CHARLES CARTERON VOYAGE EN ALGERIE 1866

EXTRAITS de mon carnet de voyage :
DE L'OUED-ZENATI, ARRIVÉE A CONSTANTINE PAR EL-HARIA. -
ASPECT INTÉRIEUR ET EXTÉRIEUR DE CONSTANTINE. - LES AÏSSAOUAS.
4 Mai.
Je me lève à trois heures; je remplis ma gourde à la fontaine et je fais préparer les Arabes. Il fait à peine jour, mais malgré cela nous partons car il nous faut arriver à Constantine le soir.
Nous nous éloignons du bordj en passant devant les mulets du Caïd, qui sont au piquet à côté de la tente du palefrenier; nous voyons les troupeaux de bœufs encore enfermés dans leurs enceintes de grossiers murs ; nous traversons des champs de blé où chantent autour de nous des cailles invisibles; et nous continuons notre chemin dans de vastes plaines montagnes, tantôt champs immenses de blé jaune poussant au milieu des chardons verts, tantôt grands espaces incultes où paissent des troupeaux de moutons. A une heure du bordj, j'aperçois un amas de grosses pierres carrées, dont quelques-unes sont debout; et ce sont encore les ruines de quelque fort ou village dépendant d'Announa. Un peu plus loin nous rencontrons des tentes arabes et un grand nombre de chevaux paissant en liberté. Ils nous regardent avancer avec inquiétude, et tout à coup ils fuient et partent devant nous au galop. Animés ou effrayés, ils s'élancent dans la plaine comme un bruyant ouragan ; et, lorsque le nuage de poussière qu'ils ont soulevé s'est dissipé, on les voit défiler sur une longue piste, les plus agiles en avant et les plus lents laissés en arrière. Puis, ils traversent, remontent et redescendent, et ils ne ralentissent leur course effrénée que pour s'arrêter en groupe dans une vaste prairie. Je les suis des yeux avec intérêt, car c'est probablement la seule fois que je verrai une manœuvre de cavalerie avec des chevaux sans harnais et sans cavaliers...

A côté des tentes et d'un marais, je remarque une chose qui indique des Arabes plus industrieux ici qu'ailleurs : c'est un champ de blé entièrement clos avec des épines de genets et des piquets de lauriers roses, reliés entre eux par une corde de paille ou de joncs en guise de fil de fer. A propos de fil de 1er, nous suivons le télégraphe de Guelma à Constantine ; dont les poteaux, très-éloignés les uns des autres à cause des ravins et des grandes inégalités du terrain, sont garantis du bétail par des entourages de pierres.
Ici, mon guide me cueille dans les broussailles une petite baguette, doublement utile par les raisons que je vais vous dire. Le cheval blanc, que je monte, a de la taille, porte la tête en fantasia c'est-à-dire les naseaux au vent et a certainement été un beau cheval, mais il a été un beau cheval... et, probablement par un ancien sentiment d'orgueil, il ne veut jamais suivre la trace ? du mulet du guide : de sorte qu'en s'écartant à droite et à gauche dans l'herbe , qui cache souvent des trous et des inégalités de terrain, je reçois d'ennuyeuses émotions à secousse... J'ai donc besoin d'une baguette pour le faire marcher droit, car mes éperons sont impuissants à travers l'épais taillis qui me sert de selle et d'étriers.

Ensuite, ici toute trace de bois et de broussailles se perd complètement ; et jusqu'à Constantine, c'est-adire pendant dix-huit lieues, il n'y a pas moyen de trouver une seule tige d'arbuste. Ce sont d'immenses et grandioses plaines montagneuses, garnies de blé dans les chardons, ou bien des terrains incultes, avec quelques asphodèles, et des touffes d'alfa et de dis : plantes dont j'ai lu bien souvent le nom en France et dont je n'ai pu comprendre la différence qu'en Afrique. L'alfa est une grande herbe à feuilles pointues qui croît jusque sur le sommet des montagnes et que le bétail mange ; et le dis est une herbe à feuilles plates, dures et coupantes, qui n'est bonne à rien qu'à faire les nattes des tentes.

Nous sommes croisés en roule par plusieurs groupes d'Arabes, voyageant avec leurs femmes et leurs enfants. Quelques-uns sont arrêtés, et ils ont déchargé leurs mulets pour les laisser brouter les plantes d'alfa ; car les chevaux des Arabes-pauvres n'ont pour nourriture que l'herbe qu'ils rencontrent, et lorsqu'ils n'en rencontrent pas ils s'en passent et travaillent quand même.
Après une longue descente, nous traversons la rivière de l oued-Zenati, qui est peu large, rocailleuse et bordée de lauriers roses - seuls arbustes que je dois voir jusqu'à Constantine ; - puis, nous suivons une plaine marécageuse et nous gravissons des hauteurs où tombe une pluie glaciale. Au bas, il nous faut franchir un ruisseau très-profond , en remontant comme sur une échelle à un endroit qu'il faut encore aller chercher bien loin et au hasard. Enfin, nous rencontrons des troupeaux de chevaux et de moutons, qui indiquent l'approche d'un douar. En effet, dans une plaine montagneuse et immense, nous voyons des femmes arabes qui, avec un sarcloir, cherchent et arrachent une espèce d'ognon dans les champs de blé ; puis bientôt une trentaine de lentes avec de nombreux troupeaux ; et sur la hauteur, à l'horizon, le caravansérail d'El-haria.

