Rendre à César ce qui appartient à César ……..

DEFENSE ET RESTAURATION DES SOLS
EN ALGERIE.
par Robert Lamouroux

        Je vais essayer de résumer mes années de travail à la D.R.S en Algérie de 1950 à 1957, ceci pour répondre à des turpitudes et des élucubrations de personnes, parues dans un bulletin local, qui n'ont jamais travaillées pour cette administration.
    

    Hé oui ! Quand on écrit un article sur un sujet, il faut l'avoir vécu.

       Pour notre Algérie, nous avons déjà beaucoup souffert de tous les mensonges sur notre vie de " là-bas ", surtout que ceux qui écrivent sur notre histoire ne l'ont pas vécue journellement que ce soit dans les villes ou dans les campagnes.
       Aussi j'espère encore, qu'un jour, des historiens honnêtes et sincères rétabliront toute la vérité sur notre passé.

Moniteur à la défense et Restauration des Sols.

      Après avoir travaillé aux Eaux et Forêts à Lacalle, en 1950, je passe un concours à Constantine où je suis reçu, moniteur de la D R S. Nommé à Barral, je suis envoyé en déplacement à Lapaine, petit village à 17 km de Guelma sur la route de Sédrata.
      Quatre familles européennes y habitaient :
       Les instituteurs Mr. Mme Moreau, venant de métropole, la famille Léoni, gérante de la ferme Messerschmitt, la famille Ronat petit agriculteur, la famille Ménard Lucie, qui était veuve, et tenait également le bureau de poste. Son fils Gilbert, agriculteur, responsable de la S A R et adjoint spécial du village.
Le reste des habitants était composé d'arabes, propriétaires agricole en majorité, d'ouvriers, de petits commerçants et même une navette de taxis. Un car faisait le trajet Guelma-Sédrata conduit par M. Frechou à qui on demandait, assez souvent, quelques petits services (épicerie, viande etc.). C'était un homme serviable qui s'acquittait de ces tâches toujours avec le sourire.

Donc, parlons de mon travail. Celui-ci consistait à éviter l'érosion des collines par grosses pluies. Nous creusions des " banquettes ", de quatre mètres de dénivellation entre elles, et avec une petite pente de 0,5 % en allant vers les ravins afin de contrôler le ravinement par l'eau pluviale, en installant des gabions, des barrages et dallages en pierres que nous récupérions à proximité, ou, avec d'autres moyens que nous fournissait la nature, piquets de bois que nous enfoncions profondément dans le sol et que nous calfeutrions avec des fagots de broussailles devant les piquets, d'autres moyens ont été expérimentés.
Cela marchait fort bien car nous constations que si le ravinement existait, il était moins profond l'année suivante.
Tous les ans je recommençais ce même travail pour sauvegarder des terres arables.


Robert Lamouroux dans le maquis et les épineux, entouré de son équipe et de son porte-mire

Pour les banquettes, nous disposions de 4 bulldozers, (deux DT 14 et deux T9, matériel américain) et quand il le fallait, les ouvriers finissaient le travail sur ces banquettes (et même le prolongeait) jusqu'au ravin avec pioches, pics, pioche- haches et pelles quand les bulldozers ne pouvaient plus avancer, pente trop forte, donc risque d'accidents.
Je traçais ces courbes à flanc de coteaux à l'aide d'un niveau. J'avais, pour me seconder, un porte-mire, qui tous les 10 m enfonçait un piquet quand je le lui ordonnais. Bien souvent un ou deux ouvriers m'ouvraient le passage avec une serpe dans ce maquis haut et épais qui m'empêchait de voir la mire. C'était un travail harassant sous le soleil ou sous la pluie.


Réalisation de banquettes par Robert Lamouroux

J'avais un " caporal " algérien qui surveillait les ouvriers lorsque je m'absentais pour le traçage, les plantations, etc. Il était un peu mieux payé. Je signale, quand même, que tous les ouvriers étaient rémunérés au tarif gouvernemental.
Je vérifiais également les carnets de bord des bulldozers, chacun avait un contrôlographe qui enregistrait les heures de travail effectuées.

Une vraie organisation : Bulldozers avec chauffeurs, graisseurs, à gauche Ramdani (dit "le caporal") Robert Lamouroux et un chauffeur à gauche sur la photo

Egalement, je contrôlais les quantités d'essence, de mazout, d'huile, et de graisse, je commandais à Bône les ingrédients quand je jugeais qu'il y aurait bientôt rupture de stock

J'avais à ma disposition cinq chauffeurs et cinq graisseurs (européens et indigènes). Ils dormaient sous des tentes ou des marabouts, ils faisaient leur cuisine eux-mêmes. Je tenais également un livre journalier d'activité pour les ouvriers (30 à 50 environ) pour pointer leur présence sur le chantier.

