LES MOISSONS

Guy Bezzina

        Dès le début du mois de juin, les champs autour de Guelma avaient pris un ton doré et les colons qui avaient une peur bleue des incendies, des sauterelles ou des orages, s'empressaient de moissonner. Les campagnes ronronnaient de mille moteurs de tracteurs, de moissonneuses, de moissonneuses-batteuses, de batteuses et de camions qui charriaient par plateaux débordants des centaines de gros sacs ventrus engrossés d'un quintal de blé chacun. Il y avait dans cette activité, une frénésie qui tenait du plaisir et de la crainte. En effet, les muscles et les esprits ne se détendaient que lorsque toutes les " schkoumounes" étaient exorcisées. La sérénité n'était retrouvée qu'après que le résultat d'une campagne ait été garanti par les quittances délivrées par le directeur des docks coopératifs de la route de Millesimo.

         Pour les colons (1), les battages étaient le résultat d'un examen, leur baccalauréat en quelque sorte, annuellement renouvelé en même temps que leurs enfants passaient leurs examens universitaires au Lycée Saint Augustin de Bône ou dans les facultés d'Alger. C'était la sanction espérée et redoutée de kilomètres de sillons, de tonnes d'engrais, de quintaux de semences sélectionnées, d'interrogations infinies, de ciels trop secs, de nuages trop noirs, de sauterelles trop proches ou de soleils incendiaires.

         Ils se décernaient eux mêmes des mentions qui exprimaient leur dépit ou leur satisfaction: l'année avait été exceptionnelle, moyenne ou désastreuse. Ces appréciations étaient confirmées par des notes qui se traduisaient en quintaux à l'hectare. Rien, dans ce métier, n'était jamais acquis. Des labours de l'automne aux battages de l'été, une course d'obstacles s'engageait contre de successifs adversaires: La sécheresse qui rendait la terre impénétrable (2), les pluies diluviennes qui ravinaient les coteaux et inondaient les plaines, les vols d'étourneaux qui dévoraient la semence, les sauterelles qui ravageaient tout sur leur passage, la maladie du charbon; les orages de printemps qui couchaient les épis et moisissaient les graines, les troupeaux qui s'égaraient, les incendies qui dévastaient et pour finir... les cours du blé qui s'effondraient.

        Quand l'année avait été catastrophique, ma mère, au comble du désespoir, regardait les instituteurs et les fonctionnaires partir tous les deux ans en France, voyage payé, et nous suppliait : " Mes enfants, ne faites jamais ce métier de chien ". Les autres années, les bonnes, des mères institutrices ou employées à la banque devaient dire à leurs enfants: " Si votre père avait été colon, il aurait pu changer d'auto". Car à Guelma on s'aimait bien, mais comme partout on ne mesurait son bonheur qu'en comparant sa fortune à celle des autres. Ma mère a été exaucée au delà de ses espérances. Grâce au Général De Gaulle, ses enfants n'ont connu ni les sauterelles, ni la sécheresse, ni les inondations ... sauf celles qu'ils ont vu pleuvoir de leurs fenêtres de Normandie, de Bretagne, d'Auvergne ou de Provence, quarante ans plus tard.

        Les moissons et les battages qui les suivaient de près, ont rempli notre mémoire d'éblouissements, de chaleur brûlante, d'odeurs sèches et lourdes, de poussière et de transpiration sur une musique assourdissante de moteurs et de machines avec des silences soudains qui révélaient le chant des grillons. Nos aventures changeaient de décor. Nous laissions un instant nos escapades à dos de bourricot jusqu'à la ferme Missud pour jouer avec Jeannot et Pau1ette; nous observions une trêve avec les crabes et les petits poissons qui survivaient dans les trous d'eau de l'oued Zimba et que nous pêchions avec un panier à salade, nous n'allions pas à la melonnière nous gaver de pastèques encore vertes qui nous donnaient de furieuses " courantes " ... Les moissons et les battages nous mobilisaient parce que nous avions l'illusion de participer à l'activité paternelle. Nous suivions la moissonneuse tirée par un tracteur qui nous paraissait immense. Nous marchions dans le sillage des roues de crainte de nous blesser. Nos sandales ne nous protégeaient guère des tiges de blé coupé qui éraflaient nos mollets en y traçant des stigmates douloureuses. Nous montions parfois sur la moissonneuse. Le spectacle était grandiose. Elle devenait un grand bateau dont les roues à aubes engloutissaient un Mississipi doré de paille et de grains. Un immense peigne acéré avançait sur une mer d'épis qui se couchaient doucement, régulièrement. Les tiges allongées dans une parfaite symétrie étaient entraînées sur un tapis roulant dans le ventre de la machine qui, après une gestation rapide et mystérieuse, accouchait de grosses gerbes. Ligotées par une ficelle de sisal, elles se couchaient sur le sol à intervalle régulier.