J'entre à El-haria, grande auberge fortifiée où il n'y a rien de remarquable qu'une tour écroulée ; j'achète du pain pour les Arabes et pour moi, je demande la distance de Constantine, et nous continuons notre chemin, en nous efforçant d'avancer plus vite afin d'arriver avant la nuit. Mais il n'y a plus de pierres sous nos pas, c'est un terrain gras, tellement détrempé par les pluies d'hiver et les ruisseaux qui coulent du haut, qu'on ne peut trotter : de distance en distance il y a des passages marécageux, très difficiles, d'où les chevaux ont peine à se retirer après s'y être engagés, et cela nous force souvent à faire, de grands détours.
En arrivant à un village français, l'Arabe qui suit à pied, ne peut plus marcher et veut coucher; mais il n'y a pas de lit, je serais plus mal qu'à cheval, et une femme me dit que nous pouvons arriver en deux heures. L'Arabe monte alors en croupe derrière moi, et il active des talons et de la voix l'allure de son malheureux cheval qui n'a rien mangé depuis le matin... Enfin, nous traversons encore une rivière sur le bord de laquelle sont quelques tentes arabes; et un peu plus tard, nous rencontrons la route pierrée de Constantine avec des chariots européens.

Après avoir suivi cette route quelque temps, nous découvrons des maisons de campagne où s'entend le cri des paons; puis des plantations de vigne, des buissons de cyprès taillés, avec un avant-buisson d'aloès et de frênes - ce qui forme des clôtures originales et de différentes nuances de vert ; - enfin les arches d'un grand aqueduc romain se détachant sur le ciel ; et nous montons à Constantine, à la nuit, par un large chemin en pente, garni d'arbres, de cavaliers arabes et de soldats français qui sortent de petites guinguettes fleuries et ombragées. Au moment où nous entrons dans la ville par la porte Vallée ou de la brèche, les clairons et les tambours sonnent et battent la retraite.

Je descends à l'hôtel, et je paie et congédie mes Arabes qui ne veulent pas d'or : il faut absolument leur trouver des pièces de cinq francs parce que c'est plus gros...

5 Mai.
J'étais fatigué par ma chasse et ma longue étape de la veille, et je me lève tard après avoir passé une bonne nuit dans un lit français. Je sors et je vais à la poste, en traversant des rues montueuses mais garnies de trottoirs et de magasins français; enfin je rentre à l'hôtel de France où je fais un déjeuner monstre, composé de huit plats et dessert pour le prix ordinaire de deux francs.
Ensuite, je vais au bureau arabe pour parler à M. le chef d'escadron G. Il est absent, et un planton spahis me conduit à sa demeure. Relevant sur ses deux bras son ample burnous rouge , il marche devant moi sans prononcer une parole , et, après m'avoir fait traverser de petites rues sinueuses, tortueuses, étroites, à escaliers ou à voûtes sombres et encombrées d'Arabes, il s'arrête devant une porte européenne incrustée dans une maison moresque , et il dit: "Là!" Puis il s'éloigne et retourne à son poste sans plus s'occuper de moi. Je frappe et j'attends, mais personne ne répond; je regarde et interroge de tous côtés pour avoir des renseignements, mais ce n'est pas chose facile, car toutes les portes des maisons sont closes et les passants sont d'indifférents Arabes qui ne répondent rien ou me répondent: "Makache sabir francisn Aussi, après être resté quelque temps arrêté devant la porte, je renonce à ma visite ; et, comme je me trouve dans le quartier arabe, je pense que je ferais bien de le visiter et je continue ma promenade au hasard.B

J'avance dans des rues et des ruelles en pente, entre des maisons sans autres fenêtres que de rares lucarnes grillées et dont les étages du haut, supportés en dehors sur des travons, surplombent et se touchent souvent vers les toits. Cela est le genre de construction des Arabes afin de se garantir du soleil ; mais si l'on peut ainsi circuler à l'ombre en plein midi, il y à des endroits toujours humides et peu odorants... Aussi, par ordonnance de salubrité publique, toutes les maisons sont uniformément blanchies à la chaux : et, si cette précaution hygiénique est bonne, elle a aussi son mauvais côté, car dans les endroits où le soleil perce il jette des reflets blancs qui éblouissent et brûlent les yeux.B

