A PARTIR DU CERCLE DE GUELMA
UNE CAMPAGNE DE CHASSE AUX LIONS, DANS LE CERCLE DE BÔNE

Le mois de septembre 1844 fut consacré tout entier par moi à rechercher un lion dans la Mahouna; mais je n'eus pas le bonheur de me trouver sur son passage.

Bientôt après, je fus demandé par les Ouled-bou-Aziz du cercle de Bône, dont les douars sont établi au sud du lac Fedzara.
Le lion qui fréquentait ces parages ne s'attaquait qu'aux chevaux, aux mulets et aux bœufs.

J'appris en arrivant qu'il rugissait tous les soirs et qu'il parcourait environ douze à quinze lieues par nuit.

Je le jugeai, adulte et, d'après les rapports que me firent quelques témoin oculaires, appartenant à l'espèce noire.

J'employai toute une journée à prendre connaissance du pays, des sentiers, des gués fréquentés par l'animal, et le lendemain au coucher du soleil j'occupais un carrefour où il avait l'habitude de passer.
C'était la première fois que je me trouvais absolument seul, la nuit, attendant un lion.

J'avoue que, lorsqu'il commença à rugir, je regrettai la présence de Bou-Aziz ou d'un être quelconque, ne fût-ce que celle d'un chien.
Mais cette impression fut de courte durée. Bientôt je me complu dans mon isolement, dans cette solitude profonde, et je me senti grandir de cent coudées quand, seul et par une nuit des plu sombre, je m'avançai à la rencontre du lion, le cœur calme et la main ferme.
il pouvait être environ onze heures du soir.

Le lion descendait de la montagne, rugissant à plein poumons, et j'allai au-devant de lui, suivant le sentier sur lequel il cheminait lui-même.

Tout à coup il cessa de rugir, et alors il me sembla entendre en avant de moi pousser comme des cris de détresse.
Je hâtai le pas, et au détour d'un passage boisé je me trouvai face à face avec trois maraudeurs montés sur trois bêtes de somme qu'ils avaient volées.

Le sentier était tellement étroit qu'ils étaient obligés de marcher à la file l'un de l'autre.Le premier s'étant arrêté en m'apercevant, les deux autres avaient fait de même.
Je couchai en joue l'homme placé en tête en lui disant d'un ton bref :
A terre, brigand, ou je fais feu!
Je n'avais pas achevé ce qui-vive de nouvelle espèce, que déjà le poltron disparaissait sous le ventre de sa monture.

Je passai au second, qui s'exécuta de même, puis au troisième, qui, plus hardi que ses compagnons, ne faisait pas mine de bouger et leur reprochait même à voix basse de se laisser arrêter par un seul homme, après avoir bravé la colère du lion qu'ils avaient rencontré dans la montagne.
J'arrivai auprès de ce beau parleur; puis, le prenant pied, je le jetai à terre, la tète la première.

" Que nul ne cherche à se défendre ou à fuir, criai-je aux maraudeurs en montant sur un escarpement qui dominait le sentier; sinon je vous casse la tète à tous comme à de vrais fils de chiens que vous êtes.
- Par Allah! serait-ce lui? dit une voix.
- Certainement, c'est lui, répéta un autre, ce ne peut être que lui.
- Voyons il va nous tirer d'affaire ", ajouta prudemment le troisième.
Et ils s'avancèrent ensemble pour parlementer avec moi.
Un seul pas de plus, et je tire, dis-je au trio indécis en leur montrant le bout de mes canons. Restez en place, ou plutôt asseyez-vous là où vous êtes; et surtout que vos mains se tiennent tranquilles, si vous ne voulez pas que mes balle fassent connaissance avec votre chair. "

Quand ils furent assis à une distance honnête, je leur dis :
La parole est à celui d'entre vous qui a trouvé tout à l'heure qu'il est humiliant pour des hommes de se laisser barrer la route par un seul adversaire. -
A Dieu ne plaise, seigneur, dit alors celui-ci, que j'aie jamais conçu la folle intention de vous résister: seulement j'ai vu que vous nous preniez pour des voleurs, tandis que nous sommes en réalité de braves gens, ramenant citez nous le bien que nous avions perdu. Mais qu'à cela ne tienne, ajouta-t-il, déjà nous venons d'abandonner au lion un poulain de deux ans qu'il convoitait, et nous sommes encore prêts, pour rester en bonne intelligence avec vous, pour vous céder une de ces trois bête ; votre choix fait, vous nous permettrez de regagner paisiblement nos tentes. -
Crois bien, dis-je à l'orateur, que je ne suis pas la dupe de tes belles paroles. Le lion vous a pris ce qu'il a voulu; alors je ferai comme le lion, et, s'il vous a pris un poulain, c'est toi, entends-tu bien, toi qu'à mon tour je prends pour otage, jusqu'à ce que j'acquière la certitude par moi-même que tes deux confrères ont été ramener au douar voisin ces bêtes, que vous y avez volées à coup sûr. En attendant, commencez par me conduire à l'endroit où le lion vous a enlevé le poulain. "

Mes voleurs se récrièrent beaucoup sur les dangers d'une semblable contremarche; mais ils finirent par entendre raison. Et comme d'ailleurs, pour faire la restitution exigée, il fallait nécessairement qu'ils retournassent sur leurs pas, nous nous acheminâmes ensemble vers la montagne.