        Des vols de perdreaux s'échappaient parfois sous le nez du tracteur. Ils avaient attendu depuis des jours, écouté la progression des bruits et des cris. Ils avaient peut-être espéré que ça s'arrangerait, qu'un orage pacificateur changerait le cours de leur histoire ... Il fallait bien les comprendre, ces perdreaux qui avaient tout investi dans ce nid, qui se sentaient chez eux et qui ne pouvaient déménager alors que leurs petits étaient incapables de voler. Peut-être même qu'un gros perdreau vantard dont le nid était bien calé entre deux branches d'oliviers à quelques discours de distance, leur avait-il dit qu'il les avait compris et que, lui vivant, il n'y aurait pas de moisson. Mais les perdreaux, naïfs et confiants, devaient bien se rendre à la réalité lorsque les pales du grand moulin avançaient sur la mer des épis. Alors, dans le vrombissement de leurs ailes, ils quittaient tout avec des cris de désespoir et tentaient de se refaire une vie de perdreaux en disputant chèrement quelques branches d'arbousiers à d'autres perdreaux qui les considéraient comme des intrus ... (3)

       Derrière la moissonneuse se dressaient des alignements de gerbes comme les menhirs d'infinis Carnacs algériens. Les chariots bleus traînés par une paire de bœufs suivaient au loin et se rehaussaient des strates successives de gerbes que les khamès4 tendaient au bout de leurs fourches. Un ouvrier, perché tout là haut, les ordonnaient en rangées rectilignes dans un équilibre architectural que n'aurait pas désavoué Monsieur Jan à qui beaucoup de guelmois devaient leurs si belles villas.

       Lorsque le dernier chariot avait reçu les dernières gerbes, les champs étaient abandonnés aux meskiness. Les meskines étaient des nomades qui remontaient du Sahara en caravanes de chameaux. Ils glanaient après les moissons les épis tombés ou coupaient ceux qui avaient été épargnés par la moissonneuse. Ils campaient près de l'oued au milieu des lauriers roses et y dressaient leurs tentes en peau de chèvres.

      Leurs chameaux ruminaient d'interminables méditations, les regards ailleurs, indifférents et léthargiques. Les enfants des meskines, en revanche, n'étaient ni indifférents ni léthargiques. Ils créaient dans les oueds des animations turbulentes dont les échos se répercutaient jusqu'aux fermes environnantes.

       Les glaneurs, qui étaient surtout des glaneuses, avançaient avec une rapidité de sauterelles. Ils balayaient du regard l'espace immédiat de leurs pas et remplissaient des sacs qu'ils tenaient sur leur dos. Ils profitaient de leur passage pour troquer du sel ramassé dans les chotts ou des dattes sèches contre de la farine ou du blé. Dès que la région avait été exploitée, ils repartaient dans la majesté misérable de la file de leurs chameaux escortés de quelques chiens hargneux et roux que par un abus de langage, nous nommions chiens kabyles.

       Sur la place à battre, les meules, grosses tours carrées, étaient groupées par paire et séparées par une ruelle ou se logeait la batteuse. Elles étaient couvertes de grosses bâches louées chez Vidal & Manégat de la rue Saint Louis qui appartenait à Lucien Roche et que gérait Monsieur Dulac.

      Déserte le jour, la place à battre s'animait lorsque le soleil couchant allongeait les ombres des meules et des chardons dont la houppe jaune flambait sous l'ocre des derniers rayons. Les troupeaux de moutons et de chèvres soulevaient en passant des brouillards de poussière dans lesquels jouaient les ombres chinoises des petits bergers. Une odeur de suif et de crotte imprégnait encore le chemin alors que les moineaux qui nichaient dans les anfractuosités fécondes de ces châteaux provisoires sortaient pour s'abreuver aux flaques brunes qui entouraient le puits. Les petits arabes les attendaient derrière les touffes de jujubiers, une taouate (6) à la main. Tous les moineaux ne rentraient pas aux meules. Quelques poules rachitiques et stupides s'approchaient pour voler les épis et se sauvaient avec des égosillements de vierges effarouchées sous les cailloux des khamès qui veillaient.

      C'était l'heure tranquille où l'on entendait les vocalises de la "Trèfle" Citroën de mon père dont le moteur montait et descendait les gammes en suivant les dénivellations du chemin. Comme tous les colons de Guelma, mon père portait un casque de liège qu'il achetait au début de chaque été chez les Frères Oufrani. Cet équipement était indispensable sous un climat qui ne pardonnait pas les imprudences vestimentaires. Sa silhouette massive écrasait la petite automobile qui ahanait douloureusement en abordant le dernier raidillon. Il déployait la masse imposante de son corps de géant. Il calait un caillou sous une roue car le frein à main était sournois. Il s'avançait dans une démarche paisible et s'installait au centre du demi-cercle formé par les ouvriers journaliers. C'était en général des étrangers à la région, gens du sud voyageant dans les hauts plateaux à la recherche d'un travail saisonnier.