Enfin Constantine étant, comme on le sait, bâti au haut d'un rocher élevé et isolé, en marchant j'arrive forcément sur l'un des bords. Je débouche sur la petite place de Sidi-el-Gelis, qui d'un côté n'est séparée du précipice que par un grossier parapet sur lequel dorment tranquillement des Arabes. Cette place se termine par une petite rue, descendant le long d'une haute muraille, qui se termine elle-même par une tour carrée, percée d'un étroit passage casematé, qui est la porte d'El Kantara ; c'est-à-dire du pont, parce qu'il y avait là un aqueduc romain dont on voit encore les assises (*). (N° 26.) Ce pont a été récemment reconstruit par un habile ingénieur, M. Georges Martin, et il réunit actuellement les deux bords du profond ravin par une seule arche métallique de près de cent mètres.B En dehors de la porte d'El Kantara, un large sentier descend, par une pente très-raide, le long du rocher. Il est soutenu par les anfractuosités du roc et des murs de soutènement, jusqu'au bas, ou il suit horizontalement sur un des ponts naturels qui traversent le ravin en cet endroit; puis, l'on remonte de l'autre côté, - en faisant un long détour, - par un chemin à escaliers pavés où un Européen a peine à se tenir, mais où les Arabes courent pieds-nus et descendent à cheval. Il est vrai que leurs chevaux ne sont pas ferrés. (*) Aujourd'hui l'eau arrive a Constantine par un conduit qui, prenant l'eau d'une petite source de la montagne, traverse le ravin et monte à la Casbah où l'eau se déverse dans sept magnifique citernes qui ont été construites par les Romains et réparées par nous. De ce point culminant on laisse couler l'eau dans les fontaines pendant deux heures, matin et soir, pour l'usage des habitants; et, comme cette distribution est réglée sur la capacité des citernes, ceux qui veulent une plus grande quantité d'eau l'achètent des Arabes qui en remontent continuellement à la ville sur le dos de leurs petits ânes.
Si vous continuez ce chemin, vous vous enfoncez dans la campagne ou dans la montagne du Mansourah qui domine Constantine (qui l'est du reste de trois côtés) ; mais si vous tournez à droite, comme moi en ce moment, vous pourrez faire le tour de la ville en suivant la large crevasse de rochers qui lui forme un fossé infranchissable et profond de plusieurs centaines de mètres. Au bas de cette crevasse, l'on entend couler, plutôt que l'on ne voit, le Rurhmel qui est un paisible ruisseau en crée un impétueux torrent en hiver. Aussi, au fond de ce précipice toujours sombre il s'est creusé des trous, des grottes et des gouffres insondables. Cependant une femme intrépide, la duchesse de M..., a voulu tout visiter en s'aidant d'une escouade de pontonniers et de sapeurs du génie.

Le plateau du rocher de Constantine est en pente ; dans le haut sont les casernes et la ville française, et au bas la ville.arabe. Je m'assieds sur le bord du précipice, en prenant garde de ne pas faire un faux pas sur la roche glissante, et j'examine les maisons, les cours et les jardins arabes qui sont du côté opposé et à une portée de voix. C'est un assemblage de petites constructions où il y a plus de bois que de pierres, sans cheminées et presque sans ouvertures, recouvertes de grosses tuiles rondes, et bâties sans ordre et sans aucune espèce de régularité. Elles sont flanquées de bastions carrés plus ou moins grands et plus ou moins nombreux, les unes sont à murs mitoyens, les autres sont séparées par de petites cours où se voient des mulets et des vaches, ou bien de petits jardins où se promènent quelques hommes et femmes arabes à l'ombre de maigres arbustes et d'un ou deux palmiers. Plusieurs sont fondées sur le bord extrême du ravin ; et sur beaucoup il y a de grandes cigognes qui s'y tiennent immobiles et y font leurs nids sans crainte, par les Arabes les respectent : bien que souvent elles laissent tomber dans les maisons les serpents qu'elles apportent pour la nourriture de leurs petits. (N° 26.) Au milieu du ravin et de sa sombre profondeur planent continuellement des aigles, des vautours, des émouchets et des volées de corbeaux, qui nichent dans les trous du rocher et fouillent les eaux et les immondices.de la ville, qui viennent tomber là en formant de longues traînées noires et épaisses.
Après avoir contemplé tous ces aspects pittoresques, grandioses et curieux, je continue ma promenade de ceinture. Pour cela, je quitte le bord du ravin qui cesse d'entourer parallèlement la ville et la laisse, au sud, tout à fait à découvert, en face d'une plaine et de la rivière le Rummel, qui coule jaunâtre et rapide autour de gros cailloux ronds. Sur ces cailloux, les Arabes lavent leur linge sans savon et avec les pieds. (N° 25). Souvent ils sont demi-nus pendant cette opération ; mais le soleil d'Afrique a tôt séché leur culotte, leur burnous ou leur chemise. Ensuite, en passant difficilement à travers un massif de figuiers de Barbarie, je descends par un sentier escarpé, jusqu'au bas de la crevasse du rocher et à l'entrée du Rummel dans le ravin. Delà Constantine apparaît sous un aspect tout différent : c'est bien véritablement Constantine; c'est-à-dire l'originale ville arabe bâtie sur un seul bloc de rocher, immense, élevé et isolé ! De cet endroit, nommé Aumale, je prends, à droite d'un moulin, une route qui passe sous une voûte naturelle du roc (dans les anfractuosités duquel un marchand de liquides et de galettes a trouvé moyen d'établir sa boutique et sa chambre.) Puis, je traverse le Rummel sur un petit pont, je suis un chemin creusé en demi-voute dans le pied du rocher , je passe à côté de l'abattoir et, toujours contournant la ville, je remonte au milieu d'un bois de grands cactus, que je trouverais charmant si le sentier était moins rapide et le soleil moins brûlant... Enfin, après m'être reposé plusieurs fois pour reprendre baleine, j'arrive - un peu avant la porte de la Brèche - à la porte Gébia qui est la troisième que je vous fais connaître et l'une des trois seules entrées de Constantine.
La porte Gébia est une espèce de porche humide et sale, mais c'est l'entrée qui a conservé le plus son caractère étranger. Elle donne accès dans le quartier arabe ; on y arrive par un sentier d'Arabes, et l'on, n'y rencontre que des Arabes, passant, debout ou couchés contre les murs. Une porte épaisse, bardée de fer et de gros clous, est ouverte; après un retour anguleux, on se trouve sur un étroit palier, au bas d'une haute muraille percée de plusieurs fenêtres grillées; l'on a à gauche un large escalier, qui monte le long des remparts , faits avec d'énormes pierres carrées, posées les unes sur les autres en y ménageant des créneaux ; et à droite il y a une seconde porte, cintrée, recouverte de ronces et d'herbes sauvages, qui ouvre dans le quartier arabe. J'ai déjà monté trop longtemps, l'escalier m'effraye et je tourne à droite.

J'évite des chevaux et des mulets, mangeant et attachés à des boucles scellées dans la muraille, et je parcours le quartier arabe très-populeux en cet endroit, au milieu de bourricots chargés, de vaches que l'on fait rentrer dans les maisons, de nombreux marchands de beurre, de lait ou de galettes, et d'une foule d'enfants indigènes qui jouent ensemble dans des costumes bariolés et pittoresques. J'avance, et peu à peu la physionomie des rues change : elles sont toujours très, étroites, mais elles sont plus propres et garnies d'une infinité de petites boutiques dont les auvents se touchent et interceptent en partie la lumière. Cette demi-obscurité doit être très-avantageuse pour les marchands, dont les étoffes, les gandouras et les foulards, qui pendent partout, vous frôlent ou vous essuient la figure à chaque pas... Ces boutiques sont des cases de deux à trois mètres carrés, plus ou moins, encombrées des marchandises et du marchand qui se tient continuellement assis les jambes croisées sur le devant et, sans se déranger, vous déplie et vous montre chaque chose sur ses genoux. Je remarque que les vendeurs se réunissent par genre d'industrie : ainsi dans une rue je ne vois que des étalages de denrées qui se mangent, telles que boules de beurre, figues, dattes, oranges, poivre rouge et piment ; boutiques de galettes et de petits-pains sans levain à un sou ; de café maure et sans sucre, qui se prend dans la rue ou bien dans l'antre carré et nu où l'on ne peut s'asseoir qu'à terre, à côté du réchaud où on le prépare. Dans d'autres rues je ne trouve que des marchands de tabac, de pipes et de diverses blagues de fumeurs; et plus loin des fabricants de selles et de toute espèce de harnais arabes brodes d'or et de soie j enfin de nombreux cordonniers , accrochant en dehors des masses de souliers noirs, jaunes, rouges, brodés, et travaillant quatre dans la même case au moyen de petits rayons superposés dans les angles, où ils se tiennent assis mais sans pouvoir lever la tête.
Tout cela est nouveau et intéressant à voir pour moi ; mais la nuit est venue, je marche au hasard à la clarté des veilleuses - que les marchands allument dans des verres pendus par un fil de fer devant chaque boutique - et je m'égare dans toutes ces sinuosités pittoresques. Cependant je ne peux demander mon chemin à personne, car je ne rencontre que des Arabes et j'ai appris par expérience le matin qu'il est inutile de leur demander un renseignement... Enfin, après avoir circulé longtemps et mangé une galette pour me soutenir, j'ai la bonne chance d'apercevoir au loin un képi d'officier ! Je m'élance à sa poursuite au risque d'entraîner plusieurs étalages à terre, je m'arrache de maint burnous de laine, et j'atteins mon compatriote qui me remet dans mon bon chemin. Je suis, d'après ses indications, une rue et une ruelle; j'arrive à l'église dont j'entends les orgues et dont je vois les lumières au travers des vitraux ; je monte un escalier qui me conduit à la place du palais ; là je me reconnais et je rentre à l'hôtel à huit heures.

6 Mai.
Je vous ai dit à Guelma que j'étais parent par alliance d'un grand industriel Constantinois. C'est M. Lavi, qui s'est servi de la chute du Rummel pour établir d" nombreux moulins au bas de Constantine, et je vais lui rendre visite.

Pour cela, je sors par la porte de la brèche qui est une espèce d'arc de triomphe à deux arches, en dehors duquel est une longue et grande place, partiellement plantée d'arbres. Où se tiennent les marchés de grains qui sont ici très-importants. Devant soi, à gauche, s'élève le Condia-Âty, montagne très-haute et rapprochée qui domine la ville ; et à vos pieds se déroule une profonde et immense plaine, formée et accidentée par des mamelons arrondis. De cette plaine, les voitures montent à la place du marché par une interminable route en lacet - qui représente de longs serpents blancs étendus sur des mamelons verts - mais les piétons, pressés, peuvent descendre par des sentiers presque verticaux, frayés en zigzag sur les versants des talus; seulement pour cela, il ne faut pas perdre l'équilibre ni être asthmatique...Comme je ne crois pas être atteint par l'un ou l'autre de ces inconvénients je me. décide à passer par-là. Mais auparavant, je m'arrête près d'un groupe de burnous qui attire ma curiosité.
C'est un rassemblement d'Indigènes qui entourent trois Arabes assis à terre et jouant, l'un d'une espèce de hautbois (gaspali), l'autre d'un violon à deux cordes (rebbeb), et le troisième d'un tambour de basque (tarr) sur lequel il frappe la mesure. Le rythme et l'harmonie de cette musique diffèrent peu de la mélodie " Tutu, ban, ban ! " qui accompagne la danse des ours en France... mais elle n'a pas moins beaucoup d'attrait pour les Indigènes, qui, serres les uns contre les autres, écoutent les musiciens avec avidité, ou bien avec recueillement et sans les regarder comme de vrais dilettantes. Au milieu du cercle, de petits enfants couchés et accroupis sont tous yeux et oreilles.

Après avoir assisté à ce singulier concert, j'opère ma descente dans la plaine par les rapides glissoires. A la seconde, mon poids m'entraîne, je descends trop vite et je cours, sans pouvoir m'arrêter, jusque vers des gourbis entourés d'Arabes qui sont très-étonnés de me voir ainsi fondre sur eux... Cependant ils reçoivent mon choc sans riposter... et je retourne, à droite, le long de la base rocheuse de la ville, dont ce côté est le plus élevé et tout à découvert. En suivant plusieurs sentiers, puis un chemin au milieu de champs de blé, je rencontre une fontaine et l'entrée d'un jardin. Je m'engage dans le jardin et j'arrive à des bâtiments assis sur des aspérités de rochers, ombragés d'arbres, et entourés de ponts rustiques et de cascades. C'est un dimanche, et je trouve la belle et nombreuse famille Lavi toute réunie. La discrétion m'empêche de faire pénétrer le lecteur dans cette aimable assemblée, mais qu'il me soit permis de dire que là se trouva la plus jolie personne de Constantine et les hôtes les plus sympathiques et les plus prévenants que l'on puisse rencontrer.
La Préfète y dîne ce jour-là avec Mme K.; on m'invite, j'accepte et, après avoir causé quelques instants de mon voyage, le fils aîné de la maison m'emmène voir la chute du Rumrnel, qui s'aperçoit des fenêtres du salon et n'est éloignée que de quelques cents pas.

La chute du Rumrnel est tout simplement une des plus belles chutes d'eau que l'on puisse voir. (N° 27). Les grandes roches verticales de Constantine sont à droite avec la ville imperceptible, nichée au-dessus ; à gauche une agglomération de rochers désordonnés et immenses (Sidi Mèad) ; et au milieu de tout cela le profond ravin, qui s'élargit et laisse tomber tout à coup, sur trois gigantesques escaliers de roc, la rivière qui se précipite de plus de cinquante mètres de haut et reprend son cours dans la plaine du Hamma. En été l'aspect est moins beau, mais en hiver, et surtout lorsque les grandes pluies ont fait remplir le ravin, la chute de cette masse d'eau offre, pendant vingt-quatre heures, un spectacle imposant que tout Constantine vient voir.

Après, nous montons dans le ravin même qui offre des accidents magnifiques : dans ce couloir grandiose et sonore, il y a plusieurs ponts naturels qui représentent des voûtes et des arches immenses sous lesquelles passent et repassent de bruyantes volées de corbeaux et de pigeons sauvages. En allant voir la prise d'eau pour les moulins - qui est un large et sombre aqueduc percé dans le roc, - nous passons par une fente de rocher que les Arabes nomment Chef-Tofla : mots dont je me garderai bien de vous donner la traduction. Puis, nous visitons une fontaine romaine d'eau chaude qui vient tomber en cascade à la porte de la maison. Mais la cloche du dîner se fait entendre ; et, après être redescendus par un sentier d'un pittoresque que je renonce à vous décrire, nous rentrons pour nous mettre à table. Nous sommes seize et il n'y a que trois étrangers.

Le soir, nous allons nous promener au jardin, sous des rosiers hauts comme des arbres, sous des allées de vigne et sous des orangers en pleine terre qui sont chargés d'oranges, bien qu'il fasse très-froid à Constantine en hiver et qu'il y tombe beaucoup de neige : du reste c'est le seul grand jardin que j'y aie vu. Enfin, tout le monde se retire assez tard, et, comme j'ai manifesté l'intention de revenir dessiner la chute du Rummel, l'on veut que je couche au moulin.


7 Mai.

Le lendemain lorsque je m'éveille, un grand bruit d'eau et un brouillard humide qui frappe et obscurcit les vitres me font croire à du mauvais temps: mais c'est une cascade qui tombe sous les fenêtres de ma chambre et que je ne savais pas si près. Je descends dans la plaine pour voir de face la chute du Rummel ; je remonte sur un mamelon, j'y cherche et trouve une place d'où je peux apercevoir l'ensemble : mais, comme il est des contrariétés pour chaque chose - même pour les artistes qui voient tout en beau - il se trouve qu'à cette heure les ombres sont mal placées, et cette chute d'eau qui était si belle à dessiner la veille n'est aujourd'hui que belle à voir...
Force m'est donc d'attendre que le soleil soit arrive au point qui m'a séduit. Pendant ce temps-là je rassasie mes yeux d'admiration. Je suis tiré de ma silencieuse contemplation par des coups de mine, qui partent dans une carrière très-rapprochée ; et c'est ma seule distraction avec des vaches arabes qui descendent par l'étroit sentier en pente, au bas duquel je suis, et qui abîmeraient bien mon album si elles me roulaient dessus...
Enfin, les ombres ont changé de place et je retrouve mon tableau de la veille. Aussitôt je commence mon travail et je me mets à dessiner avec ardeur ; mais, au plus beau moment, voilà que j'entends au-dessus de moi sonner la cloche du déjeuner... Alors il me faut cesser et partir de suite car, bien que je ne sois pas loin de la maison, il me faut assez longtemps pour y remonter. Seulement, si quelqu'un demande à voir mon travail, je passerai forcément pour un paresseux car depuis le matin je n'ai rien fait... que regarder.

Heureusement, il y a un plat nouveau qui distrait l'attention générale, et je puis retourner finir mon dessin sans donner une mauvaise opinion de moi le premier jour.
Le soir, je prends congé de l'aimable famille Lavi, qui veut me faire reconduire en voiture à l'hôtel : je fais bien quelque cérémonie, car Constantine n'est pas loin; mais comme les chevaux sont déjà attelés, comme la route en lacet est longue et mon sentier de glissoires trop rapide, je me défends peu et j'arrive à la porte Vallée ou de la Brèche avant sa fermeture.

8 et 9 Mai.
Je passe ces deux jours, au milieu et en dehors de Constantine, à dessiner ses différents aspects et les endroits qui me conviennent.

10 Mai.
L'on m'a parlé de l'ancien palais de Salah Bey comme d'une des curiosités de la ville, et je vais le visiter.
Salah était un illustre bey de Constantine qui fut vaincu et supplanté avant l'occupation française. Il était très-riche, très-puissant, et il s'était fait construire plusieurs habitations luxueuses, dont celle que nous allons visiter n'était pas la plus remarquable. Il possédait encore dans la campagne aux environs de Constantine, un palais peut-être le plus beau de tous ceux des princes africains. Toutes les pièces et le harem étaient en marbres rares de différentes couleurs, et mille colonnes , torses, lisses, cannelées ou feuilletées, entouraient ou supportaient sur des chapiteaux dorés la vaste et gracieuse construction moresque ; enfin la richesse des sculptures et des ornements luttait avec le luxe de la nature, qui en augmentait encore le charme par un site merveilleux et de magnifiques ombrages d'orangers. De plus, des sources thermales déversaient leur eau dans d'immenses bains, où les femmes du harem s'ébattaient, à leur choix, dans une onde chaude, tiède ou refroidie.
Malheureusement, il ne reste plus aujourd'hui que des ruines, avec les magnifiques orangers et les thermes, où l'eau n'arrive plus et dont les dalles de marbre sont foulées et salies par les troupeaux qu'on y parque. Le compétiteur de Salah Bey a détruit cette luxueuse thébaïde, et il a fait transporter la plupart des sculptures et des colonnes à Constantine pour y faire construire son palais qui, aujourd'hui, est habité par le général français commandant la province.
Nous verrons tout à l'heure ce palais, mais visitons d'abord celui de Salah Bey.
En suivant une rue voûtée, j'arrive à une grande porte, grossièrement sculptée et garnie de fer, et c'est là l'entrée. Par une étrange succession des choses de ce monde, l'ancienne demeure du potentat musulman est aujourd'hui habitée par des religieuses françaises, qui y tiennent un pensionnat de jeunes filles... Je frappe et c'est une sœur qui vient m'ouvrir; je lui fais part de nia curiosité de voyageur et elle m'introduit dans une cour carrée, pavée avec des carreaux vernis et entourée de deux étages de galeries couvertes, supportées l'une au-dessus de l'autre par des colonnes de marbre, lisses, torses et de toutes formes. Les garde-fous sont en bois de chêne découpé à jour comme de la dentelle; et de chaque côté sont de grandes portes chargées de sculptures arabes, c'est-à-dire divisées en plusieurs petits panneaux représentant les uns des arabesques, les autres des filets réguliers, en zigzags et brisés. Du reste, c'est là la disposition intérieure de toutes les maisons arabes, depuis celles qui ont les galeries en grossières arcades de maçonnerie, jusqu'à celles qui sont ornées de riches balustrades sculptées et soutenues sur des colonnes de marbre à chapiteaux dorés. (N°s 7, 61 et 57.)
Nous montons sur la première galerie par un petit escalier à escargot ; nous traversons une chambre - où se fait la classe de piano - ornée d'arabesques ogivales en couleurs éclatantes ; et, en soulevant une draperie, nous entrons dans une pièce très-grande dont les murs sont incrustés d'ornementations et de grandes coupes de marbre. La sœur me dit timidement que c'était là l'habitation des femmes ou le harem... Et, comme elle ne veut pas me donner là-dessus les détails qu'elle sait ou ne sait pas, elle s'empresse de me faire redescendre pour visiter, aux angles de la cour , de petites chambres basses et voûtées, peintes en vert, en jaune et en rouge, qu'elle croit avoir été les cabinets de travail et l'oratoire du Bey. Que ce renseignement soit véridique ou non, je conclus en sortant que ce qu'il y a de plus curieux c'est la cour; et il en est de même dans toutes les maisons arabes.

Delà, en marchant au hasard, j'arrive à une rue en pente, au haut de laquelle est un escalier qui monte à une grande terrasse, d'où la vue est très-étendue. Cette terrasse qui se nomme place du Caravansérail, est plantée d'arbres et garnie de bancs en treillage de fer, dont les dossiers servent en même temps de parapets. D'un côté, devant soi, est la façade de la mosquée ; et de l'autre côté, l'on domine la campagne et tout là-bas de Constantine ; c'est-à-dire la ville arabe à vos pieds, et au-delà remontant derrière le ravin, le vaste et imposant horizon des hautes montagnes.
En descendant de la terrasse, je traverse le quartier juif qui a - exactement comme le quartier arabe - des rues étroites, sinueuses, voûtées, et des maisons à bastions carrés et surplombant les uns sur les autres, avec de grosses portes beaucoup moins hautes qu'une personne. La seule différence, c'est que ces portes sont ouvertes, que les femmes juives vont et viennent en dehors avec leurs enfants, ou causent assises ou couchées sur les seuils. Elles sont nu-tête, ou bien elles ont les cheveux noués dans un mouchoir de soie dont les bouts brodés d'or ou d'argent retombent sur leurs épaules. Les jours de cérémonie elles portent un chapeau long, en forme de cornet, sans bords, et qui penche en arrière. Leur gorge est maintenue dans un corsage sans manches, très-court, un peu fendu devant et garni d'un large galon d'or; leur jupe est en indienne de couleur, rose, verte, jaune, ou en damas à grandes fleurs ; elles ont les bras nus ou recouverts d'un morceau de gaze; et elles marchent en traînant avec beaucoup d'adresse de petites savates pointues , sans quartier et sans talon. Plusieurs ont les traits fins, très caractérisés et sont jolies ; mais il y en a beaucoup parmi elles que l'on nomme les Juives aux gros bras, - et qui en effet ont un embonpoint très-puissant, une carnation trop rouge et des bras énormes ; toutes choses qui ne contribuent guère à les rendre séduisantes. Les hommes Juifs, à Constantine et surtout à Alger, portent souvent une dépoétisant casquette à visière...(N° 28.)
Après, je me rends au palais du général, pour y trouver un officier de hussards, M. Moreau , à qui je dois remettre une lettre. Ce palais, qui était - comme nous l'avons dit - celui du dernier bey de Constantine (Hadj-Hamed) n'a ni façade ni entrée monumentales comme la plupart des constructions des Arabes qui conservent, tout pour l'intérieur: on entre par une porte voûtée assez simple, précédée de quelques marches d'escalier et à l'extrémité d'une petite place, qui se nomme naturellement Place du Palais. Mais, aussitôt qu'on a franchi la porte l'on se trouve en Orient !
Un grand jardin, garni de fleurs, d'arbres et de plantes du pays, avec des bassins de marbre et des fontaines jaillissantes, est entouré d'une grande galerie couverte et à nombreuses arcades, soutenues sur des colonnes de marbre diversement sculptées. Cette galerie est plus élevée que le jardin, de manière que toutes les fleurs se voient à vos pieds et leur parfum vous arrive. Du côté qui est opposé au jardin et qui est plein, un haut soubassement en carreaux vernis bleus, verts et jaunes , encadre de petites portes à panneaux sculptés, qui donnent accès dans des chambres arabes, éclairées par le haut et où l'on descend par quelques degrés : ces chambres servent au Cadi, aux Amins et à différents services militaires et indigènes. Au-dessus des soubassements sont grossièrement et naïvement dessinées en rouge les anciennes villes de la Mauritanie. Au retour de l'équerre, la galerie à arcades et à colonnes s'élargit et forme une grande chambre moresque, ouverte dans toute sa largeur sur le jardin et y communiquant par un escalier.
En face de cette chambre et du jardin est le palais dont les fenêtres cintrés sont d'architecture arabe, mais qui, intérieurement, a une ornementation française : - à l'exception toutefois du salon d'armes, où l'on a réuni en trophées tous les drapeaux, fanions, tambours et autres instruments de guerre pris sur l'ennemi depuis notre domination ; et où sont gravés en lettres d'or les noms des généraux qui ont commandé la province. Pour arriver dans les salons, l'on rencontre une belle grille formée d'arabesques dorées, et un labyrinthe de colonnes moresques qui représente exactement un décor d'opéra : soit qu'on le voie éclairé par les rayons du soleil ou de la lune, ou bien à la lueur des lanternes arabes qui sont pendues entre les colonnes de distance en distance.
Au milieu de ces décorations orientales, animées encore par un va-et-vient de militaires, de spahis et d'Arabes, je rencontre M. Moreau dans son cabinet. C'est un jeune officier de hussards, doux et affable comme son âge, élégant comme son gracieux uniforme ; il m'accueille tout de suite comme un ami, me donne tous les renseignements que je désire et il me fait promettre de revenir dîner avec lui le lendemain.

