PASSAGE DE LA SEYBOUSE 15 NOVEMBRE 1836
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       De Nechmeya aux bords de la Seybouse, où l'armée allait établir son troisième bivouac, la distance n'est pas fort considérable; mais il fallait, pour y arriver, franchir la première chaîne du petit Atlas, et faire passer le bagage sur un terrain abrupte, rompu en beaucoup d'endroits et profondément ravinés par les eaux pluviales.
       Les compagnies du génie avaient beaucoup à faire pour triompher des obstacles naturels qui arrêtaient à chaque instant notre marche; et l'armée, qui elles ouvraient un chemin praticable dans ce chaos de rocs escarpés, de pentes rapides et de crêtes tourmentées, ne foulait pas une toise de terrain qui n'eût été arrosée des sueurs de ces infatigables soldats.

        Nous arrivâmes enfin au sommet de la montagne dans l'endroit qu'on appelle Fedjouz, ou les Cols, parce qu'en effet il s'y trouve plusieurs passages entre les pics qui couronnent la crête de l'Atlas. De celui de ces cols que les Arabes nomment el ouara, une perspective magnifique vint frapper nos regards, et fit oublier un instant l'ascension pénible par laquelle il nous avait fallu l'acheter, Un horizon d'une étendue considérable s'y développait en tous sens; ct de ce point élevé l'armée pouvait apercevoir la route qu'elle venait de suivre, et aussi celle qui restait à parcourir',encore. Vers le nord, entre les montagnes du Cap de Garde (Ras el Hamrah) et le Cap Rosa, se déployait la vaste plaine de Drean, qu'on aurait confondue avec les eaux de la Méditerranée sans la blanche bordure de sable qui l'en sépare. A l'ouest, au pied du Mont Edough, on pouvait distinguer une partie des maisons de Bône; badigeonnées à la chaux pure, selon l'usage général du pays, elles semblaient, vues à cette distance, une éblouissante nappe de neige, ou plutôt une avalanche tombée de la haute montagne qui domine la ville. En deçà, et sur le premier des nombreux mamelons (lui précèdent l'Atlas, s'élevait le camp de Drean; un peu à l'ouest de celle position, le lac Fezzara, dépassant le massif isolé du Cap de Garde, s'étendait jusque dans le prolongement que la plaine de Bône pousse vers le golfe de Stora.
        La beauté de ce spectacle ne put longtemps fixer notre attention. Le soldat, comme le voyageur, regarde surtout devant lui; et, dans la circonstance où nous nous trouvions, celte tendance de l'humanité à se préoccuper principalement de l'inconnu, recevait une nouvelle force de l'importance et de la nature du drame où chacun de nous allait avoir à jouer son rôle. Aussi, ce fut avec une avidité inquiète que nos regards se portèrent en avant, vers le théâtre des scènes militaires qu'il était naturel de prévoir dans une expédition de ce genre. Toute l'attention fut concentrée sur les lignes de hautes montagnes qu'il nous faudrait bientôt franchir. A l'aspect de ces grands obstacles de la nature, on s'efforçait de deviner le parti que les hommes en pouvaient tirer pour nous disputer le passage. Mais dans cette recherche des chances défavorables, on oubliait déjà le plus terrible des dangers qui nous menaçaient, le plus cruel des ennemis que nous aurions à combattre: la pluie. Car, en ce moment, les nuages couraient moins épais et moins sombres au-dessus de nos têtes; et l'azur du ciel que nous commencions à revoir, avait ranimé l'espérance dans tous les cœurs. Calme perfide jeté entre deux tempêtes comme pour nous encourager à continuer une entreprise qu'il était encore possible de remettre sans honte!

       Du haut du col de Mouana nous apercevions dans la deuxième chaîne le djebel Mahouna. Une partie de l'armée était déjà établie depuis plusieurs jours au pied de cette montagne, sur la rive gauche de la Seybouse, non loin des ruines de Kalama, ville romaine, dont le nom se retrouve dans celui de Guelma, par lequel les Arabes désignent aujourd'hui cette localité. Plus à l'ouest était le Djibel Sadah (montagne du Bonheur), sur lequel passe la route de Constantine. Cette importante position est déterminée à une grande distance par le mamelon d'Announah, dont la végétation d'un vert glauque et ressortir une large ligne blanche qui le coupe verticalement, et qui est produite par un arrachement de terrain. Au-dessous de ce mamelon était le gué de Medjez el Hammar, position bien connue puis par le camp de ce nom que le général Danrémont y a fait établir.
Á nos pieds s'étendait une vallée assez étroite où coulaient les eaux de la Seybouse. Dans ses tours capricieux, cette rivière tantôt traverse l'Atlas par d'énormes coupures, tantôt serpente entre deux chaînes au milieu des tamarises, des lauriers-roses et des oliviers sauvages. En quittant Bône, nous l'avions vue se jeter dans la mer presque sous les murs de cette ville; au delà des hautes montagnes que nous apercevions, nous devions la retrouver encore sous le nom de Oued Zenati qu'elle porte dans son cours supérieur.

