L'EXIL


           Je ne voulais pas mesurer le temps, je dissimulais mon angoisse. Je m'introduisais petit à petit dans l'univers du départ. Je vivais les yeux fermés et mon cœur saignait. J'essayais de pénétrer dans l'espérance d'un avenir où la peur n'avait plus de prises. Avec mes parents on ne se regardait et l'on ne se disait rien.../...
 

             L'envie d'écrire notre départ devenait source de désespoir. Je griffonnais des phrases incohérentes dictées par le tumulte de la rue .Je gribouillais, j'avais tant de choses à consigner que je ne savais par où commencer.../..
 

             Cette maison tant chérie devenait une prison. Les jours d'attentes et d'appréhensions je voulais les éliminer de ma pensée.../...

           Ma chambre de jeune fille était dans l'obscurité car elle donnait sur la rue, j'enlevais un morceau de carton que mon père avait collé sur une vitre pour éviter qu'une pierre lancée avec rage ne vienne pulvériser ma "sérénité", un rayon de soleil zébra la pénombre.../...

          Ce jour là j'eus le pressentiment que la fin était proche. J'ignorais quel serait ce dénouement, la fuite pour se sauver, l'angoisse de la mort.../...
 

         J'avais une crainte constante qu'"ils" nous fassent payer des traites dont nous n'étions pas comptables.../...

        J'avais souvent lu que les derniers ne peuvent tirer leur révérence sans y laisser la vie.../...

         Je voulais rester sereine mais le bruit des pétards, les youyous continus, l'ivresse des klaxons, le déferlement de gens gesticulant leur haine me fascinait.../...

        Je désirais garder en moi vivant un monde peuplé de personnages sympathiques.../...

        J'avais entendu que l'indépendance n'est rien mais l'après risquait d'être tragique, dans l'instant ce mot indépendance devenait " tragédie "..
  

          Nous quittâmes Guelma le soir maman et moi voilées et protégées d'amis de mon père. Le voyage jusqu'à Bône a fuit ma mémoire, nous avions franchi les barrages grâce à la présence de nos accompagnateurs, nous devions observer le silence et faire semblant de dormir. Ces 64 km que nous parcourions en quelques minutes furent rallongées d'heures d'anxiété. Chaque village traversé était souricière.../...

        Je me retrouvais sur le pont de ce bateau sans trop savoir comment, il me semblait marcher à côté de moi et la jeune fille qu'un officier accompagnait était pitoyable, ce ne pouvait être "moi" mais mon double.../...
 

            Je trouvais en cet homme quelqu'un de compatissant, je le fixais sans le voir, je n'entendais que sa voix apaisante. Il pensa que je le regardais, il s'aperçu qu'il n'en était rien, il chercha mon soulagement et décrocha ce cadre "Cie Navigation Mixte" et me l'offrit.../...

         L'exil commençait ce.... Vendredi 6 août 1962

Extrait de " Cahier de souvenirs d'un pays tant aimé" Claudette

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA -FRANCE