11 Mai.
En me promenant, avant le dîner, dans le quartier arabe, j'arrive à une petite rue obstruée par un rassemblement d'Indigènes. Je m'approche et je distingue parmi eux des hommes mis en désordre, ayant des figures exaltées, hâves ou recueillies ; des yeux hagards, des expressions radieuses ou farouches; enfin tous les signes et types de la folie : j'apprends que ce sont des Aïssaouas, c'est-à-dire des sectaires musulmans, qui se livrent chaque vendredi aux actes superstitieux que vous allez voir.
Ils sont assemblés devant une maison sainte, qu'ils nomment Mesdjed (lieu où l'on se prosterne) ; tandis que les uns y entrent et que d'autres en sortent, j'y pénètre moi-même et m'aventure sous les galeries à arcades et à colonnes. La, une bande de fanatiques jeunes et vieux, se croyant inspirés par la divinité (*) à laquelle ils veulent plaire, font des gestes extraordinaires et se livrent à toute sorte de contorsions. Ils commencent par une danse religieuse au son du tarr ou tambour de basque, qui suit et excite cette danse grotesque qui n'est d'abord qu'un mouvement insignifiant, m qui s'active et s'anime progressivement et devient à la fin une suite de sauts et de bondissements frénétiques. Puis, transportés d'un enthousiasme divin, les uns se percent la figure et le nez avec des tiges de fer rouge, les autres avalent du verre ou des serpents après s'en être fait mordre en plusieurs endroits du corps. Il y en a même qui, poussant le zèle jusqu'à la fureur et à la dernière extravagance, se mettent des charbons ardents dans la bouche ou bien se donnent des coups de yatagan. Et, plus le sang coule, plus le fer rougi brûle les chairs, plus les chutes sont répétées et douloureuses, et plus Allah et les assistants trouvent qu'il y a de mérite ; excepté moi cependant, à qui ce spectacle répugne et qui m'éloigne de ces scènes plus curieuses et extraordinaires qu'agréables.
Cependant malgré ces coups et ces blessures réelles, il est rare qu'un Aïssaoua succombe. La raison je ne puis vous la dire, car personne sur les lieux n'a pu me la dire à moi-même : est-ce adresse de jongleur, est-ce réaction religieuse, morale ou nerveuse, est-ce intercession divine comme les Arabes le croient, ou bien force et dureté de leurs organes... c'est là une chose que je ne me charge pas d'expliquer.
Mais, tandis que ma curiosité m'a entraîné et retenu dans le sanctuaire des Aïssaouas, le temps s'est écoulé et, lorsque j'en sors, il est trop tard pour aller au rendez-vous de M. Moreau. Je suis donc forcé de dîner seul et je le regrette, car mon hôte m'a laissé l'impression d'un jeune homme très-gracieux et sympathique et j'aurais été enchanté de passer quelques instants de plus avec lui. En effet, lorsque je vais le retrouver le soir pour lui faire mes excuses de voyageur curieux et avide de toutes choses nouvelles ou étranges, il me punit de mon impolitesse en me donnant une lettre de recommandation pour Bordj-bou-Arriredj.
Ensuite, après une courte et amicale promenade nous nous séparons, car je pars dans la nuit pour Biskra(*)
(*) Depuis, ce brave jeune homme a été fatalement assassiné à la porte de Constantine.

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