La descente de la première crête du petit Atlas s'effectua par une gorge large et peu accidentée 'on appelle Bous _ba, et qui se réunit à celle qui part du col d'Askoure, à l'endroit nommé par les arabes Djebel Bous bâ Au point d'intersection de ces deux espèces de vallées (dont la dernière sert de lit au Bou Hammam(rivière que nous retrouverons un peu plus loin), était un amas de décombres dans un état de bouleversement qui semblait défier l'examen le plus attentif. Cependant il subsistait quelques restes de remparts en briques, un angle de muraille flanquée d'une tour ronde, plusieurs chaînes de pierres de taille encore debout, mais dont les remplissages intermédiaires avaient disparu.
C'est peut-être là qu'il faut chercher l'emplacement de l'ancienne Tibilis; et si le nom de cette cité romaine tire son origine du mot tibulus (espèce de pin), il n'est pas inutile de faire remarquer que de nos jours on trouve encore ces sortes d'arbres en grande quantité sur les crêtes environnantes.

A Hhammam eI Berda, le bain du bât (les Aquœ Tiblùtanœ), le long de la voie romaine, nous vîmes les restes d'anciens thermes, dont deux bassins à peu près détruits nous ont offert quelques échantillons d'une mosaïque assez commune. La température de l'eau qu'ils contenaient était alors de 28 degrés centigrades; celle-ci sourd de plusieurs côtés; mais le jet le plus volumineux traverse une large terre plate, placée au fond du bassin, par deux trous qu'une mince cloison sépare. Sa force d'ascension est assez considérable, et de gros cailloux, que nous avions fait entrer dans les ouvertures, ont été violemment rejetés à la surface, quoique l'eau ait dans cet endroit une profondeur d'environ deux pieds et demi.

Des ruines qui paraissent provenir de l'ancien établissement thermal sont dispersées autour des bassins. Un mamelon situé à gauche de la route, et sur lequel on a établi depuis le Hhammam el berda était aussi couvert de débris de constructions, parmi lesquels on a remarqué une espèce de mortier en marbre, où l'on voyait une inscription beaucoup trop mutilée pour qu'il fût possible d'en déterminer le sens. En déracinant un olivier qui avait poussé sur une tombe romaine, on a trouvé une épitaphe faite par une certaine Benigna en mémoire de son époux Terentius, qui avait été intendant Tabularius de C. Servlius Macr. Après le Ci git (Hic situs est), on lisait la formule Sit illi terra levis " que la 'terre lui soit légère ". Ce nom propre de Benigna indique suffisamment que ce monument appartient à l'époque chrétienne. On a trouvé encore dans le même endroit quelques médailles : nous en avons vu une en argent de l'empereur Adrien, et une en bronze, petit module, de Constantin le Grand.
A l'époque de l'année ou nous nous trouvions (en automne), il était impossible d'apprécier toute la beauté du site de Hahmmam el Berdâ. Nous avons revu cet endroit plusieurs mois après l'expédition, et nous avions peine à le reconnaitre. Un camp de travail y était alors établi. La garnison de Nechmeyah et celle de Guelma s'étaient accordées à l'appeler la nouvelle Capoue, désignation qui paraitra un peu hyperbolique à ceux qui ne savent pas tout le prix de l'ombrage et de l'eau dans ce climat brûlant.
II est certain que la position de ce camp était fort agréable. La vallée du Bou Hhamdamm en descendant sur la Seybouse s'étrécit un peu vers les anciens thermes. La rivière dans son cours sinueux coule entre des falaises d'environ douze pieds. De magnifiques vignes sauvages des framboisiers, des chèvres feuilles et des convolvulus émaillées de leurs jolies clochettes, Sous cet épais berceau de fleurs et de verdure, il y avait réellement plaisir à se baigner dans les eaux si fraîches du Bou Hhammam, ou dans les ondes tièdes des thermes romains qui se précipitent sur cette rivière par une cascade d'un aspect assez pittoresque.

En passant auprès de Hhammam el Berdâ, l'armée expéditionnaire marcha pendant quelques instants sur la voie romaine. C'était celle qui vient d'Askoure et que nous avions jusqu'alors laissée sur la gauche.
Elle est fort dégradée en cet endroit, mais un peu en deçà elle présente des parties d'une conservation parfaite. Sauf dans les localités, habitées jadis, et où la route antique est alors pavée de grandes dalles disposées en losanges, cette voie est un véritable macadamisé composé de petits cailloux noyés dans une sorte de béton auquel le temps a donné la solidité du granit.
Un fort parapet en pierres de taille d'une grande dimension longe la chaussée à droite et à gauche.
Nos routes modernes d'Afrique, dont nous sommes si fiers, paraissent bien peu de chose à côté de ces constructions gigantesques. Quelques années d'abandon suffiraient pour en effacer jusqu'à la trace, tandis que les voies romaines subsistent encore après tant de siècles, et malgré toutes les causes de destruction qui semblaient conspirer à les faire disparaître.
En quittant les thermes, nous continuâmes de suivre la vallée du Bou Hhammdam qui se resserre en, quelques endroits, et devient une espèce de défilé assez boisé où l'olivier sauvage est l'essence dominante. Nous arrivâmes de bonne heure sur les bords de la Seybouse, où nous trouvâmes la première brigade, qui nous avait précédés, déjà établie dans des cabanes de feuillage, au milieu d'un petit bois et tamarises, de lauriers-roses et d'oliviers, qui couvre à une assez grande distance la rive gauche de la rivière.

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