     Il sortait des poches de sa veste de toile un carnet et un crayon et commençait la paie. A l'appel de son nom, chaque journalier s'avançait et recevait son dû. Le silence s'imposait naturellement par la fatigue, la chaleur, le soir qui venait, la concentration nécessaire au calcul et le respect pour un geste qui consacrait le fruit d'une journée de travail. Le rituel se déroulait, invariablement ponctué par une formule de remerciements et d'adieu: "Ebka Ouala khir ! ". Assis sur une grosse pierre plate, le visage buriné de fatigue, une barbe poudrée de poussière, la peau basanée comme tous ces hommes baignés dès l'enfance dans le bronze des soleils de toutes les saisons, le " maalème"(8) goûtait alors ses premières minutes de vrai repos. Il buvait au col même de la gargoulette le petit lait frais qu'on venait de lui porter, se lavait les mains, se rinçait le visage qu'il essuyait avec le grand mouchoir à carreaux qu'il tenait habituellement noué autour du cou. Parfois, un ouvrier lui offrait une part de kesra toute chaude qui venait d'être cuite sur un feu de bois et de bouse séchée.

       Alors dans la pénombre de la nuit naissante, s'engageait une longue: conversation avec les ouvriers. Conversation mesurée où chacun prenait la parole à son tour, où il était question de terre, de blé, de temps, de tabacs, de bêtes, de chiens et de chasse; conversation animée où l'humour tirait des éclats de rires d'une histoire à laquelle chacun apportait sa surenchère. La bonne humeur montait avec la fraicheur et se répercutait en échos jusque dans les jujubiers de la colline où perlaient les yeux phosphorescents des chacals faméliques qui attendaient le moment propice pour allonger leurs silhouettes vers les champs de melons.

      Plus tard, les feux rouges de la " Trefle" tremblaient encore dans les cahots du mauvais chemin. Après la plaine qui s'étendait jusqu'au camp d'aviation de Millesimo, les phares éclairaient les bâtiments de la ferme de Emile et Auguste Panlacroix (9); un peu plus loin, brillaient deux ou trois lumières de la ferme Palluel. Enfin, au bout de la longue allée de micocouliers, la tête de pierre de la République perchée sur l'obélisque du monument aux morts finissait par s'assoupir sous l'éclairage parcimonieux d'un lumignon jaunâtre qui se balançait sous un disque d'émail blanc.


(1) c'est ainsi qu'on nommait les agriculteurs en Algérie avant que le venin de la calomnie et de la haine ne l'affuble de l'adjectif " gros" et ne salisse un nom superbe qui sentait le courage, l'aventure, la sueur, le travail et la civilisation ...
2 " C'est du ciment" disait mon père.
3 Pardonnez moi, je me suis égaré avec cette histoire insensée de "perdreaux!"
4 C'est l'0uvrier qui travaille les céréales, vit à la ferme et dont le salaire correspond au cinquième de la récolte (de khemsa : cinq). Les ouvriers qui travaillaient le tabac s'appelaient le " Kadars " et recevaient la moitié de la vente du tabac. Le travail du tabac était beaucoup plus long et pénible et exigeait de très nombreuses interventions au cours de l'année.
S "Meskin " signifie "pauvre" en arabe d'où meschino - pauvre chétif en italien - et "mesquin", en français ex: En Métropole, les rapatriés rencontrèrent parfois des comportements mesquins
6 La "taouate" était un lance pierre fait d'une branche en Y et de deux élastiques réunis par un cuir. Chaque petit guelmois qui se respectait en portait toujours une sur lui au cas où ... L'auteur se refuse à développer ici les usages en vigueur au cas où les délits qu'ils ont occasionnés ne seraient pas encore couverts par la prescription. On raconte que les quatre frères Badi étaient particulièrement exercés au maniement de la taouate et qu'ils tiraient plus vite que leur ombre ... et pourtant Lucky Luc n'était pas encore né !
7 J'ai été rassuré en observant les poules de France... elles sont largement plus stupides encore.
8 Comme beaucoup de mots arabes, " maalème" se traduit difficilement: Il s'agit du patron, du maître qui commande mais aussi d'un titre honorifique avec une connotation parfois affectueuse.
9 " Mimile " et " Gustou " Bien sùr ... comme il y avait Lolo (Dimeck-Gisselbrecht-Dittelo ... ), Toto (Saïd et Zuretti), Fanfan (Gauci), Vévé, Guguss, Cricri, Guichon, Kino, Kako, Bazo, Bébert, Papou et Loulou, ... sans compter les " Bou-schlérem ", " Bou-tnach ", "Bou-kercha" ou "Bou-terma" (oh ') ... j'arrête là parce que si je citais tous les diminutifs en usage à Guelma., il faudrait éditer un " Who's Who - Spécial - Guelma " mais allez dire qu'avec autant de gentils diminutifs on ne s'aimait pas à Guelma!

Collectif des Guelmois site Internet GUELMA-FRANCE