Robert au centre, et son équipe

J'envoyais le bordereau de paye à la chefferie de Bône, et tous les mois, on m'apportait la paye des ouvriers que j'effectuais, assez souvent, en présence de l'ingénieur qui en profitait pour vérifier l'avancement des travaux.

Par l'été, par 30 ou 40 à l'ombre, le travail était dur et pénible, je suais souvent, mais " je ne faisais pas suer le burnous ". je me suis toujours occupé de mes ouvriers et j'étais proche d'eux.

Sous ma responsabilité, j'ai planté ou fait planter sur ces banquettes 14.000 oliviers. Pour stabiliser ces ravins, nous avons planté dans cette région environ 10.000 eucalyptus.

C'était un travail passionnant et gratifiant, surtout quand l'année suivante, je constatais qu'un bon nombre de ces arbres avaient pris racines, et bien entendu, nous remplacions les manquants.

La pluviométrie étant faible, aussi pour protéger les plants de la chaleur, on fabriquait des " paillis " composés d'herbes, de paille, de rameaux de broussailles pour leur conserver un peu d'humidité et de fraîcheur. Malheureusement les chèvres des nomades (Chaouias) en abimaient beaucoup malgré nos sorties nocturnes de surveillance avec Gilbert et le garde champêtre (algérien).

Tout en travaillant, je portais très souvent mon fusil de chasse sur l'épaule, car il y avait beaucoup de gibiers dans ce maquis (lièvres, perdreaux, bécasses, palombes, cailles, grives), j'apportais le gibier que me demandait Madame Ménard, donc pas de massacres (en ce temps là les congélateurs n'existaient pas).

Je couchais au village de Lapaine, Madame Ménard m'avait donné une chambre indépendante, une armoire, une table et deux chaises. C'était une dépendance située en face de sa maison. C'est dans cette piaule que je me reposais, dormais et rédigeais mes écritures.
Je faisais le trajet de Lapaine à mon chantier à pied, par tous les temps (chaleur torride, vent glacé, pluie).
Bien souvent, je déjeunais et dînais chez eux, ce qui m'a permis de fraterniser avec Gilbert.

Il y avait 250 hectares sur ce chantier, oliviers sauvages, arbustes et broussailles. Plus tard comme cela était prévu, la S A R, dont Gilbert Ménard était le moniteur responsable, a fait débroussailler, dessoucher toutes les parcelles entre les banquettes. C'était de la bonne terre agricole.

Ces parcelles ont été ensuite distribuées gracieusement aux indigènes, 10 hectares par famille, la première année encore semées gratuitement, en blé orge, avoine et pois chiches.

Les nouveaux propriétaires arabes n'avaient qu'à récolter, et entretenir ces terres pour les années suivantes.
Quel gaspillage d'argent !, car au fil des années, par manque d'entretient, les travaux réalisés se dégradaient et la nature reprenait ses droits.
Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? je n'ose y penser

Dans les ravins, les eucalyptus qui mesuraient déjà plus de 2 m, seront coupés pour en faire …..des perches à gourbis, quel gâchis !
. Je m'entendais très bien avec les ouvriers, il y avait une excellente ambiance, je n'ai jamais accepté de bakchich, car dans l'espoir de se faire embaucher certains tentaient de m'offrir, qui une dinde, un poulet, une fois même une fois un cabri.
J'ai toujours refusé et c'est pourquoi ils me respectaient et m'estimaient.

Tous les ans j'organisais une " Zerda " fête d'une journée, c'était leur coutume. Ce jour-là, je donnais le travail de la journée à la tâche. Ils commençaient de très bonne heure et finissaient vers 10:00 h. Ils préparaient cette fête d'été avec enthousiasme, tuaient un ou deux agneaux pour préparer le méchoui et le couscous était cuisiné par leurs femmes.

À moi seul je prenais en charge la moitié des frais, l'autre moitié était payée par chacun des participants. Cela ne leur revenait pas cher. Leurs femmes apportaient le couscous, mais ne mangeaient pas avec nous. Nous étions assis par terre à la mode arabe, j'étais le seul européen au milieu de 30 à 50 indigènes. Nous buvions que de l'eau, un peu chaude il est vrai, mais le sourire, la joie étaient sur tous les visages.

Ce jour là, il n'y avait pas de chef, mais un groupe d'hommes heureux de partager un repas en commun. Je vous rappelle que nous étions 1959-1951, 52 et 53..

Mes travaux terminés à Lapaine, je rejoins Guelma, et reste un moment à la ferme Ménard.

Un déplacement m'amène à la ferme Munk près de Duvivier, toujours pour le même boulot. Là, nous avons planté des abricotiers et des amandiers.

Les événements de la Toussaint Rouge de 1954 ont tout changé.

       Début 1955 déplacement à la ferme des frères Appap. C'était la ferme que l'on nommait " l'Hamaoui " située près de la frontière tunisienne et d'une zone dite " Interdite ". Les événements d'Algérie avaient commencé. Je suis hébergé avec les militaires. Je dormais dans la même piaule qu'un sous-lieutenant.

Bien que la situation soit dangereuse, j'effectuais le même travail de mise en valeur des terres, banquettes, plantations d'oliviers etc. mais cette fois avec une escorte de quatre militaires.

Avec un "bull" j'avais sécurisé un peu leur camp. Je partais aussi en embuscade, la nuit avec les militaires.
Un jour, le lieutenant a été blessé à la jambe, il était en jeep, ce qui amena l'arrêt des opérations militaires et la fin du chantier.

Déplacement à Duzerville au lieu-dit " El Adjar ". Tous les soirs je rentrais à Bône dans ma quatre chevaux.

Puis je repars à oued Zied, c'est là que la famille Hefner a été massacrée, violences pour les femmes mère et filles, le père et les fils âgés de 21 à 14 ans tués, le bulldozer brûlé, ce qui amène à l'arrêt des travaux.

Je retourne à Guelma chez Yves Ménard, l'entreprise Badi construit une villa de fonction, très belle maison avec cheminée apparente en pierres rouges.
Je surveille l'avancement des travaux. Je me marie à Guelma le 9 mars 1957. La maison étant terminée je m'y installe avec mon épouse.

La direction me demande alors d'aller travailler à la ferme Samuel entre Héliopolis et Guelaat Bou sbah. Pour mes déplacements sur le chantier , j'avais une escorte militaire, un half track et quatre soldats pas toujours présent d'ailleurs à cause des opérations.

J'allais quand même sur le chantier avec ma quatre chevaux à mes risques et périls, toujours avec mon fusil de chasse à " chiens ", cadeau de mon père, un revolver camouflé à ma ceinture et un poignard. L'administration m'avait donné une mitraillette que je n'ai jamais portée.

Trois ou quatre mois se passent comme cela, un jour un ouvrier vient m'avertir que la vie des Européens, dans ce secteur, était en danger, il m'informe que les rebelles de Guelma étaient partis sur Constantine et ceux de la région Constantine étaient arrivés dans la région de Guelma et donc que ces derniers ne feraient pas de sentiments.

Ma femme est enceinte, mes beaux-parents ayant besoin d'aide pour tenir leur hôtel à Bône, je donne ma démission de la D R S. J'avertis, cependant l'ingénieur, du danger encouru par un technicien français d'aller travailler à cette ferme.

    Mon remplaçant, monsieur Thibergien, métropolitain, père de quatre enfants sera abattu en se rendant à la ferme Samuel près de la fontaine chaude à Héliopolis deux mois après ma démission.
Depuis ce jour les moniteurs de la D.R.S cessèrent le travail, les gardes forestiers l'avaient arrêté un an plus tôt.

     Je me rappellerai toujours que je dois la vie sauve grâce à l'un de mes ouvriers, il m'avait dit :
" Chef, comme tu es droit, ils t'épargneront peut-être " mais vu l'aggravation de la situation, je ne le crois pas. MERCI MON DIEU !.

      Malgré toutes mes imprudences au cours de ces années, insouciance et courage de jeunesse, j'ai échappé plusieurs fois la mort.
Encore une fois merci MON DIEU.

Vous trouverez ci-jointes quelques photos, témoignage vécu de ce temps là, peut-être que quelques-uns se reconnaitront aussi bien européens qu'arabes

Ceci écrit pour réactualiser le travail que j'ai réalisé en temps que moniteur de la Défense et Restauration des Sols à Guelma et dans la région
Le 22 novembre 2012
Robert Lamouroux

Site Internet GUELMA-FRANCE