LA LUNETTE DES DEUX COMPÊRES.
(Par Arlette et Antoine FARRUDJIA)

Dans la journée, Bébert MOLINS qui travaillait avec moi à l'Ecole d'Agriculture, m'avait dit:
- Viens sur le cours, ce soir, on va rigoler.
Il n'avait pas voulu m'en dire plus, excitant ainsi ma curiosité.
Il y avait alors à GUELMA quelques bons vivants, boute-en-train notoires, qui savaient oublier les soucis quotidiens et faire preuve d'imagination et de fantaisie pour offrir aux guelmois un spectacle qui, pour être gratuit, n'en était pas moins fort amusant.
Le père de Bébert était de ceux-là et il œuvrait souvent pour le rire public avec son ami et complice le père FABRER (Aimé pour les intimes). Ce dernier, forgeron de son état, savait faire résonner l'enclume et le fer était docile entre ses mains habiles.
Il y avait toujours du monde dans son atelier, chez MARAVAL tant pour activer la forge que pour l'inciter à raconter la dernière -bien bonne- entre deux coups de marteau. Le père MOLINS, lui, faisait de la voltige pour réparer les fils du télégraphe et c'est peut être grâce à cette -situation élevée- qu'il savait si bien attraper au vol les occasions de rire, pas toujours évidentes à cette époque difficile. Les deux réunis formaient un sacré numéro de comiques.

Donc, ce soir là, je décidai d'aller -faire le cours-. C'était un beau soir d'automne 1957. Le soleil descendait vite à l'horizon et on sentait déjà la fraîcheur de la nuit. Les promeneurs se hâtaient d'échanger les potins du jour car tous pensaient que la soirée serait courte. J'arpentais le cours, à la recherche de Bébert, discutant avec Marcel lorsqu'un bruit, insolite à cette heure tardive, nous alerta:
c'était un bruit de roues grinçant sur les pavés précédant l'apparition d'un curieux équipage, venant du côté de la mairie. Une charrette à bras, tirée par le père FABRER, poussée par le père MOLINS, chargée d'un matériel hétéroclite débordant de toute part et entourée d'une nuée d'enfants curieux et excités comme des abeilles sur un pot de miel, longeait le square et se dirigeait vers la place de l'église.
Arrivés là, les deux amis demandèrent poliment aux promeneurs de s'écarter, essayèrent vainement de disperser les gamins afin de pouvoir, dirent-ils, installer leur observatoire.
-Un observatoire! dis, tu as entendu?
..Jésus-Marie! qu'est-ce qu'ils veulent taire maintenant que la nuit elle va tomber?
Pendant que les discussions allaient bon train, les ouvriers du soir déchargeaient la charrette. Ils travaillaient rapidement, surveillant les gosses trop hardis, les rabrouant à l'occasion.
-Fais attention, petit malheureux, c'est fragile.
-Veux-tu te reculer, tu vois bien que tu nous gènes, dis.
- Touche pas que tu vas tout dérégler.
Les deux hommes travaillaient rapidement et silencieusement avec, parfois, un conseil :
-Le clocher va nous embêter, décale à droite.
-Dis, fait reculer de trois pas pour être bien dans l'axe.
Bientôt un cube s'éleva, fait de planches assemblées. Sur cette estrade improvisée, une sorte de trépied servait de support à un long tuyau de poêle - pardon, je veux dire une longue lunette -.
Alors qu'autour des deux copains les éternels enfants, grands ou moins grands, se livraient à des supputations, des suppositions, essayaient de deviner le pourquoi du comment, rassemblaient leurs souvenirs pour comprendre à quoi pouvait bien servir l'énigmatique objet qui s'achevait sous leurs yeux ébahis, nos géniaux inventeurs commençaient le réglage de l'engin, tâche minutieuse et ardue qui fit voler en éclats leur parfaite entente.
Dans cette phase ultime, ils devinrent même franchement ·Charassiens· .
-Hé, dis, couillon, tu règles droit sur le clocher!
- T'es pas en face, comment peux-tu savoir? et puis si je voulais voir des cloches, je n'aurais pas loin à regarder!
-Laisse-moi faire, tu vas me le dérégler.
-Bonne-mère, dire que j'ai tout bien calculé et l'autre qui dit que je vais la lui dérégler
-Poussez-vous les gamins, vous ne voyez pas que vous gênez, non?

Maintenant, la place était noire de monde et le Cours Bonnet aussi vide que le fond de mes poches. Tout le monde attendait ... on ne savait pas quoi, mais on attendait. Soudain, un cri de victoire retentit, couvrant les piaillements des enfants et les bavardages des badauds.
-Cà y est, je l'ai! claironna le père FABRER (ou le père MOLINS, je ne sais plus).
Regarde comme il est beau!
-Pour ça oui, il est beau, et on le voit gros comme un melon!
-Un melon, dis, une pastèque tu veux dire!
-Regarde, au lieu de dire des âneries, il passe droit sur le clocher.
,.Nos deux compères observaient, s'exclamaient, s'invectivaient de bon cœur et évitaient de se regarder, sans doute pour ne pas éclater de rire. Autour d'eux, chacun s'impatientait, voulant voir à tout prix ce qui ravissait les deux hommes.
Après avoir longuement commenté leurs observations, échangé leur point de vue, donné leurs opinions sur le passé, le présent et le futur, comparé la valeur des cerveaux Allemands kidnappés par les Russes et les Américains, les héros du soir plièrent bagage, au grand désespoir des curieux.
Nul ne fut admis - et pour cause - à admirer le merveilleux spectacle mais tous avaient compris que deux d'entre-deux avaient eu le privilège de voir, dans l'immensité du ciel le spoutnik, lancé là-bas, près de la mer d'Aral, quelques jours plutôt (et qui sait si, pris au piège de leur jeu, ils n'ont pas cru voir réellement le petit satellite au bout de leur tuyau de poêle pointé vers le ciel dans la nuit noire ?).
La petite boule de 58 cm de diamètre qui révolutionnait le monde loin, loin des regards humains tourna pendant trois mois sur son orbite. D'autres lui succédèrent. La conquête de l'espace commençait et pour les guelmois elle reste associée au spectacle comique imaginé et réalisé par le père FABRER et le père MOLINS. Deux noms qui me font toujours rire et rêver, comme en cette soirée d'automne 1957, sur la place de l'église.

Source Antoine Farrudjia que nous remercions, en lui promettant de publier ses autres histoires

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