Afin d'empêcher toute tentative d'évasion, je montai la jument dont le poulain avait été la proie du lion, et je me fis précéder par mes trois hommes :t pied, poussant devant eux les deux mulets.
C'est dans cet ordre que nous arrivâmes à l'endroit où le lion avait étranglé le poulain; mais, à mon grand regret, nous trouvâmes place nette.
Pensant que, selon son habitude, il avait emporté sa proie, soit près d'un ruisseau, soit près d'une source, je demandai aux maraudeurs s'il y avait de l'eau dans les environs.
Ils m'indiquèrent une fontaine située dans un ravin au-dessus du sentier. Cette gorge me parut tellement boisée, que je craignis de m'y aventurer avec mes prisonniers, qui n'auraient pas manqué de fuir à travers les broussailles, et je pris le parti plus sage de gagner avec eux la montagne.

Mon but était de connaître le douar où le vol avait été commis et d'attendre le lion à son retour.
En arrivant sur la lisière de la forêt, nous aperçûmes des feux, que les voleurs m'avouèrent être ceux des tentes où ils avaient fait leur coup de main.
Je mis pied à terre en cet endroit et relâchant deux des maraudeurs, en leur intimant l'ordre de ne pas revenir jusqu'à ce que les mulets et la jument fussent rentrés dans le parc, que saluaient déjà les hennissements maternels de celle dernière.
Je restai avec le troisième maraudeur, que je gardais près de moi comme otage.

A la pointe du jour, les deux compagnons revinrent en me jurant qu'ils avaient ponctuellement exécuté les instructions que je leur avais données.
Je leur permis alors de se retirer, mais non sans leur certifier qu'en cas de mauvaise foi de leur part je saurais retrouver leurs traces.

Peu de temps après le départ de ces trois hommes, des cavaliers suivis de chiens se montrèrent sur le versant de la montagne, qu'ils paraissaient fouiller attentivement.
Les ayant vus se réunir en groupe et mire pied à terre, je m'avançai vers eux et les trouvai auprès des restes du poulain dévoré quelques heures auparavant par le lion.
J'acceptai l'hospitalité qu'ils m'offrirent; et, en arrivant chez eux, je pus me convaincre que mes voleurs avaient cru encore, la leçon de la nuit aidant, un certain fonds de conscience.
J'envoyai chercher mon cheval, que j'avais laissé bien loin de là, dans un douar de la plaine, et je passai la journée entière sous la tente de mes nouveaux hôtes.
A la nuit le lion rugit dans la montagne.

Une heure après, il descendait, se l'approchant du douar et rugissant à intervalles égaux, de quart d'heure en quart d'heure àI peu près.
Je recommandai à mes hôtes de bien soigner mon cheval, de le remettre le lendemain à l'homme que j'emmènerais le prendre, et je me dirigeai, à travers champs, vers le chemin suivi par le lion.
Quand j'arrivai, il m'avait dépassé en suivant une pente boisée où je ne pouvais le voir, et rugissait au-dessous de moi, marchant toujours à cinq cents pas en avance. En vain je pressai le pas pour le joindre.
A mesure que je marchais, chaque l'rugissement me semblait s'éloigner davantage.
J'arrivai ainsi sur le bord de l'oued el-Chaut, auprès d'un gué que je traversai, ayant de l'eau jusqu'au-dessus de la ceinture.

Vers deux heures du matin, je me trouvai en haut du lac Fedzara, et le lion rugissait à l'ouest, à quatre kilomètres au moins. Il était six heures (j'étais parti à dix heures du douar) que je marchais sous une pluie battante qui, n'augmentant ni ne diminuant, menaçait de durer jusqu'au Jour.
Mes deux burnous étaient trempés ; je craignais que mon fusil, tout trempé lui-même, ne me fit défaut en cas de rencontre : je cherchai un abri sous un banc de rochers qui dominait le chemin.
j'allumai, non sans peine, une espèce de feu de bivouac assez difficile ;à entretenir faute d'aliments, et j'attendis patiemment le jour sans perdre un seul des rugissements lointains du lion, qui malheureusement ne revint point sur son cintre.

J'abrégerai pour le lecteur le bulletin de cette rude campagne, qui ne dura pas moins de quarante nuits consécutives, sans repos ni trêve, quelque fût l'éclat du ciel et de l'atmosphère.
Qu'il suffise de savoir que, parti des montagnes qui avoisinent le camp de Nechemya, au nord, ce lion me conduisit jusque dans les environs de Philippeville en passant par la vallée de Jemmapes, en traversant l'oued Kebir à onze heures du soir, le Safsaf à une heure du matin, mon fusil et mes munitions enveloppés dans mes burnous et attachés sur ma tète; que nous revînmes ensemble, l'un suivant l'autre, en remballant exactement les mêmes voies, et que cc ne fut que le matin du quarante et unième jour que la fièvre, contre laquelle je luttais depuis une semaine m'obligea de rentrer à Guelma.

Chers confrères de la saint Hubert de Guelma, cela peut s'appeler revenir bredouille, mais aussi je vous fais juges entre celle manière de chasser le lion face à face, sans affût, sans abri, et celle pratiquée par d'autres Européens qui ont montré la prétention de se distinguer aux yeux des Arabes, tandis que, à leur exemple, ils se cachent pour tuer.
J'abandonnai mon lion dans la même chaîne de montagnes où je l'avais entendu rugir pour la première foi, et cela an avoir perdu ses traces.
Durant cette longue excursion j'eu du reste occasion de m'applaudir de la conduite ferme mais humaine que j'avais tenue jusque-là à l'égard des maraudeurs nocturnes; car depuis je fis plusieurs autres rencontres du même genre en pleine forêt, et je dois à la vérité de déclarer ici que je ne remarquai plus en eux aucune intention malveillante ou hostile.

Amis, les campagnes de chasse aux lions ne viennent que de commencer, la suite dans de prochaines aventures du chasseur de lions JULES GERARD

Site internet GUELMA-FRANCE