; et puis, un jour; à l'occasion d'une escale à Alger; il est tombé amoureux de ma mère et du pays. C'est là-bas que suis né. A l'école, on apprenait beaucoup choses sur la France. C'était notre patrie on imaginait des collines verdoyantes, des petits bistrots, des guinguettes; on savait la Marseillaise par cœur:" Grâce a métier de son père, Henri Broto vient régulièrement sur la côte catalane. Il rencontre même sa future épouse et, en 1959, le jeune couple fait son voyage de noces en Algérie. Malgré les bombes, sa femme veut vivre là-bas. De cet été 1962, Henri Broto n'a rien oublié. "j'ai vu cette tristesse infinie dans les yeux des plus âgés. Ce dêsespoi1; c'était insoutenable. Les plus jeunes, eux, arrivaient dans un monde totalement inconnu, et le contexte occultait largement la vision bucolique que nous avions de la France. De toute façon, nous n'avons jamais été des rapatriés. Nous étions, des expatriés. Il Dernier sujet sensible presque quarante ans après l'exil, la terminologie qui veut que l'on tamponne le pied-noir du sceau de "rapatrié". Le mot fait encore bondir. Cette mère-patrie, la plupart des pieds-noirs ne la connaissaient qu'à travers les manuels scolaires. "Un rapatrié, c'est celui qui retourne chez lui. Un expatrié, c'est celui qui quitte sa patrie. C'est ce que nous avons vécu. Tant pis si Le Petit Larousse donne du "rapatriés" aux Français d'Algérie. ..

Collectif des Guelmois GUELMA-FRANCE Terres Catalanes